‹ Œuvres complètes de Jean Racine (volume 2)Chapitre 20 sur 32 · A MADEMOISELLE RIVIÈRE · texte numérisé non relu

A MADEMOISELLE RIVIÈRE

A Paris , le lo janvier (iG<i7).

' OTRE dernière lettre , ma chère sœur , ne m'est parvenue que depuis quelques jours. J'étais à Versailles quand elle est arrivée ici , et ma femme , qui savait que j'attendais de vos nouvelles avec impatience , crut ne pouvoir mieux faire que de me l'adresser où j'étais ; mais elle ne me fut point r ndue par négligence des commis de la poste , et il fallut la faire revenir ici ; ce qui me causa un retard de quinze jours " . J'approuve tout ce que vous avez fait , et je vous en remercie. D'après tout le bieu qui m'a été dit du jeune homme qui recherche la petite Mouflard , je verrai avec plaisir ce mariage , et je leur donnerai pour mon présent de noces une somme de cent francs ' ; c'est tout ce que je puis faire. Vous savez que notre famille est fort étendue , et que j'ai un assez bon nombre de parens à aider d.' tems en tems ; ce qui me force à être réservé sur ce que je donne, a(m «le ne manquer à aucvin d'eux quand il

* C\ tait une sœur de Rai ine, niarice à M. Rivière, conlrùleur du prenier à sel de la Fertt-Miion. Voyez la note, pag. 79 de ce voliMiic, sur l'usage de donner à des femmes niarie'es le !!om de IVl.fdemoiselic.

* Voyez la lettre à son fils, note 1 , pag. .^88 de ce volume ■' Même poids d'argent que i63 fr. d'aujourd'hui.

C1NQUIÈ:\IE TiECUEIL. 5l5

aura recours à moi dans l'occasion. D'ailleurs, lélat où sont présentement mes affaires me prescrit une sévère économie , à cause de tout Taij'gent que je dois encore pour ma charge. Je dois surtout six mille livres qui ne {)ortent point d'intérêt , et l'honnêteté veut que je les rende le plus tôt que je pourrai , pour n'être pas à charge à mes amis J'espère que, dans un autre tems, je serai moins pressé, et alors je pourrai faire encore quelque petit présent à ma cousine.

Le cousin Henri est venu ici , fait comme un misérahle , et a dit à ma femme , en présence de tous nos domestiques, qu'il était mou cousin. Vous savez comme je ne renie point mes parens, et comme je tâche à les soulager ; mais j'avoue qu'il est un peu rude qvi'un homme qui s'est mis en cet état par ses débauches et par sa mauvaise conduite, vienne ici nous faire rougir de sa gueuseriC. Je lui parlai comme il le méritait, et lui dis que vous ne le laisseriez manquer de rien s'il en valait la peine, mais qu'il buvaii tout ce que vous vous aviez la cliarité de lui donner. Je ne laissai pas de lui donner quelque chose pour s'en retourner. Je vous prie aussi de l'assister tout doucement , mais comme si cela venait de vous. Je sacrifiv-rai volontiers quelque chose par mois pour le tirer de la nécessité. Je vous recommande toujours la pauvre Marguerite ' , à qui je

' C'était la nourrice <]e Racine. 11 ne l'oublia pas dans son testament, qui se trouve à la fin de ce volume.

5l6 LLTTUES DE RACINE,

veux continuer de donner par mois comme j'ai toujours fait. SI vous croyez que m;i cousine des Fossés ait besoin de quelque secours extraordinaire, donnez -lui ce que vous jugerez à propos.

Je ne sais si je vous ai m;mdé que ma clicre fdle aînée était entrée aux Carmélites ' : il m'en a coiilé beaucoup de larmes ; mais elle a voulu absolument suivre la résolution qu'elle avait prise. C'était de tovis nos enfans celle que j'ai toujours le plus aimée, et dont je recevais le plus de consolation. 11 n'y avait rien de pars^il à l'amitié qu'elle me témoignait. Je l'ai été voir plusieurs fois ; elle est charmée de la vie qu'elle mène dans ce monastère, quoique celte vie soit fort austère , et toute la maison est charmée d'elle. Elle est infiniment plus gaie qu'elle n'a jamais été. Il faut bien croire que Dieu la veut dans cette maison , puisqu'il fait qu'elle y trouve tant de plaisirs. Adieu , ma chère sœur. Ne manquez pas de me tenir parole , et de m'employer dans toutes les choses où vous aurez besoin de moi. Suscription : A mademoiselle Rivière , à la Ferté- Milon.

* Elle y était entrée le 29 décembre précédent. Voyez la k tire ^ son fils , pag. 388 de ce volume.

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