‹ Œuvres complètes de Jean Racine (volume 2)Chapitre 23 sur 32 · DE LA MÈRE AGNÈS DE SAINTE-THÈCLE RACINE, A RACINE · texte numérisé non relu

DE LA MÈRE AGNÈS DE SAINTE-THÈCLE RACINE, A RACINE

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Gloire à Jésus -Christ et au Très— Saint- Sacrement.

Ayant appris qvie vous aviez dessein de faire ici vm voyage, j'avais demandé permission à noire Mère de vous voir, parce que quelques personnes nous avaient assurées que vous étiez dans la pensée de songer sérieusement à vous, et j'aurais été bien aise de l'apprendre par vous-même, afin de vous témoigner la joie que j'avu^ais , s'il plaisait à Dieu de vous toucher. Mais j'ai appris , depuis peu de jours , une nouvelle qui m'a touchée sensiblement. Je vous écris dans l'amertume de mou cœur , et en versant des larmes que je voudrais pouvoir répandre en assez grande abondance devant Dieu pour obtenir de lui votre salut , qui est la chose du monde que je souhaite avec le plus d'ardeur. J'ai donc appris avec douleur, que vous fiéqi.enlicz plus que jamais des gens dont le nom est abominable à toutes les personnes qui ont tant soit peu de piété, et avec raison, puisqu'on leur interdit l'entrée de l'église et la communion des fidèles, même à ia mort , à moins qu'ils ne se reconnaissent. Jugez donc , mon cher neveu ^^T

l 5;^2 LETÏllES,

dans quel état je puisètreT puisque vous n'ignorez pas la tendresse que j'ai toujours eue pour vous, et que je n'ai jamais rien désiré , sinon que vous fussiez tout à Dieu dans quelque emploi honnête. Je vous conjure donc , TOOn cher neveu , d'avoir pitié de votre ame , et de rentrer dans votre cœur , pour y considérer sérieusement dans quel abîme vous vous êtes jeté. Je souhaite que ce qu'on m'a dit ne soit pas vrai : aiais si vous êtes assez malheureux pour n'avoir pas rompu un commerce qui vous déshonore devant Dieu et devant les hommes , vous ne devez pas penser à nous venir voir; car vous savez bien que je ne pourrais pas vous parler , vous sacbant dans un état si déplorable et si contraire au cliristianisme. Cependant je ce cesserai point de prier Dieu qu'il vous fasse miséricorde , et à moi eu vous la faisant, puisque votre salut m'est si cher.

OE M. DE GUILLERAGUES, AMBASSADEUR DE FRA]^CE A CONSTANTINOPEE • , A RACINE.

Au Pa'.aif de Fiance, à Fera, le g de juin l68i.

J'ai été sensiblement attendri et flatté , Monsieur, de la lettre que vous m'avez fait l'honneur et le plaisir de m'écrire. Vos OEuvres, plusieurs fois relues, ont justifié mon ancienne admiration. Eloigné de vous , Monsieur, et des représentations qui peuvent en imposer , dégoûté de ces pays fameux, vos tragédies m'en ont paru encore plus belles et plus durables. La vraisemblance y est merveilleusement observée , avec une profonde connaissance du cœur humain dans les différentes crises des passions. Vous avez suivi , soutenu et presque toujours enrichi les grandes idées que les Anciens ont voulu nous donner, sans s'attacher à dire ce qui était. Dieu me préserve de traiter la respectable antiquité comme Saint - Amand a traité l'ancienne Rome - ; mais vous savez mieux que moi que , dans tout ce qu'ont écrit les poètes et les historiens , ils se

' Voyez la note i , png. =68 de ce volume. ^ Dans son poëme de Rome ridicule.

sont plutôt abandonnés au charme de leur brillante iniiigination, qu'ils n'ont été exacts observateurs de la vérité. (Pour vouset M. Dcspréaux, historiens du phis grand Roi du monde, la véritiî vous fournit une matière tellement abondante , que , pouvant mime vous accabler et vous rendre peu croyables à la postérité, elle me laisse en doute si vous êtes à cet égard , ou plus heureux, ou plus malheureux que les Anciens.)

Le Scamandre et le Sinioïs sont à sec dix mois de ranriée : leur lit n'est qu'un fossé. Cidaris et Barbisès portent très-peu d'eau dans le port de Constantinople . L Hébre est une rivière du quatrième ordre. Les vingtdeux royaumes de l' Anatolie , le royaume de Pont , la Nicomédie donnée aux Romains, l'Ithaque, présentement l'île de Céphalonie , la Macédoine , le terroir de Larisse et celui d'Athènes , ne peuvent jamais avoir fourni la quinzième partie des hommes dont les historiens font mention. Il est impossible que tous ces pays, cultivés avec tous les soins imaginables, aient été fort peuplés. Le terrain est presque partout pierreux , aride et sans rivières : on y voit des montagnes et des côtes pelées , plus anciennes assurément que les plus anciens écrivains. Le port d' Aulide, absolument gâté, peut avoir été très-bon ; mais il n'a jamais pu contenir un nombre approchant de deux mille vaisseaux ou simples baxques. Sdile ou Délos est un misérable rocher ; Cerigue et Paphos, qui est dans l'île de Chypre, sont des lieux

affreux. Ceiigue est une petite île des Vénitiens , la plus dcsagréiible et la plus infertile qui soit au monde. Il n'y a jamais eu d'air si corrompu que celui de Paphos , lieu absolument inhabité. Naxie ne vaut guères mieux. Les divinités ont été mal placées : il en faut demeurer d'accord. Je croirais volontiers que les historiens se sont imaginé qu'il était plus beau de faire combattre trois cent mille hommes plutôt que vingt mille, et vingt rois plutôt que vingt petits seignevirs. Les poètes avaient des maîtresses dans les lieux où ils ont fait demevirer Vénus; mais en vérité la beauté ravissante de leurs ouvrages justifie tout. Linières et tant d'autres ne pourraient pas aussi impunément consacrer Sentis • ou la rue de la Huchette , quand même ils j seraient amoureux. Dans le fond, les grands auteurs, par la seule beauté de leur génie , ont pu donner des charmes éternels, et même l'être avix royaumes, la réputation aux nations, le nombre aux armées, et la force aux simples murailles. Ils ont laissé de grands exemples de vertu comme de style , fournissant ainsi leur postérité de tous ses besoins, et si elle ii'en a pas toujours su profiter , ce n'est pas leur faute. Il n'importe guères de quel pays soient les héros; il n'importe guères aussi , ce me semble , si les historiens et les grands

' Cette ville était la patrie de Linières, qu'on nommait l'Athée de Senlis, ou , comme 11 a été désigné dans la VII<=. Epilic de Boileau ; I)e Senlis le poêle idiot.

poètes sont nés à Rome ou dans la cour du Palais ' , à Athènes ou à la Ferté-Milun. Je vous oijserverai, Monsieur, avant de finir cet article, qu'il y a deux mille évêcliés en Grèce seulement , nommes dans l'Histoire eccle'siaslique , qui ne peuvent avoir eu dcus. paroisses chacun.

J'ai appris avec un sensible déplaisir la mort de M. de Puy-Morin '. Je l'ai tendrement regretté ; je remercie Dieu de tout mon cœur de lui avoir fait l'importante grâce de songer à son salut avant sa mort.

Les témoignages de votre souvenir, Monsieur, m'ont été et me seront toujours fort chers : j'eusse voulu que, vous souvenant aussi de l'attachement que j'ai pour tout ce qui vous touche , vous m'eussiez écrit

' Boileau était né dans la cour du Palais , et il fut baptisé à la Sainte- Chapelle. C'est un fait bien constaté par une lettre de son frère le chanoine, adressée à Brossette. Louis Racine, qu'on trouve si souvent en défaut sur les faits, soutient, dans ses Mémoires, que Boileau était né à Crosne.

^ Pierre Boileau de Puy-Morin, dont nous avons parlé page 322 de ce volume, était Conseiller du Roi en ses conseils, intendant et contrôleur- général de l'argenterie et des mi-nus plaisirs et affaires de la chambre du Roi. Il mourut à la suite d'une maladie de langueur. On prétend que lui et un de ses amis s'étaient promis, par serment, que le premier mort des deux reviendrait donner au survivant des nouvelles de l'autre monde. L'ami de Piiy-lMorin étant mort peu après, celui-ci se figura que le morl lui (ftait apparu , et il tomba, par suite de cette vision, dans une mélancolie qui le conduisit au tombeau.

SIXIÈME RECUEIL. 5ùj

quelque chose de votre famille et de vos affaires. Je crois le petit Racine bien vif , et il n'est pas impossible qu'à mon retour je ne l'interroge , et je ne le tourmente sur son latin : peut-être m'embarrassera-t-il sur le grec littéral ; mais je saurai un peu mieux le grec vulgaire , langue aussi corrompue et aussi misérable que l'ancienne Grèce l'est devenue.

Adieu , mon cher Monsieur. Je vous conjure de penser qvielquefois à notre ancienne amitié , de m'écrire encore , quand même vous devriez continuer à m'appe- 1er Monseigneur , et d'être bien persviadé de l'extrême passion et de l'estime sincère et sérieuse avec laquelle je serai toujours votre très -humble et très-obéissant serviteur.

Je ne vous ai jamais rien appris , et vous m'avez appris mille choses; cependant vous êtes obligé de demeurer d'accord, (vous qui me donnez libéralement quelque part à vos tragédies , quoique je n'y en aie jamais eu d'autre, que celle de la première admiration), que je vous ai découvert qu'un trésorier - général de France prend le titre de chevalier , et qu'il a la satisfaction honorable d'être enterré avec des éperons dorés ; qu'ainsi il ne doit pas légèrement prodiguer le litre de Monseigneur.

Vous ne m'avez pas mandé si vous voyez souvent M. le marquis de Seignclay. Adieu, Monsieur.

Suscription : A M. llacine, trésorier-général de France, à Paris.

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