A BOILEAU
QUI LUI AVAIT ENVOYÉ LA TRAGÉDIE d'aTHALIE.
( De Biuxelles ) , ce lo avril (1691).
Ce ne sont pas les scrupules du Père Massillon • qui ont été cause que j'ai tant différé à vous écrire de V \thalie , pour remercier l'auteur du présent qu'il m'en a fait- Je l'ai reçue tard , et l'ai lue aussitôt deux, ou trois fois avec grande satisfaction ; mais j'ai depuis été si occupé , que je n'ai pas cru me pouvoir détourner, pour quoi que ce soit ; à quoi ont succédé des empêchemens d'écrire qui venaient d'autres causes. Si j'avais plus de loisir, je vous marquerais plus au long ce que j'ai trouvé
* Massillon , qui était alors dans la Congrégation de l'Oratoire, condamnait sévèrement les pièces de théâtre sans exception , et prétendait même qu'on ne devait pas s'en permettre la lecture. Boileau , tout en passant condamnation sur les reprc— sentalions théâtrales, soutenait contre lui que la lecture des ouvrages dramatiques était, par elle-même, aussi innocente que celle de tout autre ouvrage de littérature. Sur cette discussion entre Massillon et Boileau , on peut voir la lettre de ce dernier à Delosme de Montchesnay, {^Œuvres de Boileau ^ édition de 1747, tom. 111, pag. 521.)
dans celte pièce qui me la fait admirer. Le sujet y est traité avec vm art merveilleux , les caractères bien soutenus, les vers nobles et naturels. Ce qu'on y fait dire aux ^ens de bien inspire du respect pour la religion et pour la vertu , et <e que l'on lait dire aux médians n'empêche point qvi'on n'ait de l'horreur de leur malice ; en quoi je trouve que beaucoup de poètes sont blâmables , mettant tout leur esprit à faire parler leurs personnages d'une manière qui peut rendre leur cause si bonne , qu'on est plus porté à approviver ou à excuser les plus méchantes actions , qu'à en avoir de la haine. Mais , comme il est bien difficile que deux enfans du même père soient si égalemeut parfaits qu'il n'ait pas plus d'inclination pour l'un que pour l'autre, je voudrais bien savoir laquelle de ses deux pièces votre voi.^in aime davantage. Mais pour moi , je vous dirai franchement que les charmes de la cadette n'ont pu m'empêclier de donner la préférence à l'ainée'. J'en ai beaucoup de raisons, dont la principale est que j'y trouve beaucoup plus de choses très-édifiarites et très-capables d'inspirer de la piété. Je suis tout à vous.
» Esther.
A RACINE
(De Bruxelles), ce 2 juin (1692).
A un aussi bon ami que vous , si généreux et si effectif, il ne faut point de préambule. J'ai des obligations extrêmes à un échevin de Liège , nommé M. de Cartier , parfaitement bonnète liomme , et , ce que je considc;e plus , bon cbrétien. Il craiiit, et avec raison, ce qui pourra arriver après la prise de Namur, que l'on doit regarder comme iudubiluble. On cbercbait des recommandations pour lui auprès de M. le marécbal de Luxembourg ; mais j'ai assuré ceux qui voulaient écrire à Paris , qu'il n'y en avait point de meilleure que la vôtre. Employez donc , mon très-cber ami , tout ce que vous avez de crédit dans cette maison , afin qu'il connaisse que la prière que je vous ai faite pour lui n'a pas été inutile. 11 voudrait bien aussi avoir des sauve-gardes de Sa Majesté pour sa maisonde Liège , qui est fort belle, et pour une terre qu'il -a dans le pays de Limbourg , aiqirès de l'Abbaye de Bos-le-Duc. Celte terre paie contribution , et ainsi on n'a peut-être pas besoin de sauve-garde. J'en ai écrit à M. de Pomponne, et l'ai prié instamment de me faire ce plaisir s'il y a moyen. Mais vous êtes si bon , que vous ne trouverez
SIXIÈME recueil: 543
pas mauvais que je vous conjure d'en être le solliciteur. Si le petit ami qui est depuis si long-tems auprès de moi ' peut passer jusqu'au camp , ce sera lui qui vous rendra ce billet, et qui vous entretiendra de beaucoup de choses qui se peuvent mieux dire de vive vois. Je suis tout à vous , mon très-cher ami.
Suscription de la main de Boileau : A M. Racine , gentilhomme ordinaire du Roi.
i/irviJiJV\riii/vv\)i/%/v%ivvvvuvviii/vvt)%^v%/vvvv\v\'\<ii\.'XA.%vvijvuv'i/\vvi.'\ivvi;\i\^^
A RACINE
( De Bruxelles ) , ce iS juillet iGgô.
J'ai douté si je vous devais remercier de ce que vous avez fait de si bonne grâce pour obtenir le passe-port que je vous avais demandé; car me flattant d'une part, qu'il n'y a guères de personnes que vous aimiez plus que moi , et sachant de l'autre combien ce vous est un plaisir d'obhger vos amis , je me suis presque imaginé que c'est peut-être à vous à me remercier de ce que je vous avais fait avoir celte occasion de me donner une preuve de votre incliaation bienfaisante. Le petit frère ^
^oyez la note , pag. r>3i) de ce volume. Guclplie.
est cliarmé de la bonté que vous lui avez témoignée. Il m'a rendu compte de l'entretien que vous avez eu ensemble sur mon sujet. Dieu me fait la grâce d'être sur tout cela sans inquiétude , et si j'ai quelque peine, c'est d'être privé de la consolation de voir mos amis , et uu lête-à-tête avec vous et avec votre compagnon ' me ferait bien du plaisir ; mais je n'achèterais pas ce plaisir par la moindre lâcheté ; vous savez bien ce que cela veut dire. Ainsi je demeure en paix , et j'attends en patience que Dieu fasse connaître à Sa Majesté qu'il n'a point , dans tout son royaume , de sujet plus fidèle, plus passionné pour sa véritable gloire , et , si je l'ose dire , qui l'aime d'un amour plus pur et plus dégagé de tout intérêt. Je pourrais ajouter que je suis naturellement si sincère , que , si je ne sentais dans mon cœur la vérité de ce que je dis , rien au monde ne serait capable de me le faire dire. Cest pourquoi aussi je ne pourrais me résoudre à faire un pas pour avoir la liberté de revoir mes amis , à moins que ce ne fût à mon Prince seul que j'en fusse redevable.
Je suis tout à vous , mon cber ami.
' Boileau.
SIXIÈME r.x'^.CUEIL. 54-»