ACTE IV, SCÈNE VI. II
Je suis le seul objet qu'il ne saurait souffrir. * Et je me chargerais du soin de le défendre !
SCÈISE M.
PHÈDRE, ŒNONE
PHÈDRE
Chère OEnone, sais-tu ce que je viens d'apprendre ?
Non ; mais je viens tremblante , à ne vous point mentir. ' J'ai pâli du dessein qui vous a fait sortir ; J'ai craint une fureur à vous-même fatale.
PHÈDRE
OEnone, qui l'eut cru? j'avais une rivale! Comment?
PHÈDRE
Hippoljte aime, et je n'en puis douter.
* Pe,ut-êlre a-t-il un cœur facile à s^ attendrir : Je suis le seul objet çu \'l ne saurait souffrir.
Voilà ce que Phèdre doit dire et sentir ; et que peut-on dire et sentir de plus déchirant quand on aime ? O grand peintre de la nature et des passions !
' Non ; mais je viens tremblante , à ne vous point mentir.
A ne vous point mentir : expression prosaïque et familière.
I20 PHÈDRE
Ce farouche ennemi qu'on ne pouvait domler, Qu'offensait le respect, qu'importunait la plainte, Ce tigre, que jamais je n'abordai sans crainte, Soumis, apprivoisé, reconnaît un vainqueur : Aricie a trouvé le chemin de son coeur.
ŒISONE.
Aricie ?
PHÈDRE
Ah ! douleur non encore éprouvée ! ' A quel nouveau tourment je me suis réservée ! Tout ce que j'ai souffert, mes craintes , mes transports , La fureur de mes feus., l'horreur de mes remords. Et d'un refus cruel l'insuppoi'table injure , N'était qu'un faible essai du tourment que j'endure. Ils s'aiment ! Par quel charme ont-ils trompé mes yeux? Commentse sont-ils vus? depuis quand? dans quels lieux? Tu le savais : pourquoi me laissais-tu séduire? De leur furtive ardeur ne pouvais-tu m'instruire? Les a-t-on vus souvent se parler, se chercher? Dans le fond des forêts allaient-ils se cacher ? Hélas ! ils se voyaient avec pleine licence ; Le ciel de leurs soupirs approuvait l'innocence ; Ils suivaient sans remords leur penchant amoureux ;
* Ah '. douleur non encore éprouvée '. etc.
C'est ici que Racine , par sa grande connaissance du cœur humain , s'élève au-dessus de Séneque, d'Euripide et de tous Ijs poêles. L. B.