ACTE IV, SCENE V. %2i
Je vous reçus en reine , et, jusques à ce jour , J'ai cru que mes serments me tiendroient lieu d'amour. Mais cet amour l'emporte ; et , par un coup funeste , Andromâque m'arrache un cœur qu'elle déteste : L'un par l'autre entrsdnés , nous courons à l'autel Nous jurer, malgré nous , un amour immortel.
Après cela , Madame , éclatiez contre un traître , Qui l'est avec douleur , et qui pourtant veut l'être. Pour moi , loin de contraindre un si juste courroux , Il me soulagera peut-être autant que vous.
Donnez-moi tous les noms destinés aux parjures : Je crains votre silence , et non pas vos injures : Et mon cœur , soulevant mille secrets témoins , M'en dira d'autant plus que vous m'en direz moinsy
HERMIONE
Seigneur , dans cet aveu dépouillé d'artifice. J'aime à voir que du moins vous vous rendiez justice ; Et que voulant bien rompre un nœud si solennel , Vous vous abandonniez au crime en criminel.
Est-il juste, après tout, qu'un conquérant s'abaisse Sous la servile loi de garder sa promesse ?
Non , non , la perfidie a de quoi vous tenter ; Et vous ne me cherchez que pour vous en vanter. Quoi ! sans que ni serment ni devoir vous retienne , Rechercher une Grecque , amant d une Troyenne ! Me quitter , me reprendre , et retourner encor De la fille d'Hélène à la veuve d'Hector !
Couronner tour à tour l'esclave et la princesse ! Immoler Troie aux Grecs , aux fils d'Hector la Grèce ! Tout cela part d'un cœur toujours maître de soi ,
Ml ANDRÔMAQUE.
D'un héros qui n'est point esclave de sa foi. Pour plaire à votre épouse , il vous faudroit peut-être Prodiguer les doux noms de parjure: et de traître. Vous veniez de mon front observer la pâleur , Pour aller dans ses bras rire de ma douleur : Pleurante après son char vous voulez qu'on me voie. Mais , Seigneur , en un jour ce seroit trop de joie ; Et , sans chercher ailleurs des titres empruntés , Ne vous sufÊt-il pas de ceux que vous portez ? Du vieux père d'Hector la valeur abattue Aux pieds de sa famille expirante à sa vue , Tandis que dans son sein votre bras enfoncé Cherche un reste de sang que l'âge avoit glacé ; Dans des ruisseaux de sang Troie ardente plongée j De votre propre main Polixène égorgée Aux yeux de tous les Grecs indignés contre vouis : Que peut-on refuser à ces généreux coups ?
PYRRHUS
Madame, je sais trop à quel excès de rage La vengeance d'Hélène emporta mon courage ; Je puis me plaindre à vous du sang que j'ai versé j Mais enfin je consens d'oublier le passé.
Je rends grâces au ciel , que votre indifférence De mes heureux soupirs m'apprenne l'innocence. Mon cœur , je le vois bien , trop prompt à se gêner , Devoit mieux vous connoître , et mieux s'examiner. Mes remords vous faisoient une injure mortelle : Il faut se croire aimé pour se croire infidèle. Vous ne prétendiez point m'arrêter dans vos fers : Je crains de vous trahir , peut-être je vous sers.