‹ Œuvres complètes de Jean Racine (volume 4)Chapitre 63 sur 264 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

CLÉOFILE, ÉPHESTION.

ÉPHESTION

Oui , tandis que vos rois délibèrent ensemble , Et que tout se prépare au conseil qui s'assemble , Madame, permettez que je vous parle aussi Des secrètes raisons qui m'amènent ici.

Fidèle confident du beau feu de mon maître , Soufirez que je l'explique aux yeux qui l'ont fait naître j Et que, pour ce héros , j'ose vous demander Le repos qu'à vos rois il veut bien accorder. Après tant de soupirs , que faut-il qu'il espère ? Atteudez-vous encore après l'aveu d'un frère ? Voulez-vous que son cœur incertain et confus, Ne s^ donne jamais sans craindre vos refus ?

Faut-il mettre à vos pieds le reste de la terre ? Faut-il donner la paix ? faut-il faire la guerre ? Prononcez. Alexandre est tout prêt d'y courir , Ou pour vous mériter, ou pour vous conquérir*

CLÉOFIIiE.

Puis-je croire qu'un prince au comble de la gloire, De mes foibles attraits garde encor la mémoire? Que traînant après lui la victoire et l'efiFroi ,

ALEXANDRE. loi

n se puisse abaisser à soiipirer pour moi ?

Des captifs comme lui brisent bientôt leur chaîne ; A de plus hauts desseins la gloire les entraine ; Et l'amour dans leur cœur , interrompu , troublé , Sous le faix des lauriers est bientôt accablé. Tandis que ce héros me tint sa prisonnière , J'ai pu toucher son cœur d^une atteinte légère; Mais je pense j Seigneur, qu'en rompant mes lieils, Alexandre, à son tour, brisa bientôt les siens,

ÉPHESTÏOK.

Ah ! si vous l'aviez vu brûlant d'impatience , . Compter les tristes jours d'une si longue absence , Vous sauriez que l'amour précipitant ses pas , Il ne cherchoit que vous en courant aux combats. C'est pour vous qu'on l'a vu, vainqueur de tant de princes, D'un cours impétueux traverser vos provinces , Et briser en passant , sous l'efifort de ses coups ^ Tout ce qui l'empêchoit de s'approcher de vous. On voit en même champ vos drapeaux et les nôtres , De ses retranchements il découvre. les vôtres ; Mais , après tant d'exploits , ce timide vainqueur Craint qu'il ne soit encor bien loin de votre cœur. Que lui sert de courir de contrée en contrée ,. S'il faut que de ce cœur vous lui fermiez l'entrée ? Si , pour ne point répondre à de sincères vœux y Vous cherchez chaque jour à douter de ses feux? Si votre esprit , armé de mille défiances. . . ^

Cli^ÉOFIIiE.

Hélas l de tels soupçons sont de fbibks défenses j

,o2 ALEXANDRE.^

Et nos cœurs se formant mille soins superflus y

Doutent toujours du bien qu^ils souhaitent le plus.

Oui , puisque ce héros veut que j'ouvre mojçi ame,

J'écoute avec plaisir le récit de sa flamme ;

Je craignois que le temps n'en eût borné le cours j

Je souhaite qu'il m'aime , et qu'il m'aime toujours.

Je dis plus : quand son bras força notre frontière ,

Et dans les murs d'Omphis m'arrêta prisonnière ,

Mon cœur , qui le voyoit msutre de l'univers ,

Se consoloit déjà de languir dans ses fers ;

Et loin de murmurer contre un destin si rude ,

Il s'en fit , je l'avoue , une douce habitude j

Ef de sa liberté perdant le souvenir ,

Même en la demandant , craignoit de l'obtenir.

Jugez si son retour me doit combler de joie :

Mais , tout couvert de sang , veut-il que je le voiç ?

Est-ce comme ennemi qu'il se vient présenter?

Et ne me cherche-t-il que pour me tourmenter ?

ÉFHESTION.

Non, Madame , vaincu du pouvoir de vos charmes, Il suspend aujourd'hui la terreur de ses armes ; Il présente la paix à des rois aveuglés ^ Et retire la main qui les eût accablés.

Il craint que la victoire , à ses vœux trop facile , Ne conduise ses coups dans le sein de Taxile. Son courage , sensible à vos justes douleurs , Ne veut point de lauriers arrosés de vos pleurs. Favorisez les soins où son amour l'engage ; Exemptez sa valeur d'un si triste avantage j

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