ACTE V, SCENE III
Là , comme dans un fort , sou audace enfermée
Se soutenait encor contre toute une armée ;
Et, d'un bras qui portait la terreur et la mort ,
Aux plus hardis guerriers en défendait 1 abord*
Je l'épargnais toujours. Sa vigueur affaiblie
Bientôt en mon pouvoir aurait laissé sa vie ;
Quand sur ce champ fatal Taxile descendu :
« Arrêtez , c'est à m«.»i que ce captif est dû.
» C'en est fait, a-t-il dit, et ta perte est certaine.
» Porus; il faut périr ou me céder la reine. »
Porus , à celte voix, ranimant son courroux ,
A relevé ce bras lassé de tant de coups ;
Et , cherchant son rival d'un œil fier et tranquille :
« Ventcnds-je pas. dit-il. l'infidèle Taxile,
» Ce traître à sa patrie, à sa. maîtresse , à moi ?
» Viens , lâche , poursuit-il ; A\iane est à toi :
» Je vru\ bien te céd("r cette illustre conquête;
M ts il faut que ton bras l'emporte avec ma tête.
Approche* » A ce discours, ces rivaux irri»-s
I être à Vmbri du sols il \ AVe . à couvert de ses
rayons . el à Vmbri d'un ar/,rr . < «.' , couvert par un ar-
bre contre /es rayons du soleil. L'usk' i autorise cette double acception , qui est »uj .(invoque, turtoul lorsque ces
mots , a t nt au figure. '• ,:" J M d*o( • I ut< équivo-
que , < 'esl ujus raùri de . pom SOBJ la protectiom t.
à V abri de, pour à coupert de : c'est «ne iwut
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4o4 ALEXANDRE ,
L'un sur l'autre à la fois se sont précipités. Nous nous sommes en foule opposés à leur rage ; Mais Porus parmi nous court et s'ouvre un passage . Joint Ta^ile , le frappe , et, lui perçant le cœur, Content de sa victoire , il se rend au vainqueur * *
* Content de sa victoire . il se rend au vainqueur.
A l'amour près, qui est le vice ge'ne'ral de cette pièce, le rô!e de Porus est ce qu'il doit être : c'est le seul qui mérite cet éloge. Pour Alexandre , excepté le pardon qui était donné par l'histoire , ii n'y ? pas ici un trait qui lui ressemble, et là-dessus Saint- Evremond a toute raison. Nous avons de lui une Dissertation sur cette pièce : elle contient quelques vérités, et beaucoup d'erreurs, d'autant plus remarquables, qu'en partant d'un principe vrai , il en lire toujours des conséquences fausses. Saint- Evremond avait l'esprit plus délicat que juste : son goût parait incertain et capricieux: ii n'a guère que de premiers aperçus, et \\ est aussi inconsidéré dans ses jugemens , qu'inégal dans son style. W est à propos de dire un mot de ce morceau, qui fit du bruit dam le tems , et qui a été souvent cité depuis. L'opinion de cet auteuvj compte de son vivant parmi les plus beaux esprits , était aloïs une autorité, et n'est pas même aujourd'hui indigne d'être examinée.
« Il parait que Ratine a voulu donner --ne plus grande idée » de Porus que d'Alexandre , en quoi il n'était pas possible de » réussir. »
Ce qui \\ était pas possible , c'est que Racine ait eu un projet si déraisonnable : il y a une inconséquence trop évidente à vouloir rabaisser celui qu'on a choisi pour le héros de sa pièce , et dont elle porté le titre. Saint-Évremond n'a pas senti qu'un des inconvén'ens de ce .sujet v qui n'a jamais pu convenir à la
\<;ïl V, SCÈNE m. 4°5
CLÉOFILE.
Seigneur, c'est donc à moi de répandre des larmes ;
tragédie , c'est que la grandeur d'Alexandre ne peut y être qu'en souvenir, et celle de Porus en action , et le spectateur n'est vivement frappe que de ce qu'il voit. Peu importe qu'Alexandre soit vainqueur : d'abord il ne peut l'être qu'a la fin de la pièce, et de plus, ce n'est pas la victoire qui fait la grandeur au théâtre , non plus que dans l'histoire ; c'est le caractère et la situation. Gusman aussi est vainqueur dans Alzire . et Zamore , qui est vaincu , est beaucoup plus grand que lui. Rien n'est plussévèrement moral que le jugement des hommes rassemblé» au théâtre. Ils sont là pour faire justice , et c'est la raison (pour le dire en passant ) qui tait que le théâtre est pour les tvrans , un objet d'horreur et d'effroi, en proportion de leur perversité el de leur bassesse. Tous les cœurs sont nécessairement du parti de Porus contre Alexandre : l'un défend ses états, ses sujets, son indépendance et celle de l'Inde : jamais cause ne fu iuste . l'autre est un agresseur inique, qui vient du bout Ju Monde , avec toutes les forces de la Grèce et de l'Asie , attaquer àea peuples qui n'ont rien a démêler avec lui : jaraab cause ne fut ■lus '..lieuse. Tous deux ont de l'orgueil ; mai> relui .! \ lexandre est in«.rnsé et tvrannique ; relui de Pi vus légitime et noble. L'énorm» i conquérant "'" "mtimide point, et
ntimi nt <!<■ tes droits l'emporte s* r celui de ses dan c'est la l'héroïsme. U est don< natun flement le héros delà pièce, fut-elle kusd l> Vu traitée qu'elle peut l'être, ri dès-Ion il ne fallait pas la faire i u Alexandre est un de tes hommes qu'il ne but pas raonti .« ce que Saint-]
înnnd n'a p ••> vu, non plus que Rî" ine : I'"1 n'arail pas réfléchi sur l'jrt , l'jutic ue «rrai p*J encore sou métier.
4o6 ALEXANDRE,
C'est sur moi qu'est tombé tout le faix de vos armes.
« Porus , que Quinte-Curce dépeint tout étranger aux Grecs » et aux Perses, est ici purement Français, etc. »
Oui , quand il parle d'amour : dans tout le reste , il est précisément tel que le dépeint Quinte-Curce, et s'exprime dans la tragédie comme dans l'histoire. Mais ce qui manque absolument à la pièce , c'est la magie des couleurs locales; et Saint - Evremond en fait un juste reproche à l'auteur, à qui cette partie essentielle de l'art dramatique était encore étrangère.
« Un des grands défauts de notre nation , c'est de ramener » tout à elle... De là vient qu'on nous reproche justement de ne » savoir estimer les choses que par le rapport qu'elles ont avec » nous. »
Cela était vrai du tems de Louis XIV, qui donna le ton à l'Europe comme à la France , et qui , à beaucoup d'égards, méritait de le donner. Il élrùt tout simple que le Français, se vovnnt imiter partout , se crût alors un modèle en tout , et que la van'tté française , en tout tems excessive, allât bientôt jusqu'au ridicule. Mais , dans la suite , ce travers fit place à un autre , et le Français, devenu frondeur , par une autre espèce de vanité, affecta de blUïïer tout chez lui , et de louer tout chez l'étranger ; et nous en sommes venus au point que l'homme le plus médiocre était singulièrement accueilli dans la société, seulement à titre d'étrang?r , non pas par esprit d'hospitalité , mais par un engouement général. C'est à l'histoire à considérer jusqu'où nous a conduits ce dégoût de ce qui était français , et cette manie d'imitation. Suivons Saint-Evremond , qui n'a fait cette observation que pour amener l'apologie de Corneille et de sa Sophonisbc.
« Corneille, qui presque seul a le bon goût de f antiquité , a eu » le malheur de ne plaire jtas à notre siècle , pour être entré