‹ Œuvres complètes de Jean RacineChapitre 3 sur 185 · PRÉFACE DE LA HARPE · texte numérisé non relu

PRÉFACE DE LA HARPE

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JLes premiers essais des grands écrivains ne sont pas toujours marques au coin de cette supériorité naturelle qui, malgré les fautes de l'inexpérience, s'annonce par des traits de génie. Il n'en faut pas croire ceux qui ont assuré, après Louis Racine, que la Thébaïde décelait dans son auteur un génie fait pour devenir le rival du grand Corneille , et pour effarer tous ses autres contemporains **. On Ta dit , parce que Ton présumait que cela devait être; mais il n'en est rien. Cette pièce n'annonçait que du talent pour la versification, et fort peu de talent dramatique. On pouvait \ apercevoir le premier , maigre des fautes sans nombre et de toute espèce : il suffisait pour cela que les connaisseurs y remarquaient en général de la disposition a bien tourner le vers, et deui ou trois morceaux a^sez

* Lej préface! de chaque pièce tiendront lien dei

Tiens, •! ne doivent pas «Ire antre chose. ** Préface de I ancien commentai

Lien écrits pour caractériser ce bon goût de versification, qui doit devenir habituel dès que le .travail Ta mûri. Ces morceaux sont : celui que j'ai indiqué au second acte, dans le rôle de Polvnice: une douzaine de vers du rôle de Jocaste , dans la scène des deux frères ; à-peu-près autant dans le récit, et quelques vers e'pars. Le reste offre à tout moment tous les défauts de goût et de stvle, dont Corneille n'avait pas purgé la scène, ou que luimême avait autorisés de son exemple et de son nom ; la froide recherche des idées subtiles , les locutions familières , la mal adroite jactance du crime et le ton de galanterie romanesque. L'affectation des rapports recherchés est surtout choquante dans le rôle de Jocaste, le seul de la pièce où il y ait quelque chose de ce pathétique dans lequel l'auteur a excellé. Ç7 est cette mère si malheureuse qui, placée entre ses deux fils prêts à. s'arracher la vie, leur débite ces vers :

Je suis de tous les deux la commune enrw mie ,

Puisque votre ennemi reçut de moi la vie.

Cet ennemi sans moi ne verrait pas le jour :

S'il meurt, ne faut-il pas que je meure à mon tou ?

jN'en doutez point : sa mort me doit être commun ;

Il faut en donner deux ou n'eu donner pas une , etc.

S est-ce pas là cette espèce d'argumentation que Corneille avait empruntée des Espagnols et des Italiens, et du déclamateur Sénèque , et du déclamateur Lucain, qui furent encore ses modèles, comme ceux de ses prédécesseurs et de ses contemporains, et dont il prit tous les défauts en prenant dans son génie les beautés qui les couvraient ? Cette logique de l'esprit paraissait encore brillante même lorsqu'elle était si déplacée : le cœur a aussi la sienne, qui est bien différente, et c'est celle-là que Racine trouva clans le sien , et que tous les cœurs entendirent dans les rôles d'Hermione, de Pioxane,de Phèdre, etc....

La puérile rhétorique des scélérats qui se glo-

■ rifient de l'être , ce goût si faux et si dominant

dans Corneille, n'égara qu'une seule fois le bon

Racine , et depuis le rôle de Gréon , il

n'y revînt jamais. Son exemple aurait du faire loi,

pourtant ne corrigea pas Crébillon, qui de nos jours fjt reparaître dans Xerch toute cette forfanterie du crime; mais pour cette fois elle fitrire,et, depuis , la multitude même n'en a plus été dupe.

Quant à la galanterie fade que Corneille croyait ■>ie , la contagion était m universelle et si

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difficile à guérir, que Racine , qui dès sa seconde pièce paraît déjà revenu de tant d'erreurs , ne manqua pas de calquer absolument son Alexandre sur le César de Corneille , et que l'un parle à Cléophile, comme l'autre à Cléopàtre. On trouve même encore quelques teintes de ces amours de comédie dans les rôles de Pyrrhus et d'Oreste , et du moins pour la dernière fois. Mais il faut avouer que jamais ce travers ne fut plus inconcevable ni plus révoltant que dans le Cre'on de la Thébaïdc , qui tout -à -coup au cinquième acte , après la mort de ses deux fils , après le meurtre de ses deux neveux qui se sont entretues, api es la mort de Jocaste qui s'est poignardée , s'avise de proposer sa main à une Antigone, la maîtresse de l'un de ses fils , et l'entretient de son amour et de son mariage avec un sérieux qui fait rire. Ce n'est pas tout : après que cette Antigone s'est tuée aussi pour toute réponse , ce même Créon, qui jusques-là n'avait été qu'un politique ambitieux, qui même se piquait d'être fort peu semible à la perte de ses fils, parce qu'il gagnait un trône ; ce Créon , qui s'embarrasse peu de ce qu'exige de lui le rang de père , parce qu'il ob-

tient celui de roi, et que la terre a moins de rois que le ciel n a de dieux ; qui pendant quatre actes n'a pas dit un mot de ce bel amour, tombe subitement dans des transports de desespoir et de rage amoureuse , encore plus plaisans que tout ce qui précède; et pour tout dire enfin, le style est digne du fond , et le tout formerait une excellente parodie.

Il était bon de faire observer que Racine a commence' , non pas seulement par imiter les défauts de Corneille , mais par enchérir de beaurnup sur ce qu'il v a de plus mauvais en ce genre. Voilà d'où est parti fauteur de cette admirable Andromaaue qui parut trois ans après la Thébaide. Ou voit , dans l'imitation si malheureuse , le tribut de la faiblesse humaine , et dans la crt'alion originale*, lYlan d'un génie du premier ordre; dam l'une, l'empire de la mode et de l'exempl dans l'antre, la force du talent que la réflexion et l'étude ont rendu à lui-même.

Ce (fui m'étonne, c'est que Racine, qui demande de l indulgente pour 1< s fautes de sou coup d'essai, dans nue préface publiée plusieurs anm la n présentation , n ible pas compl

parmi ses fautes cet impitoyable amour de Crëon; et semble même ménager encore cette folle habitude, qui autorisait et même exigeait de l'amour dans tous les sujets dramatiques. Il s'excuse sérieusement de ce que l'amour , qui a tant de part dans les tragédies , en a fort peu dans la sienne , et il doute, si c était a recommencer, qu il en mît davantage. Jusqu'où peut aller le respect pour la tyrannie du préjugé ! Le respect pour le bon sens ne va encore cbez lui que jusqu'à lui persuader que les tendresses et les jalousies des amans ne sauraient trouver que fort peu de place parmi les incestes , les parricides et toutes les autres horreurs qui composent l histoire de la famille d 'Œdipe. Il n'ose pas dire qu'il ne faut pas seulement dans de pareils sujets prononcer le mot d'amour , et il ne paraît pas sentir que celui q l'il a donné à son Créon est le comble du rie.icu'e. Mais on peut pardonner cette réserve timide à celui qui a su depuis si bien placer et si bien traiter l'amour , et qui le premier a montré dans Athalie , comment on pouvait avoir la hardiesse de s'en passer.

Il n'y a pas , dans toute la tragédie des Frères ennemis , une seule conception dramatique qui soit

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heureuse. Les amours d'Hémon et d'Antigone , sans cire aussi révoltantes que celles de Créon , sont de la plus mortelle froideur , et ces deux rôles sont absolument inutiles. L'épisode de Ménécée , d'un personnage qu'on ne voit pas, et qui se sacrifie sans que sa mort produise le moindre effet ni pour l'action ni pour l'intérêt, est aussi mal conçu que mal amené. La pièce est dénuée d'action et de mouvement. L'auteur ne sut pas même proGter de ce qu'il v a de plus louable dans Euripide, la différence très-marquée du caractère dEtéocle et de celui de Polynice. On ne sait pourquoi le commentateur , dans une preiace qui ne nous a paru bonne qu'à supprimer, prétend que le caractère ambitieux de Créon est un des endroits d'Euripide, que Racine s'est efforce de faire passer dans sa pièce: il n'y avait nul effort à faire pour cela . si cet te ambition eut été dans la pièce d'Euripide ; mais il n'\ en a pas un mot, et toutes les combinai-nus froidement atroces et assez mal entendues de la politique de Créon, pour obtenir le Iimk par lamorl des déni frères, sont de / /'mention de Racine.

L'ouvrage d'Euripide , qui fut couronné sur 1

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théâtre d'Athènes, sous le titre des Phéniciennes *, méritait cet honneur : ce n'est pas qu'il vaille à beaucoup près son Iphigénie , qui est son chefd'œuvre , ni même les trois premiers actes de son Hè cube , qui sont sans contredit ce qu'il a fait de plus pathétique; mais c'est dans les Phéniciennes que le sujettes Frères ennemis a été le mieux traite'. Il faut passer sur le de'faut ordinaire d'Euripide , le prologue postiche qu'on peut retrancher. Il faut excuser l'épisode de Ménéeée, qui, quoique beaucoup mieux traité que dans Racine, n'en est pas moins un hors-d'œuvre fait pour remplir le vide du sujet ; la querelle entre Créon et Antigone . pour la sépulture de Folynice , étrangère à l'action, et qui a fourni au puissant génie de Sophocle une de ses plus belles tragédies ; quelques détails familiers ou sententieux , tels qu'on en rencontre d'ordinaire dans toutes les tragédies du même auteur; mais d'ailleurs il a saisi les beautés essentielles du sujet, dont il était impossible d'éviter tous les inconvéniens. On a dit qu'il était

* Parce que les femmes qui composent le chœur, étaient venues de Tyr.

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très - tragique , ce qui est vrai si Ton appelle tragique par excellence tout ce qui est horrible : mais il n'y a d'heureusement tragique que ce qui présente un grand fonds d'intérêt Le sujet en était susceptible jusqu'à un certain point pour les Grecs, à qui ces événemens , fondés sur la fatalité, étaient familiers, chez qui même ils étaient consacrés par des traditions religieuses ; mais il était beaucoup trop simple , même pour les Grecs , puisqu'il ne peut se passer d'épisodes. L'entrevue des deux frères, le défi et le combat, c'est tout ce que donne le sujet ; et c'est déjà un grand inconvénient, et d'autant plus grand que tout ce qu'on peut y joindre d'épisodique est petit en comparaison du fait principal. Lu autre inconvénient non moins grave , mais surtout pour les Modernes, c'est que même, avec tout l'art qu'amis Luripide à répandre de l'intérêt sur le rôle de Polvnice , cet intérêt sera toujours peu de chose pour nous qui ne pouvons pas mettre une grande différence entre deux princes également condamnables, puisque l'un refuse de partager la couronne, comme il Ta promis, et que l'autre, pour revendiquer ce partage, fait une guerre cruelle à sa patrie. H D \

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a rien là qui puisse attacher les spectateurs paf ces impressions qui s'emparent de leur ame , de manière à faire pour ainsi dire leur propre infortune de celle des personnages principaux. C'est là ce qui fait les sujets heureux , et il en résulte que celui de la Thébàide ne l'est pas.

Celle qui est ou que Ton a crue être de Se'nèque , ne me'rite pas qu'on en parle. Ptotrou , qui a complique' /!« Phéniciennes d'Euripide avec / ' Antigone de Sophocle, a fait de deux bons originaux une mauvaise copie. Les sept chefs d'Eschvle sont un amas étonnant de beautés épiques et lyriques, beaucoup plus que théâtrales. Euripide seul a traité le sujet à-peu-près aussi bien que le pouvait faire un poète tragique. Ses personnages sont aussi intéressans qu'ils peuvent l'être ; il a su se ménager des momeus d'attendrissement, des ressources de spectacle, et suspendre son action. Le récit du cinquième acte , quoique un peu long ( les Grecs aimaient les longs récils ), produit un bel effet. La première scène , qu'on peut appeJer l'exposition, puisque le prologue ne sert à rien, est une heureuse imitation d'Homère, et réussirait sur tous les thcàlres. Antis:one est supposée voir

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du haut (F une tour Tannée des assiégeans , et un vieillard qui est avec elle , lui fait connaître les principaux chefs ennemis, lui montre son frère Poluiice : les indications du vieillard et les sentimens qu'éprouve Antigone forment une scène très-animée, et ce n'est pas une manière vulgaire d'exposer un sujet. On reconnaît là Priam avec Hélène, Aladin avec Herminie, observant de même, <1 s tours d'une ville assiégée , les ennemis qui la menacent : on aime à voir ces belles inventions du génie poétique passer d un peuple à un peuple, et traverser les siècles ; et quand on songe qu" Homère en a tant fourni de semblables à tous les peuples et a tous les siècles, on ne peut s'empêcher d'être frappé de la bizarrerie de quelques beaux esprits, qui ont perdu tant de paroles et de, papier pour nous apprendre a faire peu de cas d'un homme a qui tous les arts ont tant d'obligation.

Dans X examen, qu'on a cru devoir supprima ,'iinsi que la préface , comme ne contenant l'un et l'antre que des inutilités et des erreurs , le com-

otateur s'émerveille, avec Louis Racine, que le peintre de l'amour ait si bien réussi a peindre la Laine. Jl n'\ a pas de quoi rveiller : nen

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n'est si aisé à peindre que la haine qui se montre sans voile et agit sans obstacle : c'est une haine couverte et contrainte dont la peinture est un coup de Fart. Ceux qui l'ont bien étudié ontmême observé comme une vérité générale , que toute passion que le caractère ou la situation du personnage ne contraint point, est plus facile à traiter que toute autre. Ainsi , par exemple, l'amour d'Ariane et de Didon , les rôles d'amantes abandonnées , qui ne sont que tendres et malheureuses, sont ce qu'il y a de plus aisé à manier , et l'expérience a prouvé souvent que la médiocrité même pouvait y réussir; mais pour les rôles mêlés de sentimens qui se combattent , il faut une main bien plus habile. Il n'y a peut-être que Racine qui fût capable de* soutenir, et le sujet de Phèdre, et le rôle principal. Il n'y avait aussi que lui , dit Voltaire, qui pût se tirer de Bérénice; mais la difficulté n'était pas, surtout pour lui, de faire un rôle touchant ; c'était de faire cinq actes dune séparation et d'un adieu. Au reste, il n'y a guères que des artistes qui connaissent à f-iul cette théorie : ils sont éclairés par la pratique. Il ne faut pas en avoir une grande pour savoir ce dont

tous les connaisseurs conviennent, que le sujet de la ThébaïJe est peu fait pour notre théâtre. Le commentateur qui ne cloute de rien , parce qu'il ne se doute de rien , prend sur lui de tracer le plan que Racine aurait dû suivre, et qui n'en est pas un; et il affirme, sans hésiter, qu1 alors cet ouvrage dont Je sujet est heureux par lui-même , serait mis a coté de ses chefs-d'œuvre. Cette pleine confiance dont vous ne trouveriez pas un exemple dans un maître de Fart , ne doit poiat étonner ici : elle est, comme il arrive toujours , en raison inverse des connaissances et des moyens *.

On fera peu de notes sur cet ouvrage : les défauts du plan sont assez reconnus et suffisamment indiques dans cette préface , et la diction est trop

* On ne peut s'empêcher de remarquer encore à ce

propo> on trait d'ignorance vraiment curieux. « / oilà

> ( dit le commentateur) ce que Pvacine a cru devoir faire ,

1 < 1 voila ce qu'il aurait fait s'il eût traité ce sujet pins

tard . El il passe tout de suite à ce que Pvacine aurait

fait. 11 est clair que le second voilà esta contre-sens, et

fetri «lire voici ; voilà se rapporte à ce que Ton a dit :

voici , à ce que 1 ou \a dire. C'est ce qu il fallait apprendre

au commentateur.

I2o PREFACE DE LA HARPE,

vicieuse pour comporter un commentaire complet. On a cru devoir se borner généralement aux remarques qui peuvent fournir des notions grammaticales , inutiles dans tous les tems , et surtout dans celui-ci , aux personnes qui veulent étudier leur langue; les fréquentes méprises de l'ancien commentateur ne serontrelevées qu'autant qu'elles donneront lieu à l'instruction, ou qu'elles pourraient induire en erreur par le ton d'autorité, qui est aujourd'hui celui de l'ignorance.

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