CHAPITRE I
La connaissance du système absorbant , au point où elle est portée maintenant , jette une vive clarté sur plusieurs effets des poisons et permet de comprendre plusieurs symptômes de la maladie vénérienne, notamment la formation des bubons. Avant cette connaissance, les auteurs étaient bien embarrassés pour donner une explication vraie et conséquente . de plusieurs des symptômes de la maladie qui nous occupe. La découverte de cette vérité, savoir, que les lymphatiques constituent un système de vaisseaux absorbants , a Jeté plus de lumière sur un grand nombre de maladies que la découverte de la circulation du sang : dans beaucoup de cas , cette notion conduit directement à la cause de la maladie.
Le bubon y qui est là conséquence immédiate des maladies locales appelées gonorrhéé et chancre y et la syphilis constitufionneUe (lues venerea ) , qui en est la conséquence éloignée , sont le résultat de l'absorption du pus vénérien récent sur une surface avec laquelle il a été mis en contact ou sur laquelle il s'est formé. Bien qu'on n'ait pu se refuser, en général , à accorder ce fait depuis que la maladie qui nous occupe et l'absorption sont connues , cependant on ne pouvait donner la véritable théorie de la formation du bubon avant de savoir que les vaisseaux lymphatiques sont les seuls absorbants. D'après l'ancienne doctrine qui considérait les veines comme chargées de la fonction d'absorber, il était facile de se rendre compte de la syphilis constitutionnelle; en effet, cette maladie pouvait être produite aussi bien par l'absorption des veines , si elles étaient douées réellement de cette faculté, que par celle des lymphatiques. Mais la difficulté était de dire comment se forment les bubons dans cette hypothèse. Les pathologistes étaient embarrassés pour expliquer ce phénomène morbide, et cependant ils s'exprimaient quelquefois comme s'ils en avaient une idée, bien qu'ils ne pussent avoir des notions bien claires de ce qu'ils avançaient : ils ne pouvaient démontrer leurs assertions par la connaissance anatomique et physiologique des parties.
Quelques médecins ont attribué les bubons à la suppression de la gonorrhéé, ou , suivant leur expression, à sa rétrocession vers les glandes de l'aine; et en cela ils se sont montrés conséquents avec les idées qu'ils se faisaient de la cause de l'engorgement sympathique du testicule. Mais
cette manière de voir n*est pas exacte, car nous ne connaissons rien qui ressemble à une force répulsive de cette nature ; et si Ton pouvait répercuter la gonorrhée sur les glandes de Taine, ce ne serait point en faisant cesser la formation du pus , mais en augmentant l'absorption , phénomène physiologique qu'ils ne connaissaient point.
Si Ton examine les opinions que les auteurs ont émbes sur la formation des bubons avant qu'on sût que l'absorption appartient aux lymphatiques, on voit qu'ils se sont servis d'expressions qu'ils ne pouvaient pas comprendre. Par exemple, Heister dit, qu'il y en a deux espèces ^ l'une véTiérienne^ r autre gui ne Vest point; mais il ne dit point que le bubon vénérien ne provient que d'un coït impur.
Astruc dit, p. 326, que parmi les bubons, il en est qui naissent immé- * diatement d'un coït impur, et il les appelle essentiels ; d'autres qui proviennent de la suppression d'une gonorrhée, ou d*un écoulement trop peu abondant, ou de chancres situés sur la verge , et il les nomme symptomatiques; d'autres enfin, selon lui, se forment spontanément sans avoir été précédés immédiatement par le coït, et ils sont un signe patbognomonique d'une syphilis latente. A la page 327, il démontre que cette dernière espèce ne peut dériver de ce que nous appelons maintenant une syphilis constitutionnelle. Mais à la page 328 , il explique ce qu'il entend par une syphilis latente; c'est une affection locale qu'il suppose produite par une syphilis constitutionnelle; mais cela n'est probablement jamais arrivé; et lors même qu'une affection locale de cette nature pourrait provenir d'une telle cause, l'absorption du pus produit par elle ne saurait produire un bubon vénérien , ainsi que je le démontrerai. £n un mot, comme il ne connaissait pas le véritable système absorbant, ses idées sont maintenant inintelligibles (*).
Cowper, Drake et Boerhave, aussi bien qu' Astruc, parlent de la lym* phe viciée qui ne peut franchir les glandes et qui , par conséquent, les enflamme. Ils parlent aussi de la lymphe épaissie qui arrive aux glandei par l'intermédiaire de la circulation sanguine, c'est-à-dire delà constitution à ces glandes. Opinion qui a encore aujourd'hui des partisans, ou par une voie plus courte, savoir, les vaisseaux lymphatiques qui se rendent aux glandes de l'aine. Us parlent encore de la tuméfaction des glandes de l'aine, ou de$ bubons vénériens, qui sont l'effet de la communication de la contagion par les lymphatiques absorbants. Drake est même plus explicite ; et si l'on n'examinait pas Son texte plus loin, on croirait presque qu'il connaissait les fonctions des vaisseaux lymphatiques; mais c'est une chose qu'on ne peut lui accorder , car lorsqu'il traite de ces vaisseaux d'une manière spéciale, il ne reproduit point cette idée. Voici ses paroles : « 11 est très-probable que le bubon vénérien est produit par une certaine quantité du pus contagieux de la gonorrhée, qui est pompé par les lymphatiques de la verge et, de là, porté aux glan-
(*) Ces citations sont extraites de l'éditioa an^laia^ 4e Tourrago d'Astnic , qoi a ^té publiée en 1754.
ntJ BUBON. 479
ée$ iagulaalet) éani 14iitévi«av deMjuellet des Taifieatiic venant leur oon^ tenu. U résulte de là quMt faut ouvrir cet tumeun le plus tAt possible , avant que les vaisseaux afférents de ces glandes emportant le poison dans le sang, ce qui peut arriver tr^-probablement lorsqu'elles provien»nent immédiatement de la suppression d'une gonorrbée de même que la hernie humorale. Mais lorsque osa tumeurs iie forment plusieurs mois après la cessation de la gonorrhée , ou doit supposer que le poison, comme tous les autres poisons qui se mêlent au sang , est repoussé par les forces de la nature , et déposé dans ces émonotoires au moyen des lymphatiques ou des vaisseaux sanguins eux-mêmes, ou par l'intermédiaire des tubes nerveux, ainsi que Wharton l'a supposé. »
On voit que Drake compare la formation du bubon à celle de hi hernie humorale, ce qui montre clairement qu'il ne comprenait ni l'une ni l'autre de ces deux maladiest
On ne trouve même pas en 1748 une idée nouvelle sur ce sqjet. Freke dit : « Le poison ^ obstruant les orifices des glandes de l'urètre, est porté de là aux glandes inguinales par les canaux qgi conduisent à ces glandes. »
Dans l'année 1754, huit ans après que le D' William Hunter eut engeigné publiquement que les vaisseaux lymphatiques constituent un sys^ tème de vaisseaux absorbants , Gataker publia sur cette maladie un traité où l'on ne trouve rien de plus neuf que dans tous les autres.
Si nous arrivons jusqu'à l'année 1770, nous voyons dans un abrégé de l'ouvrage d'Astruc par Chapman, où ce dernier a consigné Ses connaissances et ses propres idées, que la faculté absorbante des lymphatiques est mise en avant comme cause de la formation des bubons. Mais à cette époque, la doctrine qui admet que l'appareil lymphatique est un appareil d'absorption était généralement répandue en Angleterre.
La théorie de l'absorption étant parfaitement comprise à présent , je n'ai qu'à expliquer les différents modes suivant lesquels elle peut s'accomplir.
Le pus vénérien est pris par les absorbants de la partie sur laquelle il est placé; et, bien que l'absorption du pus et les effets de cette absorption soient les mêmes, que le pus provienne de la gonorrbée ou du chancre, cependant j'admettrai trois espèces d'absorptions, d'après les trois surfaces différentes sur lesquelles le pus peut être absorbé , et je commencerai par la moins fréquente.
La première espèce d'absorption et la plus simple est celle dans laquelle }e pus de la gonorrhée ou du chancre a été simplement appliqué sur une surfatce saine, et a été absorbé immédiatement sans avoir produit aucun effet local. J'en ai vu des exemples diez des hommes ; et c'est seulement à ceux qui sont recueillis chez des sujets de ce sexe qu'on peut accorder quelque confiance , car il est impossible , dans beaucoup de cas , de décider si une femme est ou n'est pas atteinte de gonorrhée. Toutefois, je crois pouvoir affirmer que j'ai observé des cas de cette nature chez des femmes; au moins y avait-il toute raison de croire que les malades en question n'avaient eu préalablement ni chancre, ni gonorrhée, car tUes
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n'eo avaient présenté aucune trace visible , et n'avaient rien communiqué
aux hommes qui avaient eu commerce avec elles.
Il faut avouer que ce mode d'absorption est très-rare. Si les parties étaient explorées avec beaucoup de soin, si lès malades étaient minutieusement interrogés, il est probable qu'on découvrirait souvent qu'un petit chancre est la cause de l'infection ; c'est ce que j'ai vu plus d'une fois. En effet, quand on considère combien l'absorption est rare dans la gonorrbée, où le mode d'absorption est le même, on a peine à admettre que l'infection puisse être le résultat du simple contact du pus vénérien, lorsque l'application de ce pus a une si courte durée. On pourrait supposer, il est vrai , que la répétition du contact tient lieu de sa durée ; mais on ne peut admettre y ne telle opinion , car cette même répétition exposerait au développemlent d'une affection locale. On doit donc apporter une attention toute particulière à toutes les circonstances qui se rattachent aux cas de cette espèce.
Quoi qu'il en soit, il n'existe point de raison décisive pour qu'un pareil mode d'infection soit impossible , et cette considération diminue le degré de conGance que l'on doit accorder à l'hypothèse d'après laquelle la maladie vénérienne pourrait exister pendant plusieurs années dans la constitution avant de se manifester. En effet, toutes les, fois que cette maladie se présente sous forme de syphilis constitutionnelle, on rapporte toujours sa date à l'époque de la dernière affection locale , chancre ou gonorrhée, et l'on ne tient jamais aucun compte des dernières relations sexuelles.
Le second mode d'absorption du pus vénérien est plus fréquent que le premier. Il a lieu lorsque le contact de ce pus a produit une gonorrhée, et il peut s'opérer pendant la durée de la maladie, soit que celle-ci soit soumise à un traitement, soit qu'on ne lui en oppose aucun. Une partie du pus sécrété par les surfaces enflammées ayant été absorbée et portée dans le torrent circulatoire, produit les mêmes affections que dans le cas précédent ; de sorte que le malade se donne lui-même la syphilis constitutionnelle.
Le troisième mode d'absorption est celui où le pus est absorbé à la surface d'un ulcère , qui peut être un chancre ou un bubon. Ce mode est le plus fréquent de beaucoup, et cette circonstance, jointe à plusieurs autres, tend à démontrer que la surface la plus favorable pour l'absorption est celle d'une plaie ou d'un ulcère. Je n'ai pas été à même de déterminer si les ulcères jouissent d'une faculté égale d'absorption dans toutes les parties du corps ; mais je soupçonne que les ulcères situés sur le gland ne présentent pas une surface aussi favorable à l'absorption que ceux du prépuce , car, bien que j'aie vu des bubons et la syphilis constitutionnelle se manifester consécutivement aux premiers, cependant j'ai observé ce résultat plus souvent après les autres.
A ces trois modes d'absorption on peut en ajouter un quatrième , l'absorption du pus vénérien déposé dans une plaie; c'est peut-être , ainsi que je l'ai déjà fait remarquer, celui qui est le moins fréquent de tous.
Le poison vénérien, ayant la faculté d'infecter toutes les parties du corps avec lesquelles il vient en contact , peut attaquer le système absorbant et y produire des maladies vénériennes locales. Je n'ai pas besoin de dire que ce qu'on appelle maintenant communément un bubon est une tuméfaction qui a pour siège le système absorbant , principalement les glandes, et qui est l'effet de l'absorption iïunpoison ou de quelque autre matière irritante; lorsque ces tuméfactions se développent dans l'aine on les appelle des bubons , qu'elles dépendent ou non de l'absorption , et le plus souvent on les considère comme vénériennes , lors même qu'il n'y a eu antérieurement aucune cause syphilitique appréciable. Cette opinion est tellement générale, que toutes les tumeurs situées dans cette région sont suspectées d'être de cette nature. On a pris pour des bubons vénériens des hernies crurales et des anévrismes de l'artère fémorale.
J'appelle bubon tout abcès formé dans le système absorbant , soit dans les vaisseaux, soit dans les glandes, et qui est la conséquence de l'absorption du pus vénérien.
Lorsque ce pus a été absorbé sur Tune des quatre surfaces indiquées, savoir, la surface commune, celle d'une plaie, une surface enflammée, et celle d'un ulcère, il est porté dans la circulation commune par les vaisseaux absorbants, et dans son passage à travers ces vaisseaux, il y fait naître souvent l'inflammation spécifique , qui a pour conséquence la formation de bubons , véritables abcès vénériens, exactement semblables au chancre dans leur nature et dans leurs effets , et n'en différant que par la grandeur. Les vaisseaux absorbants et leurs glandes étant irrités immédiatement par le pus spécifique, qui n'a subi aucun changement dans son trajet, l'inflammation consécutive doit avoir la même qualité spécifique, et le pus sécrété par ces organes doit être vénérien (*).
Le système absorbant pouvant se diviser en deux parties, dont la première comprend les vaisseaux eux-mêmes , et la seconde leurs ramifications et circonvolutions appelées glandes lymphatiques, je suivrai la même division en traitant de ses inflammations.
VinflammaUon des vaisseatuc absorbants est beaucoup moins fréquente que celle des glandes. Chez l'homme, ces inflammations, quand elles sont consécutives à des chancres situés sur le gland ou sur le prépuce , se manifestent en général par un cordon qui se dirige le long de la face dorsale de la verge, à partir du point où les chancres ont leur siège* Quelquefois, ces cordons naissent de l'épaississement du prépuce dans la gonorrhée, et alors, la surface interne de ce repli est ordinairement excoriée, ainsi que j'ai eu occasion de le dire en traitant de cette forme de la maladie vénérienne. Souvent, ces cordons se terminent insensi-
(*) Je ne sais jusqu'à quel point ce raisonnement peut s'appliquer à tous les cas où des poisons sont introduits dans Téconoaiie. En effet, je suis très-porté à croire que le bubon qui se forme quelquefois consécutivement à Tinoculation de la Tariole, ne produit point un pus rariolique. Les poisons naturels , quand ils produisent des bubons, n'entraînent certainement point la formation d'un poison semblable à eux.
J. HUXTIR.