‹ Œuvres complètes de L. Sterne (volume 2)Chapitre 3 sur 41 · LA MAISON DE FÊTE · texte numérisé non relu

LA MAISON DE FÊTE

« // vaut ndeux aUer à la maison dcdeuU^-àla maUon « deftu. » £cdém$te, elwp. 7, y. 3,

Ceia n'est pas vrai, lephilosopbe-roi a beau nous dire, orateur sacré, que le but de tous les hommes est Ja tristessse, et que le chagrin suivant la leçon de l'expérience, est meilleur que la joie : une pareille sentence faite pour un anachorète atrabilaire ne convient pas aux habiUns de ce monde. Pour quel dessein, ditesnous, Di«u nous a-t-il créés? Est-ce pour jouir des douceurs sociales de Ces beUes vallées où «a main nous a placés, ou pour languir dans les déserts stériles des montagnes inhabitées? Les accidens de cette vie , les tempêtes qui nous y battent, ne suffisent-eHespas, sans que nousallions à la la quête des calamités? Devons-

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nous presser une poignée d'absinthe dans le calice déjà trop amer dont nous sommes abreuvés? Ah! consultons nos cœurs ^ et osons dire ensuite^ avec notre texte ^ que le deuil vaut mieux que la joie. Non^ le meilleur des êtres ne nous a pas envoyés dans le monde pour j aller toujours pleurans^ pour y vexer et abréger une vie déjà assez vexée et assez courte. Croyezvous que celui qui est infiniment heureux , puisse nous envier notre contentement j que celui qui est infiniment aimable voye d'un œil de jalousie l'instant de repos et de rafraîchissement nécessaire au malheureux voyageur .'dans le cours de son pèlerinage? qu'il doive lui demander un compte sévère parce qu'en courant il aura saisi à la hâte quelques plaisirs iugitifs pour adoucir la peine de sa route , oublier la rudesse des chemins et les chagrins divers qui l'attendent à $on passsage ? Voyez , au contraire ^ combien l'auteur de notre être a placé pour nous de distance en distance de provisions de jouissances ; quels caravanséraiJs il a a ouverts à nos besoins ! quelles facultés il nous a données d'y jouir du repos! quels objets il a mis sur nos pas pour nous faire oublier nos fatigues ! î\s sont ménagés et disposés d'une manière si exquise ; qu'ils charment nos peines^

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relèvent dos cœurs abattus sous le poids de la pauvreté et de raffliction^ et efiacent même de notre souvenir le sentiment de notre misère.

Je ne veux pas^ mes frères^ répondre à pré-* sent à desargumens si naturels; j'aime mieux ^ me pénétrant de Tallégorie du texte, dire avec vous y que nous sommes des voyageurs qui ^ occupés du but vers lequel nous marchons ^ pouvons cependant amuser notre imagination des beautés naturelles et artificielles qui se présentent sur notre route, sans oublier notre projet. Si nous arrangeons en effet ce voyage de façon que nous ne soyons pas distraits de notre chemin par la variété des perspectives des édifices, des ruines qui sollicitent notre curiosité , fermer nos yeux serait une exagération de vertu digne d'un paladin religieux.

Souvenons-nous donc que nos regards sont tournés ver3 Jérusalem, que nous hâtons nos pas vers cette demeure de bonheur et de repos , que le chemin doit moins servir à réjouir nos cœurs qu'à éprouver en eux la vertu , que les divertissemens et les fêtes servent rarement à cette épreuve; mais que le moment de l'afflic* tion est en quelque sorte celui de la piété. Ce n'est pas seulement parce que nos souffrances nous rappellent alors nos péchés ; mais en in-

ierrompant ^ en détournant nos poursuites y elles nous procurent te que le fracas du monde nous refuse^ quelques instans pour la rëdexion ^ et voilà ce qui nous manque essentiellement pour nous rendre plus sages et plus prudens : il est si nécessaire que Tesprit de Pliomme rentre quelquefois en lui-même y que plutôt que d'en laisser échapper Toccasion, il doit la prévenir^ la rechercher aux dépens même de son bonheur présent : il doit plutôt , suivant notre texte ^ entrer dans la maison de deuil ^ où il trouvera les moyens de subjuguer ses passions , que dans la maison de féte^ où la gaieté les excitera. Tandis que les délices de Tune exposent son cœur ouvert à toutes les tentations^ les afflictions de l'autre Ten défendent en le fermant à leurs expressions : tant l'homme est une créature étrange. Il est tissu d'une telle manière qu'il ne peut que poursuivre le bonheur; et^ cependant^ à moins qu'il ne soit quelquefois malheureux , il doit se méprendre dans la voye qui y conduit. Tel est le sens des paroles de Salomon; mais^ pour les justifier encore^ rapprochons plus près des auditeurs le sujet que je parcours. Jetons à la hâte un coup-d'œil sur la maison de deuil et sur celle de féte^ et donnez-moi la permission de les retracer ua

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moment à votre imagination : j'en appellerai à votre cœur sur les efiets que ma peinture aura produits.

Entrons d'abord dans la maison de fête.

Je ne veux pas effrayer les yeux chastes , et la peindre d'après ces maisons abominables ouvertes pour le trafic de la vertu^ et tellement construites à ce dessein^ qu'on ose non-seulement y faire son marché^ mais qncorc le met<'> tre à exécution sans se couvrir du moindre déguisement.

Non ^ ne traçons pas même cette maison de fête sur le plan de celles qui nous donnent trop souvent des scènes scandaleuses d'excès et d'intempérance; mais construisons -en une qui serve d'exception^ où il n'y ait rien de criminel , où rien du moins ne paraisse tel ; mais où toutes choses soient compassées à la règle de la modération et de la sobriété.

Imaginez donc une maison de fête , où un certain nombre de personnes des deux sexes ^ invitées, ou de leur propre mouvement, s'est rassemblé pour jouir des douceurs de la société et des plaisirs autorisés par les lois et tolérés par la religion.

Avant que d'entrer, examinons les sentiniens qui précèdent l'arrivée de chaque indi-

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vidu qui s'y présente , et nous trouverons que^ quoiqu'ils difFe'rent entre eux d'opinions et de caractères y ils sont réunis par cette idée , qu'iU -vont dans une maison dédiée au plaisir ^ et qu'il faut par conséquent dépouiller toute idée qui peut contrarier cette intention : il faut laisser dehors les soucis ^ les pensers sérieux , les reflexions morales y et ne sortir de chez soi qu'avec la seule disposition de concourir à la gaieté qtte l'on s'est promise. Avec cette préparation d'esprit^ qui ne tend qu'à faire de chaque personne un convive agréable^ voyons-les entrer, le cœur débarrassé de contrainte, et ouvert a l'attente du plaisir : il n'est pas nécessaire de recourir à l'intempérance et de supposer à chaque convive un appétit qui fasse fermenter son saug et enflammer ses désirs. Ne lui en accordons qu'autant qu'il en faut pour les exciter agréablement, et les préparer aux impressions qu'un commerceaussi innocent doit faire. Dans cette disposition concertée d'avance, examinez par quel mécanisme insensible les esprits et les idées s'élèvent, et avec quelle rapidité elles se portent au-delà du terme posé par le sangfroid.

Quand le riant aspect des choses a ainsi commencé par éloigner du cœur de l'homme

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les pensées qui en gardaient l'entrée ; quand les regards doux et caressans de chaque objet qui l'environne^ ont^ en flattant ses sens^ conspiré avec Tennemi du dedans pour le trahir et lui ôter ses moyens de défense ; quand la musi* que a prêté son aide et essayé son pouvoir sur les passions; quand la voix des hommes^ quand celle des femmes mêlées au doux son de la flûte et du luth ont amolli son cœur ; quand quelques notes tendres et lentes ont touché les cordes secrètes qui y retentissent à cet instant délicieux , disséquons ^ examinons le cœur : qu'il est faible! qu'il est vide! parcourons^en les retraites , les demeures pures pratiquées pour la vertu et l'innocence. Oh ! le triste spectacle I les habitans en ont été dépossédés ; ils ont été chassés de leur sanctuaire pour faire place, à qui? à la légèreté^ à l'indiscrétion pour le moins; peut-être à la folie ^ peut-être, osons le dire, à quelques pensées impures qui, dans cette débauche de l'esprit et des sens^ ont saisi l'occasion d'entrer sans être aperçues.

£h bien! l'homme prudent pourra-t^il dire mes désirs iront jasque-là, mais pas plus loin? l'homme circonspect osera-t-il se promettre, quand le plaisir a pris possession entière de son cœur^ qu'il ne s'y élèvera pas une pensée.

pas un projet qu'il devrait celer? Ah ! dans ces momens imprévus^ commande-t-on à son imagination? En dépit de la raison et delà réUexioa elle nous emporte au-delà du terme. Voilà ^ xne direz- vous ^ le récit le moins favorable que vous ayez pu nous faire. Pourquoi ne supposezvous pas que les convives^ exercés à la vertu dans les dangers^ ont appris graduellement à triompher d'eux-mêmes, que leurs esprits sont assez en garde contre les impressions funestes pour que le plaisir ne les corrompe pas si aisément? 11 est pénible de penser que de cette foule de conviés à la maison de fête , peu en sortent avec l'innocence qu'ils y ont apportée. Si les deux sej.es étaient enveloppés dans cette supposition y nous resterait-il quelques exemples de la pureté et de la chasteté? Non, la niaison de fête avec ses charmes n'excita jamais un désir, elle n'éveilla jamais une pensée dont la vertu puisse rougir , ou que la plus scrupuleuse conscience doive se reprocher.

A Dieu ne plaise que je parie autrement : il est sans doute des personnes de tous les sexes qui quittent cette mer orageuse, sans naufrages; mais ne les regarde-t-on pas comme les plus heureux passagers? et, quoique je ne sois pas assez sévère pour en défendre l'essai à ceux

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à qui leur rang et leur fortune le rendent indiapensable^ en dois-je moins décrire les dangers de cette plage enchanteresse? en dois-je moins marquer les écueils imprévus.^ et apprendre aux voyageurs l'endroit où ils se trouveront? qu'ils sachent ce que hasarde leur jeunesse et leur inexpérience, le peu qu'ils ont à gagner en s'aventuraut, et combien il serait plus prudent de chercher à augmenter son petit trésor de vertu , que de Texposer à l'inégahté d'une chance , où ce qu'ils peuvent désirer de plus heureux est de revenir avec la somme qulls ont apportée, mais où probablement ils la perdront entièrement, et se perdront à jamais euxmêmes.

Cen est assez sur la maison de fête, d'autant plus qu'ouverte dans d'autres temps, elle est généralement fermée pendant ce saint temps de pénitence. Cette considération a rendu mon pinceau circonspect; et l'Eglise, en recommandant aux fidèles un renoncement à soi-même particulier , m'a refusé le droit de parler plus librement des plaisirs du siècle.

Quittons cette scène agréable , et que je vous conduise pour un moment à un spectacle plus propre à vos méditations. Allons à la maison de deuil: elle n'est devenue telle qu'à la suite

des événemens malheureux auxquels notre condition est exposée.

La y peut-être ^ des parens âgés sont triste* znent assis y le cœur percé de mille douleurs , nourrissant leur chagrin des folies d'un enfant ingrat y d'un fils de leurs prières y dans lequel ils avaient concentré toutes leurs espérances. Peut-être est-ce une scène encore plus douloureuse y une famille vertueuse languissant daps le besoin. Son chef infortuné s'est long-temps débattu avec le malheur. Il vient de succomber; un orage que la prudence et la frugalité n'ont pu prévoir vient de le jeter par terre. Grand Dieu ! vois son affliction. Considère-le déchiré par la douleur y entouré des gages tendres de l'amour conjugal et de la compagne de Bes infortunes y sans avoir du pain à leur donner y incapable y par le souvenir de ses beaux jours y de le gagner en bêchant la terre ^ honteux de le mendier.

Quand nous entrons dans une maison pareille ^ il est impossible d'insulter aux malheureux qui l'habitent par un regard même équivoque.

Quelque légèreté dont notre esprit soit capa«^ ble y de pareils objets captivent nos yeux y ils captivent nôtre attention y rappellent nos pensées errantes et dispersées^ et les exercent à

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la sagesse. Avec quelle yivacité notre esprit frappé de ce spectacle se met tout de suite à Touvrage! comme il s'engage dans la considération des misères et des calamités auxquelles la vie de l'homme est exposée ! ce mi« roir élevé devant lui ^ le force à réfléchir sur la vanité, l'incertitude et l'état périssable des chose humaines. Comme cette première saillie de la réflexion peut conduire plus loin ses pensées 1 comme il doit appesantir ses méditations sur notre être , sur le monde que nous habitons , les malheurs qui nous y poursuivent, le sort qui nous attend dans l'autre, les horreurs dont nous y sommes menacés , et sur ce que nous devons faire pour nous en préserver, tandis que nous en avons le temps et l'occasion.

Si ces leçons sont inséparables de la maison de deuil, telle que je viens de la peindre, nous trouvons une école encore plus instructive dans celle que le texte sacré veut nous représenter ; c'est le spectacle affligeant du deuil et des lamentations que la mort occasionne.

Tournez un instant les yeux de ce côté.

Voyez un cadavre prêt à être inhumé. C'est le fils unique de cette mère éplorée, et sa veuve est ici. La scène est peut-être encore plus atten* drissante« C'est le bon et tendre père d'une fa-

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mille nombreuse, qui est couche là sans vie. Il a été moissonné à la fleur de ses ans , et arraclié parla main décharnée de la mort des bras de ses enfans^ et du sein de sa femme inconsolable.

Voyez ces personnes assemblées pour mêhr leurs larmes; la douleur est empreinte dans leurs yeux. Elles vont pesamment , au son de la cloche funèbre , vers la maison de deuil ^ pour rendre L leur ami le dernier devoir qi e nous nous rendons ^ quand la nature a exl^'é sa dette.

Si la triste cérémonie qui vous y conduit ne vous a pas encore émus , prenez garde , et considérez les pensées mélancoliques et religieuses qui vous affectent , lorsque vous posez le pied sur ce seuil de douleur. Les esprits légers et joyeux qui ^ dans la maison de féte^ vous avaient transportés d*un objet à l'autre ^tombent et reposent en paix. Dans cette demeure ténébreuse^ habitée par la tristesse et 1rs ombres y l'esprit qui n'avait jamais su réfléchir, devient tout à coup pensif. Le cœur s'amollit , il s'emplit d'idées religieuses ^ il s'imprègne en silence de l'amour de la vertu. Ah 1 si dans cette crise , tandis qu'il est dans l'extase de la contemplalion , nous pouvions le voir ce cœur exempt de

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passions ^ méprisant le monde , insouciant de ses plaisirs^ il ne nous en faudrait pas davantage pour établir la vérité de notre texte , et en appeler à l'épicurien le plus sensuel , en faveur de la préférence que donne Salomon à la maison de deuil : tant elle est préférable y non pas pour elle-même , nfuiis pour les fruits qu'elle procure^ et les bonnes actions qu'elle occasionne. Sans ce but , la tristesse^ je l'avoue ^ ne scrviraitqu'à abréger la vie de l'bomme^ et la gravité avec la solennité de son port austère^ ne peut qu'en imposer à la moitié du monde^ et faire rire l'autre. Le Dieu de merci nous veuille bénir. Amen 1

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