‹ Œuvres complètes de L. Sterne (volume 2)Chapitre 37 sur 41 · HUITIÈME FRAGMENT · texte numérisé non relu

HUITIÈME FRAGMENT

•••• Jt^LLE était assise à la porte d'une cliaa^ mi ère ^ et pressait dans ses bras deux eufanfli pleins de grâces... charmantes créatures!... pas plus hautes que votre genou, Monsieur.... ses regards fixaient la lune y alors au milieu de sa, course^ elle me paraissait pâle, mais sa pâleur était peut-être un effet de Tastre qui réfléchissait ses rayons sur son beau visage Je n'ai

pas tous ses traits présens à Timagination ^ mais \e me souviens bien que dés que je l'aperçus, je désirai m'asseoir à ses côtés , et je sentis que j^éprouverais une douce satisfaction à pleurer avec elle...»

— La tête de celte femme est en désordre,, Trim , dit mon oncle Tobie.

— A Dieu ne plaise ! Monsieur... le rossignol chantait dans re moment^ et elle lui adressait

F R Â G M E irS. 34s

use plainte bleu touchante , tandis que les larmes mouillaient ses joues J'aurais voulu les

essuyer avec mes baisers... mais en tout bien ,

tout honneur Je sentais ménie que j'aurais

eu assez de force pour tenir tête s^ tput un bataillon qui aurait voulu lui manquer de respect.

— Que disait cette femme au rossignol ^ Trim?...

— « Oiseau plaintif! tu ne peux avoir

i< autant de motifs que moi pour gën\ir sons « cesse u disait-elle^ en prescrit ses aimables enians contre son cœur....

Mon oncle Tobi^ passa alternativement sur ses deux jeux la première phalange de son index... Je n'en vis pas moins briller encore .^ ai^ fond de l'orbite de son œil gauche une larmç qu'il avait oublié d'essuyer....

— Elle m'aperçut. Monsieur, continua Trim, elle fixa ses regards sur moi d'un air calme , puis courba sa tête, et cacha son visagip dan^ le sein de ses detix enfans....

— Que pouvait signifier ce mouvement., Trim?.... demanda mon oncle.

— Je m'avançai vers elle...... Vous voyez ei|

moi, lui dis-je, un ami compatissant .qui ne peut voir Vinnocence ( car vous êtes sùremeut

544 FRÂGMENS,

exempte de reproche ) ^ qui ne peut voir fin^ nocence aux prises avec le ms^lheur sans voler à son secours.... Je suis soldait ^ et il est de iiioq devoir de protéger l'infortune,

— C'est très-galant^ Tripot^ observa mon oncle.

— Ah, Monsieur! à ce nom de soldat^., elle leva brusquement la téte^ et jeta un regard effaré sur mon uniforme,..., elle poussa un cri douloureux , et retomba presque évanouie sur ses enfans , qui soudain se rapprochèrent et se pressèrent autour d'elle , en lui souriant... Quç le sourire de l'innocence est attendrissant !.., Mon cœur en saignait.,*.* Elle reprit enfin ses sens j et me remercia de incs soins..... Je sortis ma bourse , et je lui offris le peu qui s'y trou-!vait,

— Tu es vraiment une bonne ame^ Trim,^, qn généreux garçon^.., s'écria mon oncle,

— Sauf votre respect, reprit Trim, en faisant une profonde salutation, si je moqtre queV quefois de la générosité, c'est you$ qui m'en avez donné l'exemple.., je tâche de vous imiter.^

Cette répartie de Trim porta jusqu'au fond du cœur' de mon oncle ce charme djelicieax, réservé à la conscience du juste pour le bieii qu'il a pratiqué dans ce monde, .••. ses joues $q

fRAQMENS. 545

colorèrent d'une inode$te roogear qui naissait d'une faible portion du plus noble et du plua simple orgueil...*

^— De l'argent^ dit*elle en sanglotant

cela me rendra-t<-il mon Edouard?.... il a été tué en Flandres!.,.,

— « Trim ! s'écria mon oncle ^ si ce n'était l'honneur attaché à ce métier glorieux, je voudrais presque n'avoir jamais été soldat....

. ^^ C'est au hasard de la guerre qu'il faut attribuer sa mort^ observa Trim^ d'une voix altérée et sanglotante...

^^ Que la guerre fait d'orphelins et de veuves^ Triml s'écria douloureusement mon

oncle,

— Nous devons pourvoir à leur existence , reprit Trim.

— Nous surtout qui sommes des déserteurs de l'hymen ;.... ajouta mon oncle.

•^ Je lui fis observer que cet argent lui aiderait à soutenir ses enfans....

«*^ Us $e nourrissent à peu de frais , repliqua-t-elle^ et j'espère que Dieu protégera ces

innocentes créatures Pour moi^ un peu de

pain et un peu d'eau me suffisent.... c'est tout ce que j'ai pris aujourd'hui;.,, je rends grâces

à la provideûce qui a bien vouki proportion^ ner ma faim à mes chélives ressources....

— - Je la suppliai de prendre courage... DIetf seul / lui dis-je , sait comment le combat doit finir. •• Quaùd tous les mauic réanis^ comme d'innombrables bataillons , viennent nous nje-^ nacer^ ma chère ^ nous devins nous retrancher de notre miettx ; et quand nous sommes attaqués y faire la plus belle défense possible.

— Je ne réparerai jamais cetfe perte, repritelle en essuyant ses yeux avec son tablier, qui était blanc comme la neige.... Oui, Monsieur, au sein même de la naisère, elle était aussi propre qu'un bon officier en grande tenue...

— Pourquoi l'abandonnait -il, pour aller faire la guerre? dit mon oncle, avec l'accent du regret le plus vif; et en prononçant cea mots, le visage de l'honnéte Tobie devint rouge comme im brasier...

— Il fut enlevé par un infâme artifice^ Monsieur, continua Tnm, d'une voix à peine articulée...

— Et puis il fut tué, Trim.... s'écria mon oncle , en se tordant les mains...

— Sauf votre respect, Monsieur, reprit Trim, je pense qu'on devrait s'abstenir de fttire la guerre , quand on n'a pas de moyens ^ufBsans

fRAGMBHS: S47.

pour lever des troupes tenls recourir Ji des exécrables ruses (i).

— Tout soldat y rqiondit mon • onde , doit être an n)ol(m^aire, etû je levais un corps ^ fe n'y admettrais pas uue^seule recrue qùVlIe ne se présentât ^nt à jeun : un toidat doit sentir quels intérêts il combat,...^ et il ne devrait 'entr^ dans les rangs qu'avec une cèradèndeirréprocbable , et avec un cœur lirûiant àé Taniou^ ^e la patrie.. ••*

— Si vous le permettez , Monsieur ^ reprît Trim , je vous raconterai toute <î<Ate hisftdrre ^ teHe qiie }e la .tiens de la ptfuvre ^f//ttt. "C'est ainsi que se nooftnie>oette femtâéidfbiHùnée.... \o lui .déclarai mon nbm.

— Voua semblés prandrë pai^t à «lesdiagrins^ M. Trim, me dit^Ie; )té bien ; ^e vaik vous faire le récti de mes malbeu rs . ; ^ . •'

— Oui, je compatir & v()8 soufiHinces

m'écriai-je , et c'Mtdufood de mon ante.... Je m'assis près d'elle , sm^ le.aeuU de la porte ^ ia

(1) On ne prend pas tant àe peine pour la lerëe dès matelots. Grâce à la presse ^ Pope • Thonneur de la

nation anglaise, pouvait être arraché k sa famille et aux lettres, pour aller mourir sans gloire à bord d'un Vaisseau,

548 PaAGMENS.

lune noQ3 éclairait et répandait ane douce

clarté sur la nature en repos Vous le dirai-

je^ Monsieur?.... il me semblait alors ^ sauf votre reçpect^ que je me trouvais à-la-fois heureux et malheureux

— Gomment cela, Trim? demanda mon onde.

— - C'est que je ressentais y Monsieur ^ comme qui dirait une tendre passion pour Anna et pour tout ce qui l'entourait : voilà pour le bon** heur...... et puis mon cœur était déchiré par

ses peines ; voilà pour le malheur^ Monsieur...-

•— c( Ce petit coin de terre ^ me dit-elle , était autrefois cultivé avec soin ; mon Edouard et moi nous mettions tout notre orgueil à l'em*

bellir hé bien! M. Trim, vous le voyez!...

ce ji'est plus maintenant qu'une ruine; ce terrein qui était si fertile^ est dévoré par des ronces

et des herbes sauvages Nos bons voisins

nourrissent mes pauvres innocens et moi ; eux seuls nous ont secourus de tous leurs moyens^ depuis qu'on m^a volé mon Edouard,.... Us l'adoraient tous^ et c'est sûrement en mémoire de lui qu'ils ont soin de sa pauvre veuve et de

sa famille languissante Il était si bon^ si

facile , mon Edouard , que la ruse et la méchanceté n'ont pas eu beaucoup de peine à abu«

ITRAGMKRS. 549

ser de sa simplicité Ce sont ses bonnes qualités qui lui avaient «gagné mon cœur...». Ûa jour^ j'étais bien jeune encore^ je demeurais alors chez mon père j un jour je le vis s'exposer pour sauver le nid d'une petite famille de moineaux..... Ce trait me toucha si fort^ que , dès ce moment^ je Vaimai de toute mon ame:

quelque inégalité qu'il y eût entre nous^ par l'éducation et la naissance y ( son cœur , M. TriiA, était un trésor plus précieux que toutes les ri-*

chesses } j'abandonnai la maison paternelle

et nous marchâmes à l'autel Depuis ce jour

mon père a constamment refusé de me voir

et il me désavoue , ajouta -t-elle^ en essuyant ses larmes >i .

— Cet homme a donc une ame bien dure?....

m'écriai-je

— n le faut bien , hélas I répondit-elle

— Je vous le demande , Monsieur , Hiomme qui est assez dénaturé pour refuser de casemer

son enfant son enfant! quelque coupable

qu'il soit^.... ne mériterait-il pas de coucher tonte sa vie au bivouac ^ sans jamais pouvoir trouver un abri pendant son sommeil?....

— Si toutefois un pareil homme peut dor-' mir y répliqua mon oncle.

•^ Je ne consentirais januiis à marcher à la

3So K&AOKE1I&

tranchée wec hii; qu'il y. aille seul ! et eùuîl de Peau jusqu'aux genooiL , je ne ïên retirerais pas I.... K'esttilpas lirai qu^up tel homme serait bou tout ail plus à être tanJ^aur-mofcr , ja m'en rapporte à votre honorable personne (i).

-^ Cet homme est trop fëroee pour qu'on kd confie le mbindre poste 'y répondit mon on-* de. Jis ferai» passer par les yerges un tel drèle , f t j'ordonnenûs qu'on le chassât ensuite de la ville et des faubourgs» k son de caisse^ et avec

nnecartoachein£simante il mériterait bien

un pareil traitement , car, comme soldat, il viole lepnefXttsr de ses devoirs:, Vhutnaniié

— Le mslbeonnix I ajouta Trim , il ne veut pas capituler avec celle qui est sa chair et sen

sang Qûe.s^ reddition sera terrible, quand

la mort lui enverra sa dernière sommation /.... De qum lui sefvironi alors le jeune et -les prières?..^.

*-^ Continue l'histoire d'^iuia ^ Tiim^ dit mon cmcle.

Trim fit un salut respectueux, et reprit eu ces termes :

« Un jour nous étions af sis devant cette

(i) L'une des fonctiona de ce bas- officier, en An* gletçrre» .est de pré^der fiux corrections militaires, et de compter les coups.

.porte ^•<.. k celte même place ^ M. Trim, me dit la pauvre jinaa ; c'était daraat uae belle matinée^ le dernier dimanche de juillet; le soleil se levait radieux et allait être resplendissant Noqs étioniS là, M. Trim, dëjeûnant

gaimentavec notre lait et notre beorre; le pauvre Edouard tfiuait on de ses enfans sur ses

genoux; je berçais l'autre dans mes bras

Un soldat s'avança vers nous : « ( vous devez aentir maintenant^ Mon^îcnc., pourquoi elle éprouva tant de peine en voyant mon uniforme); » il scmbWitj ajouta-t-elle, harassé de fatigue. Edouard Tiovita à partager notre repas; il nous rendit mille grâces^ consentit à s'asseoir , et il se rafraîchit ; (c ( c'était plus qu'il lie méritait; u'é tes- vous pas de cet avis^ Monsieur ? ) » Il ne nous quitta qu'au soleil couchant, il baisa nos chers enfans, et nous souhaita toutes sortes de prospérités; puis il revint nurses pas, et pria Edouard de l'accompagner B quelque distance , pour le mettre dans son chemin , disait-il ; £(fouar^ sortit avec lui.... »

Ah , Monsieur I à ces mots , son cœur parut

se fendre et ses pleurs coulèrent par tonrens

c  la nuit cjose,.... j'avais déjà préparé notre souper Edouard ne revenait point de

S53 ^RACMENS.

noirs pressetitimens oppressèrent mon CŒiir..rfj« Vallais à la porte à chaque minute....^ au moin^ dre bruit que le vent faisait en agitant les feuilles y je croyais entendre ses pas...w.

Edouard ne revint plus!.... O M. Trim , vous jugez quel fut mon désespoir!.... Je m'assis auprès de mes tristes enfans ils s'endormirent î'inondais de mes larmes leur ber-

ceau!.... je m'arrachais les cheveux, quelle nuit!.... quelle nuit ! M. Trim,.*.. et quel lendemain !..••

(( Quelques jours après on m^apporta une

lettre j'allais massacrer ces pauvres inno-

cens..... et me tuer ensuite!.... tout-à-coup Torage gronde!.... l'idée d'un Pieu se retrace à ma pensée en traits de feu , et me rappelle à jnoi-méme ;.... je crus entendre la voix du courroux céleste je tombaià genoux et j'implorai sa clémeuce..«.. »

La pauvre femme! son cœur se brisait

elle chercha dans sa poche , et eu sortit une lettre , dont les caractères étaient presque tous efiâcés, et le papier tellement froissé, qu'il semblait entièrement imbibé d'eau

— Cette lettre était mouillée de ^^'^ larmes^ Trim , ajouta mon oncle.

«*- £Ue «Uut aimi M«(îçtie^ Holisi«îûr^ reprit Triin.

« Ma ckère Anna ^••.. }e«m5 sotdftt ; le ser-* « gent que ncNifl aTOM re^u dantf tiolre feime ^ jK m'a extorqua mon enril^iifeiit. Je prie lé tkt JSeâga€Mr de veîUer sur toi et SfUr nos cher» K eufiiiia»*««t O Anna I.^*^ qtie tnoo cœur souf'* K ht L*.« Mous nous reverrOM bienlM y je l'er-

u père.**,. M te u'est pas dans cette vie ce

M aéra 4an8 ranlre*.... Afitial ma dhère Annal K je t'aime toujouri de toutéifiioname, et quoi « que le ciel biSse de moi^ ^e ne cesserai d'être n jusqu'à la mort, ton époux infortuné et « toujours fidèle , Edouard n.

Plus bas il ajoutait :

<f Je ne suis pas le seul homme de la corn- « pagnie que l'on a fiiit soldat de celte manière. 1^ Nous ne savons pas où l'on nous enverra....»

«— Triml s'écria mon oncle ^ en selevantavec impétuosité, Trim!.... quand je ne posséderais qu'un seul schelling en ce monde , je le partagerais avec cette veuve et ces orphelins je

veux aller à sa chaumière avec toi

— Elle est au moins à quatre milles d'ici , Monsieur , observa Trim.

-:- Fut- elle à cinquante milles ! repartit mon oncle , je veux y aller , te dis-je , quoique je

Page 1