‹ Œuvres complètes de L. Sterne (volume 2)Chapitre 7 sur 41 · LE CARACTÈRE · texte numérisé non relu

LE CARACTÈRE

DE SEMEI.

« Ahisdi dit : Est-ce que Semei pour cette insulte ne sera « pas mis à mort? » Sanad XiX. ai. 1. part.

JLjES indignes paroles ! Voici la seconde fois qu'Abisai propose à David la mort de Semeï.

Dans un transport soudain d'indignation, quand Semeï maudissait David, il s'ëcria :

Pourquoi ce chien-là maudit-il le roi y mon mattre? laissez^moi , je vous prie y que je lui tranche la tête. Il y avait au moins dans ces paroles un air de bravoure , car il hasardait sa tête aussi; mais ici, quand roffcnseur était en son pouvoir, quand son sang s'était refroidi, quand le coupable, se lavant les niaios, implorait merci : est-ce que Semeï , dit Abisaï , ne sera pas mis à mort?

Ali ! cette sentence ressemble moins à la justice qu'à la vengeance, pa&sion vile et lâche

qui rend la première démarche d'Abisai 00atradictoire avec la seconde. Je ne m'efforcerai pas de les concilier ^ ce discours est destiné à Semeï^ puisse le tableau que je vais faire de son caractère être utile à la société!

Sur la nouvelle de la conspiration de son fils Absalon^ David s'était échappé de son palais; il avait fui Jérusalem pour se mettre en sûreté. La description de sa fuite est véritablement pathétique; jamais la douleur ne fut aussi touchante.

Le roi abandonna son palais pour se cacher au glaive du fils qu'il aimait : il fuit avec toutes les marques de l'humilité et du malheur, la léte cout/erie eu les pieds nus-, et, quand il fut au basdumontOlivet, il pleura. Quelques scènes agréables qui s'étaient peut-être passées dans ce lieu ; quelques heures de plaisir qu'il y avait partagées avec Absalon dans des temps plus heureux, émurent la tendresse de la nature; il pleura sur la triste vicbsitude des choses, et toutes les personnes qui l'avaient suivi , touchées de son affliction , se couvrirent aussi la tête ^ et pleurèrent,

David était venu à Bahurim, quand Scmeï, fils de Géra, parut. Est-ce pour verser sur les plaies du roi l'huile qu'il avait recueillie sur le

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mont des Olives ? non ; le temps et le malheur n'en avaient pas assez fait^ et tu vins^ Semeï , pour y ajouter ta part à leur triste ouvrage.

// i^inty il maudit Davidy il jeta sur lui des pierres eu de la houe^ et il lui disait : ji lions, homme de BéUal y tu as cherché le sangy eu U voilà pris dans tes propres pièges ; Dieu a vengé sur toi le sang de Satilet desafa^ mille.

]1 y a un radfinement de malice à choisir uo temps favorable pour donner à son ennemi des marques de sa haine. Un mot ^ un regard qui» dans d'autres occasions^ ne feraient aucune im« pression y blessent le cœur plus sûrement en le blessant plus à propos : ce sont des flèches qui ^ volant avec lèvent^ s'enfoncent beaucoup plus profondément ; flèches qui y aidées seulement de la force naturelle^ eussent à peine atteint leur objet.

Tel semble avoir été l'espoir de Scmeî^ mais l'excès de la malice rend les hommes trop prompts pour remplir leurs projets. Si Semé| avait entendu la réponse des passions deDavid^ et la fin du combat qui selivrait dans son coeur^ le reproche qu'il lui faisait du sang de Saûl l'eut troublé davantage ; mais sou ame était

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livrée à d'autres sentimens ; elle saignait de la 5€ule blessure dont Absalon Tavait déchirée : il ne sentit point Tindignité de cet étranger audacieux. V<^eZy dit-il, uihsaloTty le fils de mes entrailles y poursuit ma vie; que peut me faire S emeî après celai Dieu seul peut jeter un regard sur mon fiffliction^ et rnen récompenser par des bienfaits.

Une injure à laquelle on ne répond pas expire et s'éteint dans un remords volontaire ; mais elle produit un ejRet bien différent dans Parae de ceux que la crainte seule peut retenir; le tort qu'on souffre dans le silence et Phumilitc en provoque un second. Semeï continue ses invectives, et lorsque Dai^id et sa suite s'en vont y il marche de Vautre côté de la mon^ tagncycn^e maudissant^ et lui jetant encore de ta boue.

L'insolence des âmes viles est illimitée. Elle admettrait à peine une comparaison, si ces hommes bas ne nous en fournissaient une; quand, touchant au période de leur abjection, le mal qu'ils veulent fiiire retombe sur eux. Ce sentiment malheureux, qui porte un ennemi sans générosité k triompher de son adversaire abattu à ses pieds , semble l'exalter quelquefois au-dessus des bornes du courage, et quelquefois

il le plonge dans la fange la plus profonde de la poltronnerie. U ressemble à ces particules élevées par le soleil sur la surface de la boue ^ elles montent et brillent tant que le soleil les éclaire; se cacbe-t- il? elles tombent et redeviennent de la boue; tandis que les rocbers restent dans la place que la nature leur a assignée ^ soumis aux lois que les cbangemens de saison ne peuvent altérer.

Dans le cours de la prospérité de David, il n'est jamais fait mention de Semtï : il se glissait peut-être dans le cercle des adulateurs y il était peut-être au nombre de ses amis et de ses courtisans. Quand la scène cbange et que le désespoir cbasse David de son palais ^ Semeï est le premier homme qui se montre contre lui. La voici tournée une fois encore^ Absalon est vaincu ^ et David triomphe; Semeï sera fidèle à ^es principes. Il le salue le premier; le voici^ eût-elle tourné cent fois^ Semeï ^ j'ose le dire^ dans chaque période de sa rotation ^ eût été distingué par sa position.

O Semeï! lorsque tu fus tué> pourquoi ta famille ne fut-elle pas étouffée ?. pourquoi laissa-t-on dans le monde quelqu'un qui te ressemblait ? ta race au contraire se multiplia à l'infini; elle remplit la terre ^ et^ si je prophé-

lise savamment ^ elle finira par la subjuguer.

Il n'y a point de caractère qui inQue plus dangereusement sur les choses d'ici-bas que celui de Semeï. Tant que le pouvoir connaîtrait quelques revers, et le malheur quelques douceurs , le monde serait habitable ; mais toi, Semeï , tu sapes les vertus que ces deux positions delà vie peuvent faire naître ; car tu corromps la prospérité , et c'est toi qui as brisé le cœur ' de la pauvreté j et malheureusement^ tant que , les méchans seront les ambitieux , tu régneras sur la terre. Semeï infeste la cour , les armées, le cabinet , il infeste l'Eglise. Prenez un che- , min ou l'autre, dans chaque quartier de la cité ^ dans chaque profession , vous trouverez un Semeï suivant le char de l'homme heureux à travers la boue la plus épaisse.

Cours, Semeï,' bâte-toi, ou tu vas perdre le^ fruit de tes peines : Semeï retrousse ses habits et court sans cesse : mais ne voilà-t-il pas que la main de celui qui gouverne tout, arrache les roues de ce char, de sorte qu'il avance pesam-: ment quelque temps encore, et s'arrête. ensuite; Semeï double le pas; mais c'est en sens con^ traire , il vole comme les vent qui rase le désert sablpnneux, etne laisse aucune trace de son passage. Arréte-toi, Semeï, c'est ton protecteur,

ton ami ^ ton bienfaiteur , c'est l'homme qui t'a élevé de dessus le fumier; tout cela est égal pour Semd.

Semeî est le baromètre de la fortune des hommes^ il en marque l'élévation ou la chute ^ avec toutes ses variations graduelles ^ depuis la chaleur la plus brûlante jusqu au froid le plus perçant. Un nuage s'étend-il sur vos affaires? vojez-le Suspendu sur les sourcils de Semeï ; a-t-on parlé de vous sans succès au roi ou au général de l'armée ? ne consultez pas le calendrier de la cour^ la vacance de votre dignité est écrite sur le visage de Semeï. Êtes-vous endetté, non pas envers Semeï, n'importe? le plus vil ministre de la loi n^est pas plus insolent.

O Semeï ! réponds-moi. Le crime de la pau-' vreté est-il si noir , si impardonnable , que tu doives , toi et ta postérité , te lever sans cesse pour le reprocher aux hommes? quand tout est perdu pour elle , perd-elle aussi ses droits à la pitié publique? celui qui fit le pauvre et le riche doit- il arracher de notre cœur cette vertu qui l'amollit et qui venge le monde? ah! tu n'as rien à me répondre. C'est le traitement cruel qu'on doit attendre de tes semblables , qui a appris enfin aux hommes à regarder la

pauvreté comme le plus grand des malheurs , et comme le comble de la disgrâce ; qu'est-ce qu'ils ne font point pour en éviter la peine , et même l'imputation ? n'esl-ce pas pour cela t^xsUlsselè^erU à la pointe du jour ^ se privent du repos y mangent le pain de la sollicitude^ q;u'ils projettent ^ intriguent^ mentent^ se parjurent ^ rusent^ prennent tous les masques, tous les habits , et les retournent au gré de la Êiveur.

Les philosophes qui ont étudié la nature de l'homme y assurent que la honte et la disgrâce sout les maux les plus insupportables de la vie humaine. Le courage et la résolution de queU ques-uns ont maîtrisé quelquefois les autres infortunes, et les ont roidis contre elles; mais ils ne les ont pas encore accoutumés à la honte, et combien pourrions-nous citer d'événemens tragiques occasionnés par la seule envie de s'j «oustraire?

Sans cette taxe d'infamie , la pauvreté , avec la charge pesante dont elle écrase nos épaules, ne vaincrait pas notre ame tant qu'elle serait vertueuse. La haine qui l'accompagne, la nécessité, la nudité, ne sont rien, elles sont balancées par quelque jouissance,- la Providence a ûiit ce décret, et s'y soumettre est une conso-

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latioD : mais la honte est une affliction qui ne part point de la main de Dieu ou de la nature^ elle s'élève de la terre, et c'est pour cela qu'elle lasse sitôt notre patience; elle nous sépare tellement du monde que nous levons les yeux en haut en disant : Grand Dieu ! que je tombe entre tes mains ^ mais non pas dans celles des hommes !

C'est ainsi qu'Eliphas parlait à Job au jour de sa détresse: attache-toi^ lui disait-il, à présent à Dieu. Sa pauvreté ne lui avait point laissé d'autre ami; l'épée des Sabéens les avait épouvantés et chassés; ils sont assez connus dans le monde par le proverbe usité , les amis de Job.

De quelle fatalité ce saint patriarche nous donne-t-ill'exemple ? Un homme qui avait toujours pleuré avec les malheureux , qui n'avait jamais vu périr un misérable sans le secourir y qui n'avait jamais souffert qu'un voyageur logeât dans la rue ^ mais qui lui avait toujours ouvert sa porte ; un homme qui avait tari les larmes dans les yeux de la veuve^ et qui, loin de m^xïr gerseulsonpainj le partageait avec lepaut^re: eh bien ! cet homme charitable y au moment où il tombe dans la pauvreté, a besoin de crier partout : Ayez pitié de moi y mes amis ; caria

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main de Dieu ma touché. On croirait que riiumariitë^ rhospitalité doivent attendrir les cœurs les plus durs ^ et désarmer les esprits les plus vains ^ lier les mains de la violence, et arrêter la langue du babil ; et l'on voit ici Texpérience contraire y dans celui qui avait mis toutes ses jouissances à faire le bien , et dont la vie est une série continuelle de bontés et d'outrages. Revenons-en donc y pour résoudre ce problème^ à notre première explication^ le scandale de la pauvreté.

Cet homme ! nous ne saisons d'où il est. Tel est le premier cri du peuple ; et quant à ceux qui le connaissent mieux , leur réflexion est encore plus outrageante. N^est-ce pas là le charpentier; le fils de Marie? àe Marie?

grand Dieu dlsraël ! oui de la plus vile de ton peuple , car il ne dédaigne pas Vhu^ milité de sa servante y et de la plus pauvre encore; car elle n'eut pas un agneau pour sa purification y et n'offrit qu'une couple de tourterelles.

Que le sauveur de la nation fut pauvre , et n'eut pas une place ou reposer sa tête ; voilà un crime qu'on ne lui pardonnera jamais : la pureté de sa doctrine et ses œuvres qui le sanctifiaient furent en vain de plus forts argumens IV. 7

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en sa faveur^ que son humiliation n'en fut contre lui; l'injure resta la même. Les Juifji attendaient etdésiraient la rédemption d'Israël^ mais ils ne la voyaient que dans les songes d& puissance qui remplissaient leur imagination orgueilleuse. O vous ! qui pesez le mérite au trébuchet de l'or^ la religion de Jésus*Chriât a-t-elle été instituéepour vous ?elle n'est pas cependant revêtue d'une apparence splendide et magniCque ; la pauvreté est sa marque distinctive^ ses principes et ses promesses ressemblent plus aux malédictions qu'aux bénédictions de la loi , ils ne parlent que de souffrances ^ elles n'annoncent que des persécutions.

11 est bien difficile aux tribulations et aux infortunes ^ à la faim et à la soif de faire des prosélytes en corrompant les esclaves de la vanité ; il leur est bien malaisé de réconcilier les hommes avec le mépris et Tinfamie; et cepen-» dant c'est le partage de ceux qui croient ce mystère ^ qui doit être bien décrédité dans le monde ^ tant il répugne aux passions et aux plaisirs. ' .

Concluons. La justice ne prit congé de la terre qu'au }our où la pauvreté devint un ridicule ; mais nous devons nous en consoler^ 1^ Dieu de la justice règne encore sur nous*

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Quelque outrage que notre bassesse nous attire de la part des gens sans discernement et sans pitié , nous marchons à la présence du plus grand , du plus généreux des êtres ; il est également éloigné de la cruauté ^ de la petitesse , et de cette foule de passions \ile& avec lesquelles nous nous insultons à tout moment.

N'espérons pas de conquérir la partie méchante du genre humain : si jamais nous pou« vions triompher de ses préjugés^ ce serait en pratiquant les vertus dont Dieu nous a donné l'exemple. 11 est vrai que cette pratique peut être vaine et inutile ; mais si ces effets sont perdus, tout n'est pas perdu avec eux; car^ si nous ne triomphons pas du monde ^ ^ faisant nos efforts^ nous triompherons de nous-mêmes^ et nous jetterons dans notre propre cœur les fondemens éternels de notre tranquilUté et de notre bonheur. Ainsi soit-il.

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