‹ Œuvres complètes de L. SterneChapitre 21 sur 92 · L'ADRESSE · texte numérisé non relu

L'ADRESSE

VERSAILLES

Je ne voudrais pas que mon ennemi put connaître la situation démon esprit, lorsque je vais reclamer la protection d'un homme puissant. C'est sans doute pour cette raison que je tâche toujours de me protéger moi-même; mais en allant chez AI. le duc de Choiseuil, c'était de ma part une démarche violentée : si c'eut été une acte de choix , je m'en fusse tiré je pense y comme tant d'autres.

Combien de tournures basses pour mon placet je combinai tout le long du chemin 1 combien d'adresses abjectes s'échappèrent de

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mon scrvile cœur! pas une d^elles qui neinVot mérité la Bastille.

Je n'avais encore pu lorsque je me trouvai à la vue de Versailles, réussir à rien de passable; si ce n'est à ajouter quelques paroles Vagues, à croiser quelques sentences, étudier quelques attitudes, saisir quelques tons propres à m'insinuer daiis les bonnes grâces de M. le duc de Choiseuil. Cependant j^étais satisfait. Cela peut aller ainsi, me dis-je. Trcs« bien , me rétorquai-je aussitôt à moi-même. A merveille , vous ressemblez à un aventurier de tailleur qui apporterait à M. le duc un liahit dont il n'aufait pas pris la mesure.

Étourdi que vous êtes! continuai-* je ^ vojrez donc le visage de monsieur le duc; avant tout lisez donc d'abord ce qui est écrit dans ses yeux, étudiez donc ses dispo8itioii9. Observe» surtout en quelle posture il vous prêtera l'o^ reille. Remarquez les contorsions de son corps ^ les courbures et l'expression de ses membres } je ne parle pas^ du ton : il est clair que les premiers sons qui tomberont de ses lèvres, vous le donneront. Groupez rapidement toutes ees observations^ faites-^en la substance de votre supplique ; iinproTÎae& votre adresse de

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manière à ne point choquer mptisieur le duc : vos iogredicns après tout ne peuvent matv quer d'être de son goût puisque ce sera lui qui vous les aura fournis.

C'est en parler bien à votre aise^dis-je, après y avoir bien réfléclii. Oh! Je voudrais bien être déjà tiré de ce pas.

Lâche ^ deux fois lâche , repris* je ^ comme si un homme n'en valait pas un autre sur toute la surface de la terre I ils sont égaux sur le champs de bataille. Pourquoi ne le seraient ils pas face-à'-face dans le cabinet? Allez ^ crojez-moi , Yorick^ partout où il n'en est pas ainsi, rhomme se ment à lui-même^ il trahit âes intérêts y il tente dix efforts inutiles où la nature n'en demandait qu'un énergique^ Essayez, par plaisir, de vous présenter devant le duc , avec la Bastille daus vos regards. J» vous gage ma vie, que vous êtes renvoyé dans une demi-heure à Paris, sous une^ s&re escorte.

Je le croirais volontiers, me dis-je : ainsi j'irai chezr monsieur le duc^ mais, parbleu! si j'y parais, ce sera avec toute la gaité, toute Vinsouciance d'un homme du bon ton.

Vous voila encore dans votre tort , répliqnai-jc; un cœur vraiment à l'aise, Yorick,

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De se jette point ainsi dans les extrêmes. Il est toujours sur son centre. Eh bien ! soit ! m'écriai-je^ au moment où le cocher détournait pour entrer dans l'hôtel du duc j j'espère que tout ira bien.

Cependant j'avais fait le tour de la cour^ et j'arrive au bas de l'escalier. Je me trouvai si bien de mon entretien avec moi-même^ que je ne montai les marches ni de l'air d'un criminel qu'on va suspendre au mât de hune pour y chercher la mort^ ni d'un seul bond et en deux enjambées^ comme lorsque je revole près de toi, chère £liza, pour y retrouver ma vie.

En entrant dans le salon, je fus accueilli par un homme qu'on pouvait prendre pour un maître d'hôtel, mais que je crus à son air un des sous-secrëtaires ; j'appris de lui que M. le duc de Choiseuil était occupé. J'ignore, lui dis-je, absolument les formes usitées pour obtenir audience. Je suis tout-à-fait étranger dans ce pays, et ce qui est plus malheureux encore dans la circonstance, je suis Anglais, il me dit que cette quahté n'était point une difficulté de plusj je lui fis un léger salut en ajoutant que l'affaire que j'avais à communiquer à| monsieur le duc était de la plus grande importance.

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Le secrétaire se tourna vers l'escalier^ comme s'il eût voulu aller informer quelqu'un de cette particularité : arrêtez, lui dis-je, il ne faut pas vous y méprendre; TafFaire qui m'amène ne présente aucun intérêt pour monsieur le duc , mais c'est pour moi qu'elle est de l'importance la plus haute. - ^h/ c'est une autre affaire! — Point du tout, lui dis'je à mon tour, c'est toujours la même chose pour un homme bien élevé. Mais en combien de temps , mon bonmop sieur, continuai- je, un étranger peut-il espérer d'obtenir accès. Pas avant deux heures, me dit-il, en regardante sa montre. Le nombre des équipages qui remplissait la cour, semblait en effet justiGer son calcul, et ne m'offrait pas une perspective plus rapprochée. Patienter en attendant , arpenter le salon de long en large, sans avoir une ame à qui parler, cette ressource était bien triste, autant eût valu presque être enfermé à la Bastille pendant tout ce temps-là.

Je retournai sur-4e-champ à .mon remise, et le priai de me mener au Cordon Bleu: c'était l'hôtel le plus prochain.

Mais il y a, je pense, une fatalité attachée à tout ce que je fais; il est bien rare que j'arrive où je me propose d'aller.

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