‹ Œuvres complètes de L. SterneChapitre 22 sur 92 · LE PATISSIER · texte numérisé non relu

LE PATISSIER

TERSAILLES.

Je n'étais pas encore à moitié de la me y que je changeai de résolution; puisque je sois à Versailles^ me mis-je à penser , ne ferais-je pas aussi bien de jeter un coup-^d'ceil sur la ville? Je tirai le cordon du cocher^ et le priai de me faire faire un tour dans les principales mes; car, je suppose^ dis«je^ que cette vilte n'est pas des plus grandes. Le cocher me fit SCS excuses s'il me détrompait^ mais au contraire y m'assura-t-il , c'était une superbe ville ; nombre de ducs ^ de comtes ^ de marquis du plus haut parage y avaient leurs hdtels.

Le comte de B**** dont le libraire m'avait parlé si avantagenscment la veille au soir ^ me revint aussitôt à l'idée.

Eh! pourquoi n'irais-- je pas le voir ^ pensai-* je en moi-même, puisqu'il a si bonne opinîoa des Anglais et de leurs livres? je lui conterai mon histoire; ainsi je changeai encore de vé^ solution. C'était bien au juste pour la troisième fois , puis que j'avais déjà pris celle d'aller voir madame de R*** dans la rue Saint-Pierre, et que j'avais même donné à sa fille de chambra

SEHTIKEIITAL. l5l

ma parole d'aller lui &ire ma colir ; mais je ne maîtrise pas les circonstances ^ ce sont ellea au contraire qui me gouvernent* Ainsi donc apercevant de l'autre côté de la rue , un homme avec une corbeille pleine de marchandises qu'il paraissait vendre au public^ j'envoyai La Fleur lui demander l'hôtel du comte de

Ce garçon revint le moment d'après, la figure un peu pâle, et m'apprit que c'était un cheva* lier de Saint-^Lonis , qui vendait des pàtés« Ce n'est pas possible, LaFieur, lui di»^je« La Fleur qui ne concevait guères plus que moi un tel phénomène, soutenait pourtant que c'était la vérité. 11 avait vu sa croix d'or émaillée, il avait vu son ruban rouge attaché, disait-il, à sa boutonnière, il avait regardé dans sa corbeille; vu de ses yeux les pâtés que vendait le che«* valier, il n'avait pas pu s'y méprendre.

Un revers de fortune aussi étrange dans la destinée d'un homme , éveille toujours un sen^ timent plus généreux que la simple générosité*

Je ne pus m'empécher de contempler ce* lui-ci, du fond de mon remise pendant queU ques instans. Plus je regardais sa contenance , sa croix , sa corbeille , plus ces objets réunis brouiUaienl mea idées • et se confondaient eu

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mon esprit. Je descendis démon remise^ et m'avançai vers lui.

U portait attaché à sa ceinture y un tablier de. toile blanche, qui lui descendait jusqu'au* dessous des genoux^ et dont la bavette remontait jusqu'à moitié de la poitrine , sur le haut de laquelle on voyait sa croix attachée un peu au-dessous du bord supérieur de sa veste. . f Sa corbeille de petits pâtés était couverte d'une serviette propre et ouvrée. Une autre serviette de la même espèce en tapissait le fond ; un air de propreté et d'élégance engageante était répandu sur sa personne' et sa marchandise; on pouvait acheter ses pâtés autant par appétit que par sentiment.

: 11 ne les offrait k personne ^ et se bornait à se tenir avec sa corbeille y au coin d'un hôtel où les acheteurs venaient le trouver sans se faire prier.

• Cet homme annonçait quarante-huit ans^ un caractère reposé et quelque chose approchant de la gravité ; et je n'en suis point surpris. Je m'approchai d'abord plutôt de sa corbeille que de lui ; je levai la serviette , et prenant à la main un de ses pâtés , je le priai de vouloir bien m'expliquer des apparences et des contrastes qui m'affectaient péniblement.

SEKTIMENTAL. l53

n me d it en peut de mots qu'il avait passé la plus grande partie de sa vie au service militaire ^ ou ^ après avoir (Repense tout son léger patrimoine^ il avait obtenu à la fois ^ une compa-^ gnie et la croix de Saint-Louis. A la conclusion de la dernière paix , son régiment subit une réforme qui porta sur le corps en entier ^ et sur plusieurs autres régimens. H se trouva dénué dé toute ressource^ au milieu d'un monde peu généreux , sans amis , sans protecteurs^ en un mot^ ajouta-t-il , sans autre fortune que ce que vous voyez.

Le pauvre chevalier avait commencé par exciter ma compassion ^ il finit par gagner mon * estime.

Le Roi , dit-il , est un prince généreux , mais sa munificence ne peut suffire à soulager tous les besoins , à récompenser tous les services. Il est malheureux pour moi de me trouver parmi ceux qu'il est fofcé d'oublier : il ajouta que sa petite femme ^ qu'il aimait tendrement^ se chargeait de faire la pâtisserie ^ et qu'il ne regardait point comme un déshonneur d'employer le moyen delà protéger ainsi que lui-même , contre les horreurs du besoin , jusqu'à ce que la providence vînt lui en offrir un meilleur.

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U y aurait de la dureté a dérober aux bons cœurs un plaisir de leur goùt^ eu refusant d^ leur raconter ce qui arriva oeuf moi» après ^ à ce pauvre chevalier de Saint-IxHÛs^

Il paraissait se tenir de préférence et habi* tuellementauprès des portes de fer qui conduis «ent au palais, Sa croix de Saiot*X4)ui^ avait attiré mille regards; mille curieux avaient pris les mêmes informations que moi, avaient obtenu les mêmes détails , et tou}oar<s racontes avec tant de modestie et de bon sens y qu'ils parvinrent enfin aux oreilles du Roi y qui ^ apprenant que le chevalier avait été un brave officier , respecté dans tout son. régiment, comme un homme d'honneur et de probité , interrompit enfin son petit commerce y eu lui assignant une pension de quinze cent livres.

J^ai raconté cette anecdote pour le plaisir du lecteur , je le prie de m^en pardonner une autre qui n'y fait pas suite, mais que je racon^ terai pour mon plaisir porsojinel ; elles reflètent de l'éclat l'une sur l'autre , et ce Serait dommage de les séparer.

SE HtllIEUTlI.. X55

L'ÉPEE.

Quand les Gouvernemens et les Empires touchent à leur caducité , et sentent enfin ce

que c'est que la pauvreté et la misère Mais

je m'arrête pour ne point divulguer les causes qui avaient^ en Bretagne^ amené la maison d'E**** sur le penchant de sa ruine. Le marquis d'E**** avait lutté pendant long-temps avec courage contre sa destinée , désirant conserver et produire devant les hommes ^ quelques restes de la grandeur de ses ancêtres ^ mais l'abus indiscret qu'ils en avaient fait euxmêmes, l'avait mis hors d'état de remplir ses désirs.

Il lui restait assez de quoi soutenir une modeste obscurité; mais il avait deux garçons qui semblaient cherchera se mettre eu lumière, il jugeait lui-même qu'ils méritaient d^être secondés : il tenta de leur ouvrir la carrière des armes, mais ce fut inutilement , il fallait trop de dépenses pour se monter; l'économie la plus sévère n'était pas un moyen suffisant, il n'avait d'autre ressource que le commerce.

En toute autre province de France , c'eût été couper dans la racine l'arbre même que

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son orgueil et sa tendresse cherchaient à faire refleurir ; mais en Bretagne^ la loi avait pourvu â ses besoins : il cherche à s'en prévaloir et; saisit l'occasion d'une tenue des états à Rennes. Le marquis se présenta devant l'assemblée^ accompagné de ses deux garçons y et réclama en sa faveur , la prérogative que lui accordait une ancienne loi du pays^ qui n'avait rien perdu de sa force ^ quoi qu'elle eut été rarement appliquée.

Il ôta son épée de son côté , et la déposa sur le bureau. « Daignez la prendre ^ dit-il ^ soyezen les dépositaires fidèles ^ jusqu'à ce que des temps plus heureux , une condition plus aisée^ ^ me permettent de la réclamer ».

Le Président accepta l'épée du marquis , elle fut déposée sous ses y eux ^ dans les archives de l'assemblée ^ puis il se retira. Le marquis s'embarqua le lendemain avec toute sa famille pour la Martinique , où dix-neuf ou viogt ans d'une application constante et fructueuse aux affaires commerciales , plus ^ quelques héritages imprévus ^ recueillis de quelques branches éloignées de sa famille^ le mirent en élat de rentrer dans sa patrie , de redemander sa noblesse , et d'en soutenir l'éclat

Ce fut par un coup de bonne fortune , qui

SENTIMENTAL. l^J

nVst guèrcs que le partage du voyageuv sentimental^ que je me rencontrai à Rennes au moment de cette réclamation solennelle^ je dis solennelle , parce qu'elle eut à mes jeux le plus auguste caractère.

Le marquis se présenta avec toute sa famille^ il donnait le bras k son épouse ^ son fils aîné le donnait à sa sœur ^ et le plus jeune restait prés de sa mére^ à l'extrémité de la ligne.

Le marquis porta deux fois son mouchoir à son visage : un morne silence régnait dans l'assemblée ; lorsqu'il ne fut plus qu'à six pas du bureau ^ il confia à son fils ^ le plus jeune ^ la main de la marquise y et se présenta pour réclamer son épée j elle lui fut remise aussitôt : à peine l'eut-il dans les mains ^ qu'il la tira presque en entier hors du fourreau ; c'était le visage brillant d'un vieil ami , qu'il avait été forcé de quitter; il la considéra attentivement^ comme pour reconnaître si c'était bien elle ^ lorsqu'il aperçut une tache de rouille qui se trouvait vers la pointe , il l'approcha de ses jeux et courba sa téte^ comme pour voir de plus près : il me sembla voir une larme tomber sur la tache ^ et je ne crois pas m'étre trompé^ si j'en juge par ces mots : n Je trouverai, ditil , quelque autre moyen de l'afiacer m. III. I I

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£n disant ces mots , le marquis remit Tépéd dans son fourreau y fit une salutation à ceux qui la lui avaient si bien gardée , et prit congé de l'assemblée^ accompagné de son épouse et de sa fille , et suivi par ses deux garçons.

Oh ! combien je portai envie aux émotions de cet homme I

LE PASSE-PORT

VERSAILLES

: Je fus admis sans difficulté chez M. le comte de B***. Je trouvai l'exemplaire de Shakespeare étalé sur sa table et le comte lui-même occupé à le feuilleter.

Je m'approchai de sa table ^ et jetant d'abord sur l'ouvrage un coup^d'œil de connaissance , comme pour faire voir qu'il ne m'était point étranger , je dis au comte que j'étais venu sans me faire présenter chez lui^ parce que je savais devoir y trouver un ancien ami qui , j'en étais sur , daignerait être mon introducteur. C'est mon compatriote le grand Shakespeare lui dis-je en montrant de la main ses Œuvres ^ et ayez la bonté, mon cher ami, ajoutai-je , en m'adressant au génie de co poëte , de me faire cet honneur là*

SENTIMENTAL. l5()

Le comte ne put s'empêcher de sourire à cette manière singulière de se produire j et s'apercevant que je palissais un peu^ comme un homme qui n'est pas à son aise^ il insista pour que je prisse un fauteuil, dans lequel je m'assis, et pour lui épargner la peine de se perdre eu conjectures sur une visite aussi étrangement hors des convenances d'usage, je lui racontai avec simplicité l'incident de la boutique du libraire , et comment je m'étais déterminé à le choisir, de préférence à tout autre homme de France , pour invoquer son crédit , et lui raconter l'histoire du petit embarras dont j'étais menacé. Eh! quel est votre embarras? racon* tez-moi cela, me dit le comte.

Nouveaux détails que je lui donnai , tels que le lecteur vient de les lire. Oui, M. le comte , lui dis-je en finissant , si on en croj^ait le maître de mon hôtel, il faudrait, pour qu'il n'en eût pas le démenti , que je couchasse ce soir à la Bastille ; mais ce n'est pas , ajoutai-je, que j'aie la moindre appréhension de tomber dans les mains du peuple le plus poli de l'univers , puisque la conscience me dit que je suis moimême un homme vrai , sincère , et si âoigné d'être venu ici pour espionner le côté faible , et la nudité de la terre, que je n'ai pas jnèiç^c

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réfléchi si je me mettais ou non à la discrétion des Français ; tant je suis sûr , monsieur le comte , que leur bravoure ne s'accommoderait pas de n'avoir à combattre que des invalides. Une rougeur animée parcourut les jouéS du comte , à ces demies mots : Ne craignez rien y ne craignez rien^ dit-il.

C'est ce que je fais aussi ^ monsieur le comte ; je vous dirai plus, ajoutai-je d'un ton rassuré , et même un peu folâtre ; c'est que j'ai fait ma traversée de Londres à Paris, en riant du meilleur cœur. Je ne pense pas M. le duc de Cboiseuil assez ennemi de la gaité , pour me renvoyer dans mon pays les larmes aux yeux , et le cri de la douleur à la bouche ; et c'est pour obtenir qu'il n'en soit décidément rien que je m'adresse à vous^ lui dis-je avec une profonde inclination.

Si le comte ne m'avait pas écouté avec la plus grande bonté , je n'en aurais pas dit moitié si long; il se contenta de répéter une fois ou deux : C'esù bien dit. Je crus enfin convenable de laisser là mon affaire , et de n'en plus parler du tout.

Le comte s'empara à son tour de la conversation ; nous parlâmes de choses indifférentes ; de littérature^ de politique j nous discourûmes

SENTIMENTAL. l6x

sur les hommes en général y et puis enfin !)ur les femmes. Que le ciel les protège , lui dis-je après avoir traité long-temps ce chapitre; je ne connais pas d'homme qui les aime autant que moi. J'ai été témoin de bien des faiblesses ; j'ai lu bien des satires contre elles ^ et en dépit de tout^ je les aime encore. Je suis même persuadé^ ajoutai-je^ qu'un homme qui n'a pas pour toutes les femmes une espèce d'amour collectif^ n'en aimera jamais une seule comme il convient.

Eh bien ! monsieur V Anglais , dit le comte avec beaucoup de gaité y je crois ce que vous me dites ; vous^ n'êtes point venu pour étudier nos démarches, épier la nudité de la terre , et j'oserai dire pour vous plaire, ni encore celle de nos femmes ; mais permettez-moi de soup* çonner , si par hasard il s'en trouvait sur votre chemin , que cette vue ne vous affecterait pas désagréablement.

D y a en moi je ne sais quel fibre qui ne peut supporter l'ébranlement qui résulte d'une insinuation peu décente; j'ai souvent essayé avec effort de vaincre ma timidité à cet égard, au sein des entretiens les plus enjoués , et c'est toujours avec une peine infinie que , dans un cercle d'une douzaine de femmes réunies, j'ai

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pu me permettre mille choses* plaisantes , dont je n'eusse osé risquer la moindre saillie en tête-à-tête , avec une seule , quand j'eusse du y gagner le paradis.

Excusez-moi , monsieur le comte ^ lui dis-* je , si j'eusse aperçu la nudité de votre terre , mes jeux se fussent détournés pour cacher leurs larmes; quant à celle de vos femmes^ lui dis-je en rougissant de l'idée qu'il avait fait naître en moi^ je me tiens à leur égard si fort attaché à la lettre de l'Evangile ; je suis par inclination si compatissant pour leurs faiblesses^ que je m'empresserais de les couvrir d'un manteau , si je savais seulement le jeter à propos.

La seule chose que je désirasse observer sans voile c'est le fond de leurs cœurs ; j'aimerais à en fonder le replis ^ à les dépouiller de cette foule d'enveloppes et de déguisemens enfantés pur les climats ^ les religions et les modes ; en extraire enfin ce qui s'y trouve de généreux , pour en enrichir le mien ; et je vous avoue que c'est pour cela seulement que je suis venu en France. C'est aussi pour cette raison ^ €ontinuai-je^ que je n'ai point encore cherché à voir votre Palais-Royal , votre Luxembourg^ )ii même votre façade du Louvre. Je n'ai poiut

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essayé d'enfler nos catalogues du détail de vos peintures^ de vos statues^ de vos églises^ et cIya^ cune de vos belles n'est à mes yeux qu an tem pie dont je.recherche l'entrée bien plus pour les dessins originaux , les exquisses négligées qui s'y rencontrent^ que pour la transfiguration même de Raphaël.

La soif des observations de cette espèce^ a joutai- je ^ est en moi aussi ardente que celle qui allume la curiosité d'un juré connaisseur; c*est elle seule qui m'a fait quitter ma patrie pour la France , et qui doit me conduire à travers l'Italie; c'est un voyage paisible que j'entreprends, un pèlerinage du cœur, sur left traces de la nature, à la découverte des enti« mens, à la recherche des affections qn^ella enfante , qui nous apprennent à nous chérir les uns et les autres , et l'humanité entière bien mieux que nous ne faisons.

Le comte saisit cette occasion pour me dire une foule de choses obligeantes; il ajouta avec beaucoup de politesse, qu'il se regardait comme très-redevable à Shakespeare pour lui avoir procuré ma connaissance, ^propos y ajouta-t-il, Shakespeare est plein de vastes conceptions. Il n'est point étonnant qu'il ait oublié une petite formalité, celle de m'ap^

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prendre votre nom^ cela vous met dans la nécessite de le faire vous-même.

LE PASSE-PORTî

VERSAILLES

Il y a peu d'affaires dans la vie^ qui me donnent plus d'embarras que la nécessité où je me trouve de décliner qui je suis.

En effet y je connais peu de personnes sur lesquelles je ne pusse donner des éclaicissëmens plus circonstanciés que sur moi*mcme , et quand je me suis vu forcé de me faire connaître y j'ai toujours désiré n'y employer qu'un seul mot; jamais peut-être^ je ne m'étais trouvé dans une position plus favorable pour me satisfaire. Shakespeare était étalé sur la table ^ et sachant que mon nom se trouvait dans ses œuvres^ j'ouvris le volume d'Hamlet, et arrivant de suite à la sccne des fossoyeiirs au cinquième acte^ je présentai au comte le volume ouvert^ et posant mon doigt sous la ligne où se trouvait le nom d^jTorick, me voici I lui dis-je.

Je ne cherche point à savoir si l'idée du crâne vermoulu de ce pauvre Yorick y disparut en entier dans Tesprit du comte ^ devant

SENTIMENTAI^. tG&

la réalité du mien , ou si ^ par une abstraction vraiment magique^ son imagination lui fit £siire dans le passé une rapide enjambée de sept à huit siècles. Gela est fort peu important dans cette affaire ; il suffit de savoir que les Français conçoivent mieux qu'ils ne calculent. Je ne m'étonne plus de rien dans ce monde^ et surtout en fait de semblables méprises.

Je m'en rappelle une absolument du même genre , et pour le même cas , dans laquelle tomba devant moi un des premiers dignitaires de notre église^ dont j'honore la candeur, et vénère les sentimens paternels.

Il ne pouvait jamais se déterminer y disaitil^ à lire des sermons composés parle bouffon du roi de Danemarck.

Je vous crois bien, milord , lui dis- je , mais il y a deux Yorick. L'Yorick dont parle votre seigneurie, est mort et enterré depuis huit cents ans. Il faisait les beaux jours de la cour d'Uervendillus. L'autre Yorick, c'est moi, milord, moi-même, qui, vous le savez bien, n'ai fait les beaux jours d'aucune cour. Il secoua légèrement la tête. ^

Bonté divine! lui dis-je, à votre compte, milord , vous confondriez sans difficulté dans

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la même personne Alexandre le Grand atec Alexandre le chaudronnier ?

£h I mais , répli(pia-t-il , tout cela se vaut bien.

Si le roi de MacÀloine pouvait transférer votre seigneurie à un meilleur bénéfice y je suis sûr y milord , lui dis- je , que vous n'eussiez pas parlé ainsi.

- Le pauvre comte de B^^^ venait de tomber dans une erreur absolument semblable.

Et y monsieur esi-il Yorich? nie dit le comte. — Je le suis , lui dis-je. — f^ous? — Moi qui ai P honneur de vous parler , mon* sieur le comte. — Mon Dieu ! dit-il en m'em-

brassant y vous êtes Yorick !

Aussitôt il mit le volume de Shakespeare dans sa poche, et me laissa seul dans sa chambre.

LE PASSE-PORT

VEASAILLES.

Je cherchai long-temps la raison qu'avait eue le comte pour quitter si brusquement sa chambre, et je ne concevais pas davantage pourquoi il avait mis dans sa poche le volume de Shakespeare. Allon», brisons là-dessus,

me dis-je y des mystères qu'il faut expliquer ' par eux-mêmes, ne valent pas le temps et les conjectures qu ils nous dérobent , il vaut mieux lire Shakespeare. Ainsi venant à tomber sur sa pièce, Beaucoup de bruit pour rien ^ je me transportai sur-le champ de mon fauteuil sous les murs de Messine en Sicile ; j'y épousai si vivement les intérêts de don Fèdre, de Bénédit et de Beatrix , que je ne pensai plus à Versailles , au comte ni au passe-port.

Doux et flexible attribut de Fintelligence humaine , toi qui as le pouvoir de plonger la volonté dans l'empire de l'illusion , de tromper les soucis de l'attente, de combler le vide et de charmer l'ennui, de nos momens, ohl sois toujours mon partage; depuis si long-temps que tu as compté les jours de ma vie , c'est à toi que je dois de n'y avoir presque marché que sur une terre enchantée par tes prestiges : quand le chemin devenait trop rude pour mes pieds, trop escarpé pour mes forces , c'est toi qui m'enseignais à m'échapper de ces routes raboteuses par des sentiers plus doux. Mon imagination les semait d'avance de rose et de délices, et, après y avoir fait quelques incursions , elle revenait plus forte , plus riante et plus rafraîchie. Encoro aujourd'hui, lorsque le poids de la peine pèse

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trop sur ma tête ^ j'échappe à la douleur par une diversion nouvelle ; j'abandonne ce monde palpable qui ne m'offre plus de retraite contre l'atteinte des soucis; et ^ comme le Paradis des cieux ne m'est pas aussi clairement connu que les champs Elisëens, je prends mon vol vers ce séjour^ je m'évertue, j'y entre par force à la suite du pieux Enée; je le vois rencontrer Fombre pensive de son amante délaissée ; je cherche à reconnaître la malheureuse Didon ; je lis dans les mouvemens de sa tête le sentiment de son injure, le souvenir de son offense , \e la vois s'éloigner en silence de celui qui causa ses^ malheurs et sa honte. Alors mes propres peines se dissipent, je les confonds avec toutes les siennes, je me livre enfin moi-même sans réserve à ces affections touchantes qui , dés mes premières études , sont en possession de m'attendrir, de m'attrister avec délices.

Eh ! qu'on ne me dise pas que c'est là parcourir le pays des chimères : Non certes ce riest pas marctier à vide, et saisir une ombre vaine. Non , ce n'est pas procurer à Vhomme des soucis surabondans et infruc^ tueux* Ah! c'est bien plutôt lorsqu'il s'en rapporte' à sa raison seule pour recueillir le fruit de set^ émotions; oui; c'est alors qu'il en

est ainsi. Je puis du moins ^ assurer d'après mon expérience^ que je n'ai jamais délogé plus radicalement de mon cœur une sensation chagrine y qu'en y jetant moi-même Talarme , et en combattant l'ennemi sur son propre terrain par une sensation étrangère , également triste ^ mais plus suave et plus touchante.

Comme je finissais le troisième acte, le comte de B**** entra avec mon passe-port à la main. M. le duc deChoiseuil , dit-il, est aussi grand prophète que grand homme d'état. Un homme gui rit ne sera jamais dangereux , m'a-t-il dit. Cependant si ce n'eût pas été pour le bouffon du Roi, ajouta le comte, il m'eût fallu attendre peut-être plus de deux heures avant d'être expédié.

£h! mais, pardonnez^moi , monsieur le comte, lui dis-je, mais je ne suis point le

bouffon du Roi Cependant vous êtes Yorick •

-— Cela est vrai, et vous plaisantez. Je répondis que je maniais effectivement la plaisanterie ; maisje ne suis point payé pour cela, ajoutaije, îna profession n'est pointa la charge de l'état, je l'exerce entièrement à mes frais et et dépends.

Nous n'avons plus de bouffon en titre k notse couTp monsieur U comte; le dernier

lyO VOYAGE

titulaire de ces fonctions vivait sous le régné licencieux de Charles II. Depuis ce temps nos mœurs sont montées y par degrés^ à un tel point de raffinement^ notre cour est à présent si bien fournie de patriotes fervens et généreux^ qui ne demandent rien que le bien y les honneurs et la gloire de leur pays ; nos femmes sont toutes si chastes, si innocentes, si bonnes, si dévotieuscs, qu'un bouffon n'j trouverait plus la moindre matière à plaisanterie.

Allons, allons! Voilà un persifflage ! s'écria le comte.

LE PASSE-PORT

VERSAILLES

Mon passe- port était adressé à tous lieutcnans de roi , gouverneurs commandans de .places, généraux d'armées, baillis, sénéchaux, et tous officiers de justice, avec injonction de laisser paisiblement voyager monsieur Yorick, bouffon du roi , avec tout son bagage.

La joie triomphante que j'éprouvai d^abord en voyant le passe*port que j'avais obtenu , se trouva , je Favoue , extrêmement tempérée lorsque je vis la pauvre figure que j'y faisais ; :mais hélas,il n'est dans ce monde aucunbonheur

SERTItf ENTAI.. JJl

sans mélangé!.... et quelqaes-uns de nos plus graves théologiens j pour complëterla démonstration de cette maxime , ont prétendu que la jouissance elle-même était toujours accompagnée d'un soupir ^ et que la plus grande qu'ils eussent connue en ce monde ^ s'était toujours terminée ^ généralement parlant , dans une sorte de convulsion.

Je me rappelle que le savant et judicieux Bevoriskius , dans son Commentaire sur les générations depuis Adam , s'interrompt luimême de la manière la plus naturelle ^ à la moitié d'une de ses notes^ pour entretenir son lecteur d'une couple de moineaux qu'il venait d'apercevoir sur la haie^ en face de sa fenêtre. Ces petits volatiles y après l'avoir passablement incommodé au milieu de ses recherches et de ses écritures , avaient fini par le distraire toutà-fait de ses spéculations généalogiques. C'est une chose qui peut paraître étrange ^ dit positivement Bevoriskius et qui n'en est pas moins certaine^ puisque j'ai eu la curiosité de coucher mes remarques une par une avec ma plume; mais le moineau mâle^ en moins de temps qu'il ne m'en eût fallu pour achever l'autre moitié de ma note y m'a déjà interrompu vingt-trois fois et demie par la réitération da

ses caresses. Combien le Ciel est bon! ajoute Bevoriskius^ et miséricordieux, pour toutes ses ci'éatures !

Infortuné Yorick ! faut- il que ce soit un des plus graves de tes collègues , qui te montre à produire au monde un fait si simple ^ et qui pourtant colore tes joues de rougeur ^ rien qu'à en prendre copie dans ton cabinet.

Mais au reste , tout ceci ne tient en lîen à mon voyage ; ainsi , j'en demande deux fois pardon y pardon deux fois à mes lecteurs.

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