‹ Œuvres complètes de L. SterneChapitre 6 sur 92 · DANS LA DÉSOBLIGEANTE · texte numérisé non relu

DANS LA DÉSOBLIGEANTE

Pas un seul disciple d'Âristote qui n'ait remarqué que la nature ^ a de sa pleine et irrétragable autorité , circonscrit elle-même l'inquiétude de l'homme dans certaines hmites. Ses vues à cet égaird se trouvent remplies de la manière la plus calme ^ la plus bénigne par l'obligation presque insurmontable quelle lui impose de travailler à son bonheur, et de supporter ses chagrins sans sortir de sa patrie. C'est là en effet qu'elle a distribué avec le plu0

^ll«L.

de preTojance les objets destioés à partager ses plaisirs et à porter une portion de ce fardeau de peines^ qui^ dans tous les pays du monde ^ se trouve toujours trop pesant , hélas! pour une seule paire d'ëpaules. Nous possédons, j'en conviens, d'une manièreun peu imparfaite pourtant, la puissance de propager parfois audelà de ces boraes posées par la nature, nos dispositions à la félicité. Mais elle a voulu qne cette faculté même se trouvât restreinte par Tinsufiisance du langage , la disparité des liaisons, des entourages qui cous sont étrangers, par le contraste d'une éducation de mœurs, d'habitudes , enfin si diiSérentes des nôtres , que la communication de nos pensées et de nos sensations hors de notre sphère native, devient ordinairement très-pénible et quelquefois même tout-à-fait impossible.

Il résulte delà , que la balance du commerce ^entimentalne cesse point d'être contre le pauvre pèlerin expatrié. Ses moindres besoins lui sont vendus au prix qu'on veut y mettre. Sa conversation même n^est point réputée un objet d'échange sans ua rabais considérable; encore faut- il qu'il ne passe jamais que dans les mains des plus équitables courtiers. Car, quant à certains entretiens qu'il pourrait obtenir seul, lu. 2

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et sans leur secours^ il ne faut pas être bien habile pour deviner le parti que lui conseilU la prudence.

Ceci m'amène par degrés à mon point ^ et me conduit naturellement ( si les oscillations de la Désobligeante ne s'y opposent pas ) à la découverte des causes efficientes^ et même de^ causes finales de tous les voyages.

Tous ces désœuvrés qui se déterminent à quitter leurs pays , et croient avoir leur raison , ou leurs raisons ^ pour se répandre à Tetra nger , peuvent^ ce me semble^ les réduire en général à l'une de ces causes.

Infirmité corporelle^ Faiblesse d'intelligence^ Inévitable destinée.

Lesdeuxpremièress'appliquentd'elles-méme^ à ceux qui parcourent la terre et les mers ^ travaillés des maladies de l'orgueil^ de la curiosité ^ de la vanité et de l'ennui compliquées et subdivisées in infini tum.

La troisième comprend à la fois toute cette phalange que j'appellerai pèlerins martyrs^ et plus spécialement ces voyageurs qui achèvent leur route sans bourse délier^ ou^ comme disaient nos pères, par privilège de clérica^

SBNTIHENTJIX. TQ

ture , U'is que les malfaiteurs' confiés par le magistrat à l'inspection de leurs surveillans , où ces jeunes gentilshommes , que des parens austcres , que de cruels tuteurs font vojager sous la direction de gouverneurs instruits^ à Oxford , Aberdeen et Glascow.

11 y a bien une quatrième classe , mais si peu nombreuse^ qu'à peine mériterait-elle qu'on en fît mention , si un ouvrage de cette importance n'exigeait pas une précision et une exactitude scrupuleuses^ pour éviter de confondre les nuances* Elle ne comprend que ceux qui traversent la mer et s'établissent à l'étranger , dans le dessein d'épargner^ par une foule de raisons , et sons divers prétextes , l'argent qu'ils possèdent ; mais^ comme ils pourraient s'épargnera eux<-mémes et aux autres beaucoup de fatigues inutiles , en épargnant leurs capitaux dans leur propre pays , et comme d'ailleurs leurs motifs de voyage sont bien moins compliqués que chez les autres espèces d'émigrans , je me contenterai de les désigner sous le nom de voyageurs simples: ainsi donc le cercle entier des voyageurs se réduit à ces points principaux :

Voyageurs désœuvrés^ Voyageurs curieux^

ao VOTAGE

Voyageurs menteurs ^ Voyageurs orgueilleux^ Voyageurs vains, Voyageurs vaporeux.

.Viennent ensuite :

Les voyageurs par nécessité^ Les voyageurs malfaiteurs et félons, Le voyageur innocent et infortuné.

Le voyageur simple.

Et enfin, ne vous en déplaise,

Le voyageur sentimental.

C'est-à-dire , moi-*méme , qui ai entrepris le V0YA6E dont je suis à vous tracer le récit avec autant de nécessité ou simplement de besoin de voyager , que tout autre de cette classe.

Je sais fort bien toutefois que mon voyage et mes observations devant être d'une couleur et d'une projection tout-à-fait inconnues à mes devanciers, jô pourrais insister pour obtenir tme niche toute entière à ma disposition ,* mais il ne serait pas convenable d'empiéter sur le domaine du voyageur par vanité y en cherchaut ainsi à captiver toute Tattcntion , puisqu'il me reste encore poury prétendre d'autres titres que le vernis lustré et la nouveauté de ma voilure.

SENTIMENTAL. ^l

Si mon lecteur est lui-même voyageur de profession , il ne lui faudra qu'un peu d'étude et de réflexion sur mes catégories , pour déterminer lui-même le rang et la place qu'il doit y occuper : ce sera déjà un pas de plus dans la connaissance intime de sa propre capacité.

C'est grande merveille en effet s'il n'en garde pas quelque l^ére impression^ s'il n'y saisit pas quelques rapports avec les notions dont il a fait son profil jusqu'à ce moment.

Celui qui transplanta le premier la grappe de Bourgogne au Cap de Bonne-Espérance , observe^que ce dut être un Hollandais • il ne s'imaginait sûrement pas qu'il s'abreuverait d'un vin semblable à celui que cette même grappe disiîle sur les coteaux de la France. Un cerveau flegmatique ne spécule pas ainsi ; il cherchait sans doute à se rafraîchir seulement d'une liqueur vineuse et fermentée^ sans savoir encore si elle serait bonne ou mauvaise ^ ou simplement passable. 11 avait assez l'expérience de ce monde pour savoir que ses prédilections ace sujet, devenaient inefficaces^ et que ce que nous appelons généralement le hasard^ devait seul préciser la nature du résultat : cependant il est clair qu'il visait au meiU

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leur possible j et^ dans cette espérance^le batave AlrnHER^trop confiant dans la force de sa tête, et la profondeur de sa prudence, pouvait trèsbien à la fin les renverser l'une et l'autre dans son nouveau vignoble , et devenir la risée de ses gens ^ en leur découvrant par trop sa nudité*

Voilà au juste ce qui peut arriver au pauvre vojageur qui met à la voile, ou crève des chevaux de poste à la recherche des connais* sances , à travers les états les plus policés de l'Europe.

Sans doute ^ on acquiert des lumières quand c'est dans celte vue seulement que l'on court la poste ou les mers ; mais ces lumières serontelles utiles? Âjouteront^elles un prix réel à notre propre valeur? C'est ce qui n'est plus qu'un hasard de loterie.

Lors même que le joueur en obtient une chance fortunée ^ il ne doit user de sou capital qu'avec bien de la réserve et bien de la sobriété, s'il veut le rendre* réellement profitable. Mais , comme dans l'art d'acquérir et le talent de faire un bon emploi^ les routes du Iiasard se trouvent prodigieusement diiTérentiées^ je soutiens qu'un homme agirait aussi sagement , s'il pouvait se résoudre à vivre satisfait de ce qui est à sa portée, sans emprun-

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ter les connaissances de ses voisins, sans éprouver le besoin de cette polissure étrangère y lorsqu'il a le bonheur de vivre dans un pays où tous ces rafiinemens ne sont nullement indispensables.

Mon cœur a souffert mille fois en considérant combien de sentiers Cangeux , combien de mauvais pas le voyageur curieux a souvent dû arpenter et franchir, pour jouir d'un paysage , voir dcjs perspectives , faire de nouvelles découvertes; toutes choses , comme disait San* cho Pança à Don Quichotte , qu'on pourrait obtenir che^ soi y sans se salir les pieds.

Nous sommes dans un siècle si affluent de lumières, qu'à peine existe-t-il une contrée ou plutôt un seul canton dans l'Europe , dont les rayons divera ne se trouvent sous ce rappoit , traversés par des échanges réciproques. Il en est de la science , proprement dite , dans la plupart de ^es ramifications , et dans une foule de rencontres, comme de la musique dans certaines rues d'Italie; les mieux régalés de ce plaisir , sont souvent oeux qui ne l'ont point payé. Y a-t-il une nation sous le ciel, et certes je ne parle pas ici par vaine ostentation , j'en prends à témoin ce dieu à qui je dois un jour rendre compte de cet ouvrage ; y a-t-il, dis- je^

tin peuple sous le ciel où les connaissances se produisent avec plus d'abondance et de diversité , où les sciences soient plus recherchées^ plus convenablement accueillies y plus sûrement acquises ; où l'industrie soit plus encouragée , plus rapprochée de la perfection ; où la nature y prise dans toute son acception y ait désormais moins de frais à faire y et pour tout dire en un mot y où l'esprit puisse se nourrir d'une plus grande variété de productions ingénieuses et caractéristiques?

£h ! mais ! où donc allez-vous ainsi y mes chers compatriotes? — Nous faisions seulement le tour de cette chaise^ me dirent-ils^ pour y jeter les yeux. Je suis bien votre obéissant serviteur y leur dis-je y en sautant de la voiture^ et leur ôtant mon chapeau. Vraiment dit l'un d'eux ^ et je vis que c'était le voyageur curieux y nous étions émerveillés, et en peine de ce qui pouvait causer les oscillations de cette chaise. Ce n'était autre chose, lui dis*-je y que l'agitation d'unauteur qui rédigeait une préface. Sur ma foi , dit l'autre ( c'était le voyageur simple) je n'entendis jamais parler d'une préface écrite dans une DésobUgeante. Je crois aussi ^ lui dis-je , qu'elle eût été bien meilleure dans un jPV^-à-o^/V.

Comme un Anglais ne 'voyage pas pour 'voir des Anglais , je me retirai.

CALAIS

Je m'aperçus^en regagnant ma chambre^que le passage s'obscurcissait d'une autre ombre que la mienne ; c'était effectivement M. Dessein^ le maître de notre hôtel, qui (raicbement de retour de ses vêpres^ et portant son diapeau sous le bras^ me suivait avec complaisance^ pour me rapelei* que. j'avais eu besoin de lui pour une voiture. Pendant que j'écrivais dans la Désobligeante y j'avais eu le temps de m'en dégoûter passablement ^ et M. Dessein venant à m'en parler en haussant l'épaule ^ comme d'un meuble qui ne me convenait point , j'imaginai sur le champ qu'elle appartenait à quelque vojrageur innocent qui, pr^t de rentrer dans sa patrie, l'avait confiée à la probité de M. Dessein^ pour en tirer le plus qu'il pourrait. J'estimai qu'il y avait à -peu -près quatre mois quelle avait achevé, dans le coin de la cour de M. Dessein, sa tournée d'Europej; que n'en étant pas sortie dans le principe, sans de nombreux et préalables raccommodages, on devait présumer, bien qu'elle eût été démontée deux fois; pièce par pièce, et avec ménagement.

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à ses deux passages du Mont-^Cenis ; on devait présumer^ dis- je ^ qu'elle ne s'était pas mer'» veilleusement perfectionnée par ses aventures, celle surtout qui Pavait fait oublier depuis tant de mois, isans la moindre pitié , dans la cour des coches de M. Dessein. Il faut convenir qu'il y avait peu de chose à alléguer en sa faveur ; cependant on pouvait encore , en s'y prenant bien, la recommander un peu; et quand il ne faut que peu de mots pour retirer de l'abandon la misère souffrante , je hais l'homme qui peut être avare de quelques paroles.

En vérité, si j'étais le maître de cet hôtel , dis-je à M. Dessein, en posant le bout démon doigt sur sa poitrine , je chercherais à toute force, ne fut-ce que par point d'honneur, à me défaire de cette malheureuse Désobligeante. Vous ne pasàes jamais à côté, que le moindre de ses mouvemens ne soit pour vous un cri de reproche.

Mon Dieu l dit M. Dessein , je vous proteste que je n'y ai aucun intérêt. — Exceptez-en , lui dis-je , l'intérêt que les gens d'une certaine tournure d'esprit prennent toujours à ménager leur propre sensibilité; car, en dépit de vos évasions, M. Dessein, je suis sûr, ajoutai-je, qu'un homme comme

vovLS, qui ressent pour les autres ce qu'il resseotirait pour lui - mémo , doit éprouver chaque soirée pluvieuse , une altération notable dans la sérénité de ses esprits. Avouez^ M. Dessein, que vous souffrez au moins autant que cette pauvre machine.

J'ai toujours remarqué qu'en relevant un compliment qui se compose autant à^aigre que de doux , un Anglais ne sait jamais bien s'il doit le relever avec humeuî* ou simplement le laisser passer. Un Français, en pareil cas, n'est jamais embarrassé : monsieur Dessein me fit une salutation.

Cest bien vrai f dit- il; mais considérez, je TOUS prie, que \e ne ferais tout an plus alors qu^échanger, et avec perte «ncore , une souffrance contre une autre. Supposez , mon cher monsieur, que je vous donne une chaise qui ne pourrait vous mener à moitié chemin de Paris, sans tomber en lambeaux sur la route. Imaginez ensuite, si vous le pouvez , ce que j'aurais à souffrir en laissant sur mon compte une si mauvaise impression chez un homme d'honneur, et m'abandonnant, il le faudrait bien, à la merci en quelque soile et aux sar* casmes d'un homme d'esprit.

La dose, comme on voit, était calquée

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exactement sur ma propre ordonnance; il fallut me résoudre à Tavaler^ et rendant à monsieur Dessein une inclination également civile, sans éplucher davantage la question^ nous marchâmes ensemble vers sa remise ^ pour examiner son magasin de chaises.

DANS LA RUE

CALAIS

n faut que la trempe de ce monde soit naturellement hostile et querelleuse , puisqu'on ne peut seulement marchander une misérable chaise de poste, et traverser la rue pour en conclure le marché avec celui qui veut la vendre , sans que nos dispositions intérieures, et jusqu'à nos regards sur lui, ne décèlent aussitôt l'apparence d'un démêlé qu'on irait vider dans quelque allée sombre de Hyde- Parc. J'avais beau n'être qu'un spadassin fort peu redoutable, et nullement préparé à se mesurer avec M. Dessein , je n'en sentais pas moins dans mon sang cette vibration circulaire, et tous ces mouvemens concentrés qui dérivent d'une disposition aggressive.

Je regardais M. Dessein de bas en haut, mon œil le suivait dans chacun de ses mouve-^-

SENTIMENTII. IQ

meQS : tantôt je Tobservais de face ; tantôt je l'épiais de profil : je lui trouvais la mine d'ua Juif ^ d'un Turc ^ d'un Arabe : sa perruque me dégoûtait^ je le maudissais par tous mes dieux ^ je l'eusse voulu à tous les diables.

Et il (aut que tout cela fermente et s'allume dans un coeur! pour la cbëtive somme de trois ou quatre louis d'or ^ tout au plus dont je puis être dupe\ Basse passion ! me dis-je ^ en me détournant de côté comme un homme qui change brusquement de résolution^ passion vile et farouche ; ta main repousse l'homme et la main de l'homme te repousse... A Dieu ne

plaise ! dit-elle^ en élevant la sienne sur êàn front.

n faut savoir qu'en me détournant , je venais de me trouver en face de la dame que j'avais aperçue, s'entretenant avec le moine. Elle nous avait suivis sans être aperçue. Oh oui ! A Dieune plaise, lui dis-îe, à mon tour en lui offrant ma main pour la conduire. Elle portait une paire de gants de soie noire, ouverts seulement au pouce et aux deux premiers doigts : ainsi elle accepta sans pruderie, et je la conduisis à la porte de la remise. M. Dessein avait déjà pesté y diable plus de cinquante fois après la clef avant de s'apercevoir qu'il n'avait pas pris la bonne. Nous avions partagé son

5o VOYAGE

impatience^ et notre intention portée toute entière sur l'obstacle qui Tarrétait, m'avait fait tenir la main de la dame sans presque m'en apercevoir,' de façon que M. Dessein, tout en disant qu'il revenait en cinq minutes , nous laissa seul ensemble, cette main de la dame dans la mienne, et nos visages tournés vers la porte de la remise.

Un colloque de cinq minutes en cette posture, équivaut à un entretien d'autant de siècles, la face tournée vers la rue. En effet , dans ce dernier cas, la variété des objets et des occurrences extérieures vient à votre aide: vos jeux au contraire sont-ils arrêtés sur un point lixe et uniforme, vos ressources sont toutes en vous-même ; il faut les tirer de votre propre fonds. Un silence d'un moment; après, le départ de M. Dessein, pouvait devenir très-préjudiciable à notre position; la dame pouvait songer à se retirer, il n'y avait pas un moment à perdre: je commençai de suite l'entretien.

Mais , me dira-t-on , quelles étaient donc alors les tentations?.... Comme je n'écris point ce voyage pour faire l'apologie des faiblesses de mon cœur, mais pour les mettre en évidence, je vous les confierai sans déguisement^ puisque je les ai ressenties avec simplicité.

SENTIMENTAL. 3c

LA PORTE DE LA REMISE

En prévenant mon lecteur qae je m'étais peu soucié de quitter la Désobligeante^ lorsque j'aperçus le Franciscain en étroite conférence avec une dame nouvellement arrivée à Tauberge ^ je lui ai accusé la vérité ; mais non pas toute la vérité. J'étais à la fois préoccupé de la figure de la dame à qui il parlait^ et intimidé par son apparence; la défiance en outre troublait mon cerveau , je soupçonnais le moine de lui raconter ce qui venait de lai arriver ; quelque cbose aussi m'en faisait intérieurement le reprocbe; je l'aurais voulu dans son couvent.

Lorsque le sentiment devance la réflexion , notre jugetnent s'épargne par cela seid tout un monde de soucis et de peines. Je m'étais d'abord bien assuré intérieurement que , dans l'échelle des êtres , cette dame ne pouvait appartenir qu'à une des classes supérieures; mais ce fut alors qu'il fallut cesser de m'occuper d'elle , pour me livrer tout entier à ma prélace.

Mais , lorsque je viz2S à me rencontrer avec

ZZ VOTÀGE

elle dans la rue y mes premières impressions se réveillèrent avec toute leurs préventions favorables. La sécurité franche , l'aisance réservée avec laquelle sa main me fut confiée^ prouvaient à la fois^ je pense, la supériorité de son éducation et celle de son discernement; et, lorsque je lui fis la conduite , j'éprouvai autour d'elle une souplesse , une ductilité délectables , qui achevèrent de )eter le calme sur toutes mes pensées.

Dieu de bonté! comme il serait doux pour un voyageur d'achever le tour du monde dans la compagnie d'une telle femme !

Je n'avais , il est vrai, point encore vu son visage , mais ce n'était pas l'essentiel , puisque son portrait était déjà fort avancé , grâce à T imagination qui , avant même que nous eussions atteint la porte de la remise , avait déjà fini toute la tête , et se complaisait à parer son idole avec autant de soin que si elle eût été la chercher au fond du Tibre.

£h ! mais n'es-tu pas une friponne qui nous séduit , parce que tu te laisses séduire ? Eh I qu^importe ? Tu trompes les plus sages , il est vrai , au moins sept fois le jour, par le prestige de les tableaux ^ mais tu le fais avec tant de

charmes ; tu pares tes illusions magiques de tant de contours gracieux dérobes aux anges de lumière^ qu'il serait honteux de se brouiller avec toi.

Arrivés à la porte de la remise y la dame relira la main qui avait ombragéison front, et m'ojQrit à découvert l'original tout entier^ Je vis Une figure d'environ, vingt-six ans^ le teint brun-clair , les atours simples, sans rouge ni poudre : elle n'était pis rigoureii:^mcot belle; mais, dans sa situation d'esprit^ j'y trouvais cie quoi me séduire bien davantage * car elle était attendrissante an dernier point. Je crus lui voir quelques «-uns dé ces dehors qui caractérisent une veuve dans cel état de demi abattement, où, après lespreknîers redoublemens de sa douleur, elle commence à se reçu n^cilier paisiblement avec sa perte. Cependant mille autres sortes d'infortunes avaient pu tracer les mêmes lignes, je dédràis m'en éclaircir; et si le bon ton l'eût permis^ je lui eusse adressé ces paroles ^ conune au temps d'Esdras : « Dis nioi qui esi'Ce qui te chagrine! D'où le ^ient celle inquiétude! Qui est-ce qui irouble le calme de ton esprit! >^1Sax un mot je me sentais pour elle plein de bienveillance et du plus tendre intérêt j au défaut de mes services réels, ni. 5

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)e désirais du moms lui offrir le tribut de mes hommages.

. Telles furent, je le dis avec candeur , toutes mes tentations ; et c'est au motnent de les pro.duire , qu^on nous laissa seuls^ y ainsi que je l'ai dit, la main de la dame dans la mienne , nos visages tournés vers la remise, et plus près de la porte qu'il n'était strictement désirable.

LA PORTE DE LA REMISE

CALAIS

Il n'y a , ma i:l):!ère dame , dis^je en seule-» y^nt légèrement sa main , il n'y a bien certain nement qu'un de ces coups échappés à la bizarrerie de la fortune , qui puisse réunir ainsi parles mains, deux personnes étrangères i'une à l'autre , de sexes différens , peut-être même de différens coins du globe , et les disposer dana une. attitude tellement cordiale,que l'amitié en personne l'eut peut-être projetée pendant un mois, sans la réaliser aussi bien.

— Et votre réflexion sur le caprice de la fortune, me prouve mon cher monsieur, qu'elle vous a donné bien de l'embarras par cette aventure , lorsqu'une situation se trouve telle que nous la pouvons désirer , rien n'est plus

SENTIMEVTAL» S5

hors de saison que de s'occuper des causes et des circonstances qui Font amenëe.

Vous remerciez la fortune^ continua-t-elle ^ et ce n'est pas sans raison sans doute; mais le cœur savait cela d'avance^ et se trouvait con« lent. 11 n'y a peut-être qu'un Anglais , et un Anglais pliilosophe ^ qui puisse s'aviser d'avertir le cerveau de ce qui se passe ^ comme pour l'inviter à rectifier les méprises du jugement,

£n disant ces mots , elle dégagea sa main de la mienne en me portant un regard signifiant que je pris pour un commentaire sulBsant sur le texte.

Je m'attends hélas a fournir une bien misérable peinture des faiblesses de mon cœur , en avouant qu'il éprouva une douleur que des circonstances bien autrement pénibles n'eus* sent jamais pu lui infliger. J'étais humilié^ consterné sans doute de la perte de sa main ; mais la manière dont je l'avais perdue était loin de verser l'huile et le vin sur mes blessures: non , jamais je n'éprouvai d'une manière aussi misérable l'inconvénient d'une si niaise infériorité.

Maia il est bien rare en pareille déconvenue , qu'un cœur vraiment féminin abuse long-temps de son triomphe. Feu de secondes après , elle

56 VOtAGE

posa sa main de sa propre impulsioû sur le parement de ma manche, comme pour ajouter une conclusion à sa réplique , de manière que je regagnai enCn^ et Dieu sait par quel mojen, ma situation première.

Cependant , la dame n'avait rien à ajouter; je commençai donc à méditer sur le champ le plan d'un entretien tout-à-fait différent , jugeant bien , d'après les traits ctincelans d'esprit et de moralité qui lui étaient échappés ^ que je m'étais mépris sur le fond de son caractère ; mais, lorsqu'elle vint a ramener son visage et ses regards vers moi^ je m'aperçus que tout le feu qui avait animé sa réplique venait de s'éteindre. Ses muscles s'étaient détendus , et n'oflfraient plus à mes yeux que ces traits lan« guissans , interprètes de la douleur qui lui avaient d'abord gagné toutes mes afifections. Triste spectacle ! tant de vivacité en proie aux soucis et au malheur ! je plaignis son destin du fond de mon cœur; et dusse -je paraître foii ridicule à tous les cœilrs engourdis , oui , j'aurrais pu , fut-ce au milieu de la rue , la serrer entre mes bras , la chérir même , sans roug'u: de mes caresses.

Les pulsations artérielles de ma main se croisant avec les siennes , par la pression iu-

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time de mes doigts , lui disaient assez ce qui se passait en moi. Elle baissa les yeux; quelques momens de silence s'en suirirent. Je crains bien , dans cet intervalle ^ si j'en juge par la sensation subtile que j'éprouvai dans le creux de la main , d'avoir &it quelques légers efforts pour opérer sur la sienne une compression plus étroite; non pas, il est vrai, comme si elle l'eût retirée tout-à-fait, mais comme s'il lui en fut venu seulement la pensée : je ne pouvais, dans ce cas, manquer de la perdre une seconde fois, si Pinstinct , plus que la réflexion , ne m'eût fait recourir au seul remède applicable à ce danger , ce fut de la soutenir seulement avec une mollesse pleine d'aisance^ comme si j'eusse été à chaque moment tout prêt de la lui rendre. A cemoyen> elle me la laissa jusqu'au moment où M. Dessein revint avec la clef de la remise.

Cependant le pauvre moine pouvait lui avoir raconté sa triste aventure; des impressions fâcheuses pouvaient subsister dans son esprit : il fallait aviser sur le champ au moyen de les détruire.

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