‹ Œuvres complètes de L. SterneChapitre 7 sur 92 · LA TABATIÈRE · texte numérisé non relu

LA TABATIÈRE

CALAIS

Au moment où Pidëe de ce bon vieux Fran-* ciscain m'était revenue à Fesprit^ il se trouvait lui-même à six pas de nous^ et s'avançait , seulement de c6té en dépassant à peine notre ligne , comme s'il eut bésité & nous déranger. Il s'arrêta assez près de nous, et nous abordant avec une francbise pleine de candeur , il ouvrit une tabatière de corne qu'il tenait à la main , et me présenta une prise de tabac. Vous me ferez le plaisir de goûter de celui-ci , mon père , lui dis-je, en tirant de ïna pocbe une petite tabatière en écaille de tortue, que je déposai dans sa main. Oh! il est bien meilleur que le mien, me dit-il; faites-moi donc, lui répliquai-je, la faveur de l'accepter ainsi que la boite, et de vous rappeler parfois, lorsque vous y puiserez une prise, que c'est de ma part un gage de paix, une offrande expiatoire pour un discours peu obligeant, maia qui ne partait point de mon cœur.

Le pauvre moine devint rouge comme de récaria te : Mon Dieul dit-il, en joignant les mains avec expression, vous ne fûtes jamais

SENTIMENTAL. Sg

désobligeant envers moi. Oh! je le crois, dit la dame, cela ne serait pas vraisemblable. Jo rougis vivement à mon tour, mais d'après quels mouvemeus? C'est ce que les personnes qui savent sentir peuvent seules bien analyser. Pardon, madame, lui répliquai- je, il est trop vrai que j'ai été incivil envers ce vieillard , et cela sans la moindre provocation. Mon Dieu ! s'écria le moine ^ avec une chaleur d'assertion qui ne me paraissait plus appartenir a ses facultés, la faute en est à moi seul, je vous jure, et à l'indiscrétion de mon zèle. La dame refusa de nouveau de le croire, et je me joignis à elle pour démontrer clairement qu'un caractère si calme, qu'un esprit si réglé, était incapable d'offenser personne.

Je n'eusse jamais soupçonné qu'un débat de cette nature, fut capable ^e produire suf les nerfs une impression si douce et si délec« table. Nous gardions tons le silence sans éprou-» ver le moins du monde le vide pénible et stupide, qui a lieu dans un cercle où des visages se regardent pendant quelques minutes san^ prononcer un seul mot.

Cependant le moine s'occupait à frotter sa tabatière de corne contre la manche de sa tunique, et, dès qu'elle eut acquis un peu de

4cr VOYAGE

lustre par ce froltenieut^ il nie fit une inclination profonde^ et me dit qu'il était désormais hors de saison de chercher à décider si la bonté seule de notre caractère ou bien sa faiblesse^ nous avaient amenés à cette contestation : qu'il n'en serait jamais que ce qui plairait à Dieu ; mais qu'il désirait à son tour que nous pussions échanger réciproquement de tabatière. En disant ces mots ^ d'une main il me présenta sa boite y et de l'autre il accepta la mienne , sur laquelle il imprima un baiser avec des yeux pleins de larmes de sensibilité; puis la plaçant dans son sein , il prit congé de nous.

Je garde la boîte de ce bon vieillard, oui , je la consei've comme une des pièces instrumentales de mon culte religieux, destinée a diriger mon esprit vers quelque chose de meilleur : et, dans le vrai, je sors rarement sans la porter avec moi : mille fois elle m'a fait invoquer l'esprit conciliant et courtois de celui qui me l'a donnée, pour m'apprendre à régler ma conduite, au milieu des chocs et des agacemens de ce inonde qui, si j'en crois son histoire, avaient souvent nécessité l'emploi total de sa modération jusqu'à la quarante-cinquième année de sa vie.

La douleur d'avoir vu ses talens et qfielques

SElfTIlfENTAL. ^l

services militaires mal récompenses^ venaDt à celte époque à sç rencontrer avec les traverses d'une passion aussi tendre que malheureuse , il quitta le même jour le service des armes et de la beauté, pour prendre celui d^un sanctuaire qu'il rencontra dans son couvent bien moins encore que dans son cœur.

Je dois ajouter ^ et cette pensée jette ercore un nuage de deuil sur mon ame^ je dois, disje, ajouter qu'à mon dernier retour par Calais, demandant des nouvelles du bon père Laurent, j'appris qu'il n'était plus depuis trois mois, qu'on l'avait inhumé, non pas dans son cou«vent^ mais à deux lieues plus loin , dans un petit cimetière qui en dépendait : on avait en cela rempU ses désirs. Je ne pusi ésister à celui d'aller contempler du moins le lieu de son repos, je m'assis prés de son tombeau; mais, lorsque je vins à tirer de ma poche sa petite boite de corne; lorsque j'eus nettoyé le sol d'une ou deux orties qui croissaient sur sa téte^ et qui se trouvaient là si déplacées , mille souvenirs revinrent à la fois à ma pensée, et pesèrent avec tant de force sur mes affections, que mes yeux s'inondèrent de larmes. Uélas! je suis faible comme une femme! puisse le monde ne pas rire du inoius de ma faiblesse, et se contenter de me plaindra !

LA PORTE DE LA REMISE

CALAIS

Je n'avais point quitté la main de la dame pendant tout cet intervalle ; je la tenais même depuis assez de temps pour ne pouvoir plus , sans indécence , la laisser aller avant d'j imprimer un baiser : le sang et les esprits qui ^ pendant une déconvenue de quelques minutes ^ avaient pris une direction rétrograde , s'y reportèrent en foule à Tinstant ou j'y approchais mes lèvres.

C'est dans ce moment que les deux voya* geurs , qui m'avaient parlé dans la cour des coches de M. Dessein y vinrent à passer près de nous. L'intimité de nos communications fixant naturellement leur attention , pour qu'il nous crussent mari et femme tout au moins ^ ils s'arrêtèrent sans affectation à la porte de la remise , où le voyageur curieux s'informa si nous partions le lendemain pour Paris. Je pourrais y lui dis- je, tout au plus, répondre pour moi-même. La dame s'expliquant davantage, dit qu'elle partait pour Amiens. Pour Amiens ! dit le ^voyageur simple , nous y avons diné hier. Vous traverserez cette ville

dans tonte sa longueur^ me dit son compagnon, en saivani votre route ponr Paris. J'allais m'épniser en remercimens envers cet homme obligeant qui m'aprenait qu* Amiens se ^roii- 9aiù sur la route de Paris y mais venant par hasard à tirer la boite de mon pauvre moine, pour y prendre une prise de tabac , \e me contentai de fkire à ce voyageur une salutation calme , en lui souliaitant une beureu^ traversée 4 Douvres. Us nous laissèrent seuls.

A présent , me dis-Je à moi-ménse , où serait donc le grand crime^si je venais à presser celte belle affligés d'accepter la moitié de ma chaise? quel malheur pourrait-il en résulter ?

A celte proposition, toutes les passions fangeuses de ma nature , tous mes penchans abjects , prennent aussitôt Talarme. Cela vous obligera , dit Vaparicê , à prendre un troisième cheval , et tirera de votre poche vingt livres pour le moins. Save%-*voos seulement qui est cette femme ? dit la précaution,..* y tl dans quelle fHichetise affaire cela peut vous mettre ?.... murmura lotit bas la lâcheté*

Faites-y bien attention, Yorick ^ dit la dis^ crétion , on dira que vous enlevez votre maitresse, que votre rende2-vout à Calais n'a jamais eu d'autre objet. Vous ne pourrez plus,

dit V hypocrisie en liaussant la voix , montre^ votre visage dans le monde , vous y élever , ajoutait la bassesse , vers les dignités ecclésiastiques. Tout au plus^ grommelait V orgueil, atteindrez^vous à quelque misérable prébende?

N'importe , répondis-je , mon intention est droite; mon projet est honnête :et^ comme d'ordinaire, la première impulsion me détermine^ sans m'arréter à toutes ces cabales qui ne servent à rien y si ce n'est peut-être à entourer le cœur d'une enceinte de diamant , je me retournai sur le champ vers la dame.

Elle venait de s'éclipser , sans que je m'en fusse aperçu y pendant que sa canse se plaidait, et avait eu le temps de faire dix ou douze pas dans la rue , avant que mon dessein fut enfin arrêté.

Je m'avançai à grands pas vers elle ^ j'allais lui produire ma proposition avec les menagemens les plus idroits dont je pourrais m'aviser ; mais y venant à observer qu'elle se promenait , sa joue à moitié appuyée sur le creux de sa main y avec la progression tardive, le mouvement lent et mesuré de la rêverie, marchant pas à pas , les yeux fixés vers la terre^ j'imaginai toutrà-coup qu'elle pouvait être occupée à juger la même cause que moi. Le ciel

SERTIMENTAL. 4^

lui soit en aide ! dis-je à deini-*voix : elle a

peut-être y ainsi qae moi-même^ quelque belle*

mère , quelque tante prude et hypocrite ,

quelque vieille nourrice imbécile à consulter

en cette oc€43ion : ainsi donc, sans interrompre

la discussion , et trouvant avec raison bien

plus de bravoure à la prendre à discrétion que

par surprise , je me retournai sur le champ ,

et me raprochant de la remise, je fis un tour

ou deux en avant de la porte , tandis qu elle

promenait sss méditations sur le côte.

DANS LA RUE

CALAIS

On sait déjà qu'ea voyant la dame pour la première fois , je m'étais dit à moi-même, que, dans Tordre des êtres, elle était bien sûrement de la meilleure et de la plus noble espèce; j'établis ensuite pour second axiome, aussi in*contestable que le premier, qu'elle était veuve, et qu'elle avait tous les caractères extérieurs de l'infortune. Je n'allai pas plus avant , je me contentai du reste, ainsi que je l'ai dit, de me consolider suffisamment dans la position qui me plaisait le plus à ses cotés ; mais fut-elle dçjneurée coude à coude avec moi jusqu'à

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minuit , je n*eusse rien dërange à mon sys* léme ni à mes idées générales sur sa personne» Quant aux recherches plus spéciales sur les particularités , je n'en avais epcore fait aucune avant de m'apercevoir qu'elle était déjà à vingt pas de moi. L'idée d'une séparation indéGnie vint me frapper toutr-à-coup» Il était dans l'ordre du possible que je ne la visse plus : le cœur en pareil cas ^ en est toujours pour sauver tout ce qu'il peut du désastre qu'il entrevoit. Cependant^ je n'avais encore aucun renseignement ^ aucune trace y au moyen desquelles^ en supposant que nous ne dussions jamais nous retrouver, je pusse un jour produire mes souhaits et mes aspirations jusqu'à elle. En un mot, j'ignorais complètement, et je brûlais de savoir son nom , celui de sa famille, sa condition et son rang dans le monde; et, comme elle avait dit où elle allait, cela me donnait Tenvie de savoir d'où elle arrivait; mais je ne voyais rien autour de moi qui put m'amener à connaître tous ces détails. Mille petites délicatesses me barraient le chemin; je formais cent projets différens^ je n'en voyais qu'un qui pût amener un résultat certain , c'était de l<?s lui demander à elle-même^ mais c'est aussi ce qui me paraissait tout-à-fait impossible.

Un petit capitaine français^ homme du bon air y qui traversait la Tue en dansant^ me fit voir que rien au monde -n'était plus aisé. La dame revenait en ce moment vers la porte de la remise. IlsepiaçaàPimproviste entre nous^ pour commencer ma connaissance , et n'avait pas encore achevé de se (aire connaître luimême^ qu'il me pria de lui faire l'honneur de le présenter à cette dame. Je ne lui ai pas moi* même été présenté, lui répondis-je. Il se tourna aussitôt vers elle , en lui demandant si elle venait de Paris. Non , dit-elle^ je ne tiens pas cette route. Vous rCëtes pas de Londres ? Je n'en suis pas, répondit-elle. — Ainsi madame arrive parla route de Flandres. Apparemment vous êtes Flamande ? ajouta le capitaine français; elle avoua qu'elle était de Flandres. Peutêtre de LiHe? poursuivit -il ; elle dit qu'elle n'était pas de Lille. — Ni d'Arras?ni de Cambrai ? ni de Gand ? ni dei Bruxelles ? La dame répondit qu'elle était de Bruxelles. Dans la dernière guerre, il avait eu l'honneur d'assister au bombardement de cette place, superbement située pour cela , ajouta-t-il. Elle était remplie de noblesse avant que les Impériaux en fussent chassés par les Français. La dame fit une légère révérence , puis il raconta toute l'afTaire , sans

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oublier la part qu'il y avait eue , et finissant par la prier de lui faire l'honneur de se gommer , il lui tira sa révérence. Et madame a son mar/?ajouta-t-il^ ease détournant comme par réflexion y après avoir fait deux pas ; puis sans attendre de réponse, il acheva de traverser la rue , en cadence.

Ouil j'eusse fait pendant sept années de suite l'apprentissage du bon ton et de la bonne éJucalion, qu'il m'eut encore été impossible d'en faire autant.

LA REMISE

CALAIS

Au moment où le petit capitaine prenait congé de nous^ M. Dessein arrivait^ tenant en sa maiu les clefs de la remise ; il nous mena enfin à son magasin de chaises. Le premier objet quialtira mes regards^ dès que M. Dessein eût ouvert la porte , ce fut une autre vieille Désobligeante toute délabrée^ et la copie exacte de celle qui ^ une heure auparavant , avait si fort engagé toutes mes affections dans la cour de M. Dessein : la seule vue de celle-^^i n'éveilla plus en moi , au contraire , qu'une sensation nauséabonde : il n'y avait qu'un ou-

Trier aussi béte qu'impoli , qui pût avoir laissé entrer daus son cœur la première idée de cens» Iruire une telle machine; on peut croire que celui qui le premier en avait fait usage ^ était loin de m'inspirer des sentimens plus charitables.

J'observai avec plaisir que la dame n'était pas éprise de cette voiture beaucoup plus que moi-même: ainsi -M. Dessein nous conduisit de suite vers une couple de chaises qui nous faisaient face , en nous disant pour compléter leur éloge , qu'elles avaient été achetées par mylord A. et mylord B. pour leur tour de T Europe y mais que n'ajant pas roulé plus loin que Paris y elles étaient à tous égards aussi bonnes que des neuves. Trop bonnes pour moi , M. Dessein , lui dis-je , passons à cette troisième que je vois derrière, et de suilenous entrâmes en marché pour le prix ; mais je crains bien , lui dis-je, en ouvrant la portière; et me plaçant sur le siège, qu'elle ne puisse pas tenir deux personnes. CVst ce qu'il faut voir, dit M. Dessein, en offrant son bras à la dame: ayez la bonté d'essayer. Elle hésita une demiseconde avant de monter dans la chaise, et ne faisait que de s'y établir, lorsque le garçon de Tauberge fit signe à son maître qu'on avait nu 4

5o VOYAGE

à lui parler. M. Dessein ferma la portière , et nous laissa pour le suivre.

LA REMISE

CALAIS

(Test bien comique, dit la dame; voilà qui est vraiment plaisant , ajouta-t-elle ^ avec un sourire , et faisant réflexion que c'était pour la seconde fois qu'un caprice du hasard nous laissait ainsi réunis. Oesi bien comique , dittille de nouveau : il n'y manque y lui dis-je à mon tour y que le parti plus comique encore , qu'un Français ne manquerait pas d'en tirer y en offrant son amour au premier abord ^ et sa personne le moment d'après. Il est vrai que c'est leur fort y répliqua la dame.

On le supposa du moins ^ continuai- je, mais î'ignore comment cette opinion a pu s'accréditer : je sais qu'ils ont la réputation de faire l'amour beaucoup mieux y et avec plus d'intelligence que touit autre peuple de la terre. Pour moi, je vous les garantis les plus insignes mala-. droits, et la plus pauvre espèce de braconniers, qui aient jamais lassé la patience de Cupidon.

Des Français ! faire l'ainour par sentimcus !

SËNTIUfiNTÀL. St

c^e$l dire qu'ils font leurs plus beaux liabits «vec des retailles ; faire Tamour ! c'est à dire , paraître ^ se présenter , se déclarer à la pre« miére vue. Qu'est-ce que tout cela ? sinon , soumettre à la fois la personne et l'offrande avec tous leur pour et leur contre , à l'examen réfléchi d'une tête prudente et sensée ?

La dame gardait le silence comme attendant que je continuasse : faites bien attention^ madame^ continuai-je ^ que les personnages graves font semblant de hair l'amour tout simplemept à cause de son nom.

Les égoïstes à cause d'eux-mêmes.

Les hypocri^s à cause du ciel.

Mais ^ tous tant que nous sommes, jeunes oa^ vieillards^ le bruù nous fait toujours dix fois plus de peur que le coup ne nous (ait de mal.

Comment un homme peut-il déceler asse^ peu de connaissance dans cette branche de corn* merce^ pour laisser le mot s'échapper de ses \è* y tes, si ce n'est une heure ou deu^i: tout au moios, après que son silence est devenu un supplice 2 Une suite progressive de petites attentions assez calmes^ assez indirectes pour ne point alarmer^ assez éloquentes^ assez prononcées pour être bien comprises^ de temps à aulre un regard affectueux, une caresse, peu ou

point de discours sur le sentiment, mais aban-^ don total à la nature, pour toucher le cœur de votre maîtresse ; lui laisser le soin d'eftibellir le tout dans son esprit....

Je vous déclare donc solemnellement, me dit la dame en rougissant, que, depuis qu» nous sommes ici, vous n'avez pas cesse de mé- &ire l'amour.

LA REMISE

CALAIS

Monsieur Dessein revint sur ses pas pouf nous mettre hors de la chaise ^ et avertir la dame que le comte de L... son frère venait d'arriver à l'hôtel.

^ Quoique je ne manquasse nullement de bienveillance pour ses intérêts , je ne puis dire que cet événement m'épanouit le moins du monde le cœurj je ne pus m'empêcher de m'en expliquer avec elle. Cette rencontre, madame, lui dis-je, ne pouvait se montrer plus disgracieuse pour une proposition que je me préparais à vous faire.

Vous pouvez vous dispenser de m'en apprendre l'espèce , me dit-elle, en mettant sa main siir les deux mieimes , au moment où elle m'inter-: rompit : un homme honnête, mon bon mon^

SEIfTIMEMTJkL. 53

siear^ a rar émeut une offre agréable à faire à une femme, qu'elle n'en ait d'avance le. pressentiment.

. levons crois ^ lui dis-je^ c'est un instinct protecteur et immédiat dont s'arme la nature pour votre défense.

Mais y je pense ^ me dit-elle^ en fixant mes jeux , que je n'avais aucim péril à redouter. A vous parler sans feinte^ j'avais^ )e l'avoue résolu d'accepter votre offre , et si je l'eusse fait ( elle s'arrêta un moment ) peut-être votre bienveillance m'eùt^elle arracbé le récit d'une bistoire qui eut fait ^ de la piété seule ^ le danger un peu redoutable de notre voyage.

En disant ces mots , elle me permit de baiser deux fois sa main^ puis jetant vers moi un regard d'intérêt ^ mêlé de sensibilité ^ elle sortit de la cbaise^ et me fit ses adieux.

DANS LA RUE

CALAIS

I Je me bâtai de payer ma chaise^ et je puis dire que de ma vie je n'ai terminé un .roarcbé de douze guinées avec autant de promp« titude. Le temps me pesait depuis le départ de la dame; et sachant bien que chaque mo-

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ment d'ennui pèserait au moins comme dent ^ tant que je ne prendrais {]fas du mouvement ^ je demandai des chevaux de poste pour l'heure même , et je rentrai à l'hôtel. Ciel ! m'ecriai- )e^ en entendant l'horloge de la ville sonner quatre heures , et me rappelant qu'il y avait ))ien peu au-delà d'une heure de temps que je me trouvais à Calais.

£h! quel immense Volume d'aventures ne peut point encore saisir dans cette courte enjambée de la vie^ l'homme sensible dont le cœur interroge chaque objet avec sollicitude y qui n'ayant des yeux que pour observer ce que le temps et la fortune lui offrent sans cesse ^ à mesute qu'il achève sa )route , ne néglige rien de ce qu'il peut atteiiidre et reproduire avec ingénuité !

S'il ne résulte rien d'utile' de ce récit, d'autres auront plus d'avantage. Peu imparte ; ce n'est d'ailleurs qu'une exquisse d'après l'humaine nature. Mon travail m'a payé de ma peine, cela me suffit^ les plaisirs de l'expérience ont tenu mes facultés en haleine, la partie la plus fine de mon sang seule s'esl éveillée , tandis que les molécuies grossières dormaient encore.

Que je le plains cet homme morose , qui

a pu voyager, depuis Z>a7i jusqu'à BersàbéCy et sVcrier ensuite : tout cela est triste , tout cela est stérile. Ah! je le crois, qu'il en est ainsi, que dis-je, il en sera de même de l'uni* vers entier, pour celui qui ne sait ni recueillir ni savourer les fruits qu'il nous offre. Pour moi, je le déclare, tn'écriai-je , en frappant mes mains l'une contre l'autre, fussé*je, au milieu du désert, j'y trouverais encore de quoi exalter toutes les affections de mon ame. Si je ne pouvais faire mieux , je m'attacherais à quelque myrte parfumé, je chercherais quelque ciprés mélancoUque, pour mettre mes pensées en harmonie avec lui. Us recevraient meo hommages, je les prierais de me prêter leut ombre, j'invoquerais leur protection^ je graverais mon nom sur leur écorce; j'attesterais le ciel qu'ils sont les arbres les plus aimables de tout le désert. Si leur feuillage venait à se faner, il m'apprendrait à chérir la tristesse ; et s'il reprenait sa joyeuse verdure, je me réjouirais avec lui.

Le savant Smtlfungus , voyage de Boulogne à Paris, de Paris à Rome, et, ainsi de suite, mais il emmène avec luises vapeurs, sa jaunisse, et chaque objet qu'il rencontre , se déforme et ee décolore j il écrit, il imprime^ il croit nous

donner le détail de ce qu'il a vu ^ et ce n'est que le misérable récit des méprises de ses sens.

Je rencontre Smelfungus sous le grand portique du Panthéon^ dont il ne faisait que de sortir: vaste arène pour un combat de coqs, dit-il. Je désire^ lui répliquai-je ^ que vous n'ayez rien dit de pis sur la Vénus de Médicis; En effet ^ je venais d apprendre en passant par Florence^ qu'il avait extrêmement maltraité cette déesse , en la comparant aux plus vilei prostituées ; et cela y Dieu le sait y sans que la nature eut chez lui éprouvé la moindre provocation.

A mon passage à Turin ^ je surprends entîore Sme^ungus; il revenait dans sa patrie tout chargé des tristes narrations de ses tristes aventures j il j avait consigné le récit lamentable ùfi ses infortunes sur terre, de ses accidents sur les flots ; il y parlait de cannibales qu'il avait vu s'entre-dévorer ^ d'anthropophages^ etc.^ etc. On l'avait rançonné^ écorché plus au vif que saint Barthélemi lui-même y dans toutes les auberges où il avait logé. Oh ! je le dirai^ s'écriait-il ^ j'en instruirai l'univers. Vous feriez bien mieux , lui dis- je , d'en conférer avec votre médecin.

âlundungus promcuo son immense fortune^

tout autour de l'Europe; il va de Rome à Naples, de Naples à Vcuise, de Venise à Vienne^ à Dresde^ à Berlin, sans pouvoir citer un seul trait de générosité, sans recueillir la moindre anecdote agréable ou touchante; il voyage, mais sans fruit, sans se détourner^ sans jeter l'œil à droite x)u à gauche ; il aurait peur que l'amour ou la pitié ne vinssent à le séduire sur la route.

Que la paix les accompagne , si jamais ils peuvent y atteindre ; mais le ciel lui-même, s'il pouvait être ]e partage de caractères si moroses^ s'épuiserait en vain de toutes les richesses qui la procurent ou la font aimer. En vain le cortège aimable des esprits purs, accourrait sur l'aile des amours , les accueillerait à leur arrivée. En vain les âmes de Smelfungus et de Mundungus, n'entendraient autour d'elles que les accens de l'allégresse , que les transports du tendre amour, que des félicitations toujours nouvelles sur leur commune félicité. Hélas ! je les plains du fond du cœur , ils n'auraient point de &cultés appropriées à tant de jouissances ; les sphères les plus heureuses des cieux seraient leur partage, que loin d'en goûter le lR)nheur, ils n'y verraient pour l'éteruité qu'un liett d'exil et de pénitence.

58 TOTAGE

MONTREUIL

\ Mon porte-manteau avait déjà quitter une fois Tarrière train de la voilmte^ deux foift j'étais descendu par la piùie pour aider le pos^ tillon à le rattacher; une fois fj avais amassé )de la boiie jusqu^aox giénonx^ sans: {>quvoiT jdeviner ce qu'il me fallait encore, .lorequ'eli arrivant à Montreui) , Taubergiate me demanda si }é nr'ayais pas besoin d' un - doimeatique i JB m'aperçui :qtie é'était: justement; ce qui «me manquait;.. - !•;.>;- ^

' ' Un domestique! celaihecmiviéntonnepevÉt plus^ reparùsUje^-^Monsieur^ jevousidemande cela 9 me dit^Faùbergiste^ |)arcequé nous avons ici lin jeune rgaillard bien tourné y qui serait tout fier de ;serVi<r > un Anglais;: *^. Eb niais*.! pourquoi-un Atiglafis plutôt qu'un autre?-*-* Ali! â3onsieuif^ ils- sont si généreux^ / me réponA mon hoté«;^iQii6: je meure sur:riieure^ me dis-)e, àmois^méme^ si ce compliment ne me coûte pas: une .'livre de 'plus a nia. couchée. Mais aussi,, monsieur.^, c'est qu'ils! ont bien de, qiioi l'être. Bon ! me dis-^je ^ encôi^e une livre à payer de' plus. Fas plus* tard, c^'lner au:soi^, ajouta l'hôte. Urr mïlord /tnglaÊ^résentaii un écu à lafiUe de chambre : tant pis , ré-

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SENTIMEKTÀL • Sq

pondis-je, pour mademoisètlé Jeannelon ^ 6'etait la fille de la maison.

L'hôte me croyant prôpablemèAt très-novice dans le français y prit la liberté de me faire remarquer qu'il ne fallait pas dire tant pis y mais tant mieux. Toujouts tùttt ntieua: y monsieur y continua- t-il y quant i} y a (quelque chose à gagner^ et tant pis quand il te'y arien. Mais cela reviîent au méme^ lui dis-je. Par-^ âonnez-moï y répoùdît-îl y c'eist ici roccâsion d'observer une fois pour toutes y que tant pis et tant mieux y étant les deux grands pivots d'une conversation française, l'étranger n'a rien de mieux à faire que de bien se fkmifiaxiser avec leur acception.

Un marquis français bien seAiillafit y dlâani cliez notre ambassadeur, demanda a M.ïlume^ s^il était HUme le poète : noti y répcnditHmae, avec beaucoup d« calme. Ah! tant pis y dit le marquis. Quelqu'un Im apprit que c'était M. Hume rhistorien. Ah! tant mieUàc y à jouta-t41. Et M. Hume, qui est xm homme d'un excellent eœur , le remercia pour rhiirtotien et potir le poète.

Quand mon hôte eht achevé de me mettre au fait des usages , il fît appeler La Fleur. C'était le nom du jeune hoiiime dont il m'avaitparlé. 11

6o irOTJLGK '

ajouta qu'il n'osait rien dire de ses talens , parce que monsieur saurait mieux que personne ce qui lui convenait ; mais que , pour sa fidélité^ il la garantissait de toute sa fortune.

L'hôte prononça Ceis derniers mots d'un ton qui éveilla toute mon attention sur VafTaire que j'allais conclure j et La Fleur , qui attendait à la porte avec les palpitations de l'espérance, si connues de tous les enfans de la nature , fut enfin introduit.

MONTREUIL

Je suis porté naturellement à me laisser gagner au premier abord , par toutes sortes de gens ; cependant mes préventions les plus favorables sont toujours pour un pauvre diable qui se trouve réduit à offrir ses sei*vices à un autre pauvre diable tel que içoi.Et comme^ en pareille circonstance, je connais toute ma fai-» blesse , je ne suis pas (àclic , au moment de conclure, de voir mon jugement hésiter^ reculer même de quelque pas, tantôt plus, tantôt moins, selon le mode où je me trouve^ et aussi selon le C€iS , je pourrais même ajouter selon le genre de hipersonne que je dois gouverner.

Lorsque La fleur entra dans la chambre ,

SENTIMENTAL. 6z

f avais déjà tout supputé ^ tout rabattu en mon ame- mais^ en dépit de mes calculs^ Pallure franche ^ les regards ingénus de ce garçon ,déterminèrent sur-le-champ tous mes suffrages en sa faveur.

Je commençai par l'arrêter à mon service , puis je lui demandai ce.qu'il savait faire. Mais^ au reste ^ ajoutaî-je par réflexion^ je connaîtrai ses lalens à mesure que j'en aurai besoin ; nn Français^ d'ailleurs^ sait faire de tout.

n est cependant vrai que le pauvre La Fleur ne savait rien au monde, si ce n'est baltre du tambour ^ et jouer une marche ou deux sur le fifre ; et je puis dire que ma prudence n'insulta jamais à ma faiblesse^ avec tant de justice, que dans cette tentative.

La Fleur avait marqué les premier^ pas de sa vie dans le service militaire y et s'y était comporté avec bravoure , comme tant de Français ; puis après avoir satisfait ses goûts beUiqueux pendant quelques années^ il préjugea que l'honneur d'avoir battu du tambour, serait probablement sa seule pension de retraite , et ne voyant ensuite pour lui aucun autre sentier qui conduisit à la gloire , il se retira dans ses terres y où il vivait comme il plaisait à Dieu, c'est-à-dire sur l'air du temps.

6j3 voyage

Ainsi donc , dit la sagesse , c'est un lam^ hour que vous avea^ arrête pour vous suivre dans votre voyage de France et d'Italie ? £h bien ! nargue de la critique 1 répondis^je ^ la moitié de nos jeunes lords emmènent bien pour compagnon de voyage ^ des pédans im* béciles^ qui ne raUonnçnt pas mieux; encore &ut-il payer les épices^ les gages et le diable. Quand un homme est en conflit avec la raison y et qu'il peut se sauver par une équivoque d'un combat si inégal ^ il en est quitte à bon marché.

Mais vous savez sûrement faire autre chose y LaFlepr? oh! qu'oui y dit-»il : effectivement^ il pouvait faire aussi des guêtres ^ et jouer passablement de la flûte. Bravo ! s'écrie la sagesse, admirable ! ne vous en moquez pas^ répliquaije; ne sais- je pas jouer moi-même de la basse? £h bien! nous pouiTons nous mettre d'accord; vous savez sans doute raser ^ accommoder une perruque ? Oh ! monsieur y j'ai les meilleures dispositions du inonde. Â merveille y mon enfant > lui dis- je, en l'interrompant, il n'en faut pas davantage pour le ciel , ainsi l'homme doit s'en contenter.

Le souper arrivant sur ces entre£iites, je me trouvai à table avec le plus sémillant épagneul

sentimeutàl. 6S

Anghia, d'un côte de ma chaise ^ et de l'autre un valet français y portant dans toute sa complexion, autant de vie ^ autant d'hilarité^ que nature en peignit jamais sur aucun dé ses eniàns. Mon cœur palpitait de satisfaction ^ en contemplant mon empire ; et si les Rois de la terre savaient ainsi se borner à ce qu'ils peuvent atteindre^ il ne tiendrait qu'à eux d'être heureux autant que je l'étais.

MONTREUIL

Comme La Fleur doit décidemment faire avec moile vojage de France et d'Italie^ et paraître souvent sur la scène ^ il n'est pas hors de propos d'intéresser le lecteur un peu plus encore en sa faveur.

Je Lui' dirai donc que je n'eus jamais , pour avoir suivi l'impulsion soudaine qui me détermine ordinairement ^ moins de raison de re^ pentir^ qu'à l'égard de ce pauvre garçon; toujours fidèle , attentif^ affectionné^ âme simple et candide^ on eût dit que de sa vie il n'avait quitté les traces ou le service d'un phi-^^ losophe :et sans parler de son industrie à battre du tambour^ et à faire des guêtres , talens fort bons en eux-mêmes , mais très-inutiles pour mon service , j'étais à chaque moment justiiBé

de mon choix par sa gaitë toujours épanouie ^ qui suppléait à toutes les lacunes de son instruction. Je trouvais^ rien que dans ses regards , une ressource toujours sure dans toutes les circonstances épineuses ou chagrines ^ qui m'étaient personnelles. J^allais presque jouter dans toutes celles qui lui étaient propres • mais non^ La Fleur était hors des atteintes du chagrin^ et ne pouvait être entamé le moins du monde par les soucis ; la faim y même la soif ^ la nudité y les veilles ^ les fatigues et les mille petites infortunes inséparables de notre voyage , ne laissèrent jamais sur sa physionomie ^ aucune empreinte qui put déceler leur passage. L'égalité de son humeur était inaltérable ; et si je suis moi-même une espèce de philosophe^ comme Saùan prend souvent plaisir à me le persuader^ l'orgueil de la pensée ne laisse pas d'être mortifié^ quand je \iens à réfléchir que c'est à la philosophie que ce pauvre garçon tenait de la nature et de sa complexion y que j'ai dû l'avantage de rougir de la mienne et la force d'en acquérir une meilleure.

Avec tout cela y on eût dit que La Fleur avait une teinte légère de fatuité et d'affectation ; «nais au premier abord y on voyait bien que

SENTIMENTAX.. 65

cVtait moins an acquisition de l'art , qu'an simple don de la nature. Aussi dés que nous eûmes habité seulement trois jours à Paris, je vis clairement qu'il n'avait pas la moindre

£ituité.

MONTREUIL

Dés le lendemain mnitin, La Fleur entra dans l'exercice de son emploi. Je lui remis la clef de mon porte -manteau, après un inventaire exact de mes six chemises et de ma culolte de soie noire. Je lui ordonnai de bien attacher le tout sur la chaise ^ de demander les chevaux, et de faire monter l'hôte avec le compte de ma dépense.

C^est un garçon de bonne fortune , me dit l'hôte , en me montrant une demi-douzaine de jeunes filles autour de La Fleur , à qui elles faisaient de tendres adieux, pendant que le postillon amenait les chevaux : il leur baisa les mains tour-à-tour, puis reconmiença de nouveau; trois fois je le vis s'essuyer les yeux, et trois fois il leur promit de leur apporter tous les pardons de Rome.

Ce jeune garçon , ajouta mon hôte, est chéri

de tout Montreuil, et je suis sûr qu'il n'y aura

pas un coin de notre ville ou l'on ne regrette

son départ. Je ne lui connais qu'un dé&ut dans

66 voYAae •

ce mondp^ c^csl qu'il est toujours nmoureuxi Vous me comblez de joie^ lui dis-je^ cela m'épargnera la peine de mettre chaque soir ma •J>our6e 9ons mon oreiller. Cette réflexion était une louange adressée à La Fleur bien moins encore qu'à moi-mémef puisque^ dans tout le cours de ma vie^ je n'ai pas cessé d'être amoureux y tantôt d'une princesse ^ tantôt d'une autre: j'espère bien qu'il en sera ainsi jusqu'à ma dernière heure ; et je suis persuadé que si je viens à commettre une faute abjecte ^ ce ne sera jamais que dans l'intervalle d'une passioa à une autre. En effet ^ tant que dure cet interr règne ^ mon cœur me semble toujours fermé g double tour 5 à peine puis- je j trouver le désir d'assister l'infortuné^ d'une misérable pièce de douze sous. Aussi je le tire le plutôt que je puis de son insensibilité^ et^ du moment qu'il peut se rallumer^ je redeviens la générosité^ la bienveillance méme^ et je ne me permets pas en ce monde pour ou contre personne , un seul procédé dont je ne connaisse l'inuoc^nce.

Mais en écrivant ceci ^ ce n'est pas autant mon éloge que je fais^ que celui de la plus aimable des passions*

SENTtllENTàL. 6j

En dëpit des efforts de l>émocrilè armé de tontes les puissances du rire et de Tironie^ pour corriger ses concitoyens, Abdére était la ville de Thracela plus corrompue, la plus prostituée dans ses moeurs 3 on n'y parlait que d'empoisonnemens, de conspirations, d'assassinats : les libelles, les pasquinades, tous les désordres de Tesprit vous en écartaient pendant le jour : la nuit, c'était bien pis encore.

L'horreur était portée à son comble, lorsque V uindromède y d'Euripide, parut sur le théâtre d'Abdère, les auditeurs lurent transportés de plaisir à ce spectacle ^ mais de tous les passages qui les charmèrent , aucun ne fit sur leur imagination une iûipression aussi vive, que ces traits de sentiment Aiarqués au coin de la nature, dont le poëte avait parsemé ce discours pathétique de Persée :

O amour, souverain des dieux et des hommes! etc., etc. les rues, les palais d'Abdère tetctitirent bientdt de ces tnots, ô amouri toutes les bouches répétaient i Penvi, amour, souverain des dieux et des hommes! cotnme ces refrains naturels, comme ces notes mélodieuses d'un air chéri, quW répète malgré

soi y et qui reviennent sans cesse. 'Le feu le plus doux embrasa toutes les âmes ^ et une ville entière se livra au besoin d'aimer^ avec 9ussi peu de résistance que le cœur d'un seul homme.

Pas un pharmacien qui trouvât désormais à vendre un seul grain d'ellébore^ pas un armurier qui eut le courage de forger un instrument de destruction. L'amour et la vertu ré conciliés ensemble^ a^embrassèrent dans les rues; l'âge d'or et l'innocence , reparurent dans la ville d'Abdère et y fixèrent leur séjour. Les Abdéritains saisirent leurs chalumeaux^ les femmes quittèrent leur luxe et leurs robes de pourpre^ pour s'asseoir chastement à leurs côtés et prêter l'oreille à leurs chansons.

n n'y avait y dit le fragment^ que la puissance d^un Dieu^ de celui qui étend son empire , depuis les cieux jusqu'à la terre et jusqu'aux abîmes des mers^ qui pût opérer ces merveilles.

MONTREUIL

Quand vous êtes prét^ quand vous avez bien épluché y bien discuté chaque article de votre dépense; quand vous l'avez payée enfin ^ pour peu que vous ne vous trouviez pas trop aigri par cette dernière formalité^ il vous reste toujours^ avant de monter dans votre chaise j quelque

SElfTIMEHTAL. 6g

affaire à terminer avec les fils dn besoin et les filles de la souffrance , qui vous environnent. Arrêtez^ homme de bien y gardez-vous de dire: envoyez- moi ces gens4à à tous les diables. Oh! c'est un cruel voyage , pour cette poignée de malheureux; ils ont assez souffert dans ce monde ^ sans cela. Mon usage en cette ren«* contre^ et je crois que c'est le meilleur , est d'apprêter toujours quelques sous a ma main. Je conseille à tout voyageur sensible d'en agir ainsi : ne soyez pas si scrupuleux à vous rendre compte de vos motifs de bienfaisance : le registre où ils sont consignes^ n'est point ioi bas.

Fort peu de gens donnent moins que moi , parce qu'il en est peu qui aient moins de quoi donner, mais, conlme je touche au premier acte public de ma charité en France, c'est aussi celui qui me fournit le plus de détails»

Que le ciel vous garde mes amis; mais il ne me reste au monde que ces huit sous , leur dis- je, en ouvrant ma main, et cependant je vois ici huit iudigens , et huit malheureuses indigentes , pour partager si peu de chosç. - ; Un malheureux déguenillé, sans chemise, à peine protégé par quelques lambeaux , abandonna sur-le-champ ses prétentions , et se r&-

fJO YÛTAGE

tira par décence à quelques pasdu cercle^ après une inclination qui semblait décliner son in-* compétence perscmnelle. Tout un parterre se fut écné^ ^ace aux dames ! d'une commond voix^ il n'eût pas exprimé ce sentiment de respect^ que Ton doit au sexe avec moitié autant d'effet.

Juste ciel! m'éeria-je; par quelle sagesse as-tu .donc ordonné que la pauvreté et la politesse , partout ailleurs si irréconciliables se trouveraient réunies dans ce pays?

La réserve pudique de cet homme valait mieux qu'un simple sou; j'insistai pour qu'il acceptât du moins ce léger prix de sa politesse.

Un pauvre petit bout d^homme , bien éveillé^ occupait le milieu du cercle y 6n Tace de moi : il prit de dessus sa tâte , )e ne sais que) fragment, qui avait jadis été un chapeau^ qu'il mit avec civilité sous son bras^ et^ tirant sa tabatière^ il offrit généreusement une prise à toute l'assistance. C'était une offre bien grande pour lui, on le refusa avec modestie^ le petit homme insista avec un geste de tête on ne peut plus encourageant y prene^^B^ prenez , ]e vous ' prie^ ajouta-t^il^ en renouv^nt son geste. -Chacun goàta de fon tabac : pauvre petit ndiable! medis^je^ à moi-même^ en mettant

SElf TIlICirTAL. 71

une coaple de sous dans sa tabatière^ il serait triste que tu vinsses à en manquer ^ puis j'en goûtai nioi-*mémeuneprise pour relever encore ' le prix de mon offrande. Il sentit tout le poids de cette seconde attention , bien plus que celui de la première : celle-ci n'avait été qu'une charité^ celle-ià ëtait un honneur que )e lui faisais. Par reconnaissance^ il me fit une inclination jusqu'à terre.

Ceci est pour toi^ brave homme^ di^-je k un vieux soldat dont la main emportée aii service rappelait les nombreuses campagnes :

prends ces deux sous^ ils t'appartiennent, f^içe le roi! s'écria , le vieux soldat.

H ne me restait plus que trois sous , j^en donnai un au même titre qu'on me le demandait ; je yeux dire , pour Famour de Dieu , on ne pouvait guères en alléguer un autre. La pauvre femme avait une cuisse disloquée.

Mon irès^eher et charitable monsieur.

Pas moyen de se refliser à cela^ me dis- je , en donnant une autre pièce.

Milorâ anglais. Le titre seul valait mon argent : je le payai de mon dernier sou.

Mais^ dansPempressement de ma distribution^ j*avais oublié un pauvre honteut^ dont per« sonne n'avait plaidé la cause ^ et qui pouvait

J2 TOTAar

peutéire përir avant de demander pour lui«^ même. Il était près de la chaise^ mais tant soit peu hors du cercle ; il essuyait une larme de ses yeux , qui semblaient avoir vu des jours plus fortunés. Dieu de bonté I m'écriai-je, il ne me reste pas un misérable sou pour lui donner; mais il vous eh^reste mille ^s'écrièrent à la fois toutes les puissances de mon étre^ avec les plus douces émotions de la nature et de la pitié. Je lui donnai donc... 11 importe peu de savoir combien ; je rougirais aujourd'hui de le dire; je rougissais alors en pensant combien c'était peu; et si le lecteur peut former quelques conjectures, d'après les dispositions qu'il doit me supposer, il pourra , d'après les deux points fixes que je lui fournis^ estimer lui-même eiitre une livre ou deux, quelle dût être la somme précise.

Je ne pus distribuer à tous les autres qu'un Dieu vous bénisse , que Dieu vous bénisse aussi y répétèrent en chorus , le vieux soldat, le petit homme, etc., etc. Le pauvre honteux, ne disait rien , je le vis tirer un morceau de mouchoir , dont il s'essuyait les yeux en s'en allant, je m'imaginai qu'il me remerciait mieux que les autres.

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