‹ Œuvres complètes de L. SterneChapitre 8 sur 92 · LE BIDET · texte numérisé non relu

LE BIDET

Tous ces petitç devoirs une fois remplis , je

montai dans ma chaise de poste avec plus de légèreté et d'épanouissement, que je n'en eus de ma vie dans aucune chaise de poste. La Fleur se Iiissa de son côté y sur un petit hidet dont il embrassa les flancs avec ses énormes bottés fortes^ ( car je ne parle point de ses jambes^ en pareil cas on les compte pour rien). Je Tentendis bientôt jaser et fredonner en avant de ma voiture y heureux et perpendiculaire comme un prince.

Mais^ qu'est-ce donc que le bonheur? Qu'estce que l'élévation elle-même , sur celte scène mobile et trompeuse de la vie? Kous avions à peine fait une lieue , qu'un âne mort , étendu sur la route, arrêta tout-à-couple pauvre La Fleur dans sa carrière. Une dispute sérieuse s'éleva entre lui et sou cheval qui , de la première ruade ^ le renversa à plat avec ses bottes fortes.

Le pauvre garçon supporta sa déconvenue avec la double résignation d'un Français et d'un chrétien ^ sans dire d'autre parole que d/able!fuis , se remettant en selle, il revint à la charge sur son bidet ^ et le battant pour

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le faire avancer , comme s'il eut battu son tambour.

L'animai rétif se jetait d'ua côté de la route , volait de l'autre côté , revenait sur sçs pas , retournait d'un bord . reculait d'ua autre , et jamais du côté de l'âne mort. La Fleur iusi^ tait principalement sur ce point; le bidet s^ cabra , et le renversa d^ nouveau.

Qu'avez-vous donc, La Fleur , lui dis-^je, ft démêler avec votre monture? — Monsieur, xnp

dit-il , c'est le cheval le plus opiniâtre d^ monde. — Eh bien, répliquai- je, s'il est entêté, il faut le laisser marcher à sa guise. La Fleur m'pbéit; il se recuU pour sangle;^ d'un bon coup de fouet la rétive béte qui à son tour me prit au mot , et s'en retourna au galop à Moatreuil. Peste ! dit la Fleur.

Il n'est pas mal-à-propQS, bien que Ia Fleur n'ait usé jusqu'ici que de ces deux termes d'eiiclama tion diable l et peste ! de faire remarquer qu'en semblables rencontres , il y en a ordinairement trois en usage dans le français , qui .répondent grammaticalement au .positif, au comparatif et au superlatif, applicables , selon la gravité des cas,aux divers coups de dés malheureux et imprévus de cette vie. Le diable ! est le premier degré , ou si l'on vçut le positif^:

SEN riMEHTAL. 7&

on en «se généralement dans lea émotion» ordinaires deFesprit ^ excitées par les contrat, dictions les moins graves ; par exemple , quand on amène denx fois le mémo dé , ou quand oq fait comme La Fleur , plusieurs fois la méine ehute. Le ooouage ^ par la même raison, est toujours le diaUé^ 1

Mais, dans le cas où Péyènement se présente avec des circoustances plus irritantes , la fuite du bidet, par exemple , abandonnant au grand galop le pauvre La Fleur sur la route, et dans ses bottes fortes : voilà le second degré, ou le comparatif.

C'e$t alors que les Français disent peste!

Parler^i-je 4n troisième?

Ah ! c'estrici qi|e mon cœur se Qélrit de pitié , s'attendrit de cQmpassioil sur les mi-i sères qui ont du être leur partage , quaud je viens à réfléchir avec quelle amertume un peuple si raHUié > si déiiça^, a du «e voir forcé d'en adopter l'usage.

Puissances surprimes t qm ^éKez les langues, et les rendez éloquentes dans les angoisses du malheur ! exaucez-moi , quelque soit le jet de ma destinée ; n'amenés jamais sur ro«s lèvres que des sons purs, que des exclamations dé^

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centes , pour exbaier ma plainte^ et soulager le besoin de mon cœur.

Mais hélas , il n'est dans le vocabulaire d'un Français aucune expression de cette nature , et y dés ce moment^ je m'imposai la loi d'endurer les accidens de ma destinée , sans me permettre en cette langue , la moindre exclamation.

Cependant , La Fleur qui n'avait point fait de pareil pacte avec lui-même , suivit de l'œil son bidet fugitif , tant que sa vue pût l'attein-^ dre ; et )e vous laisse à imaginer , si cela peut vous plaire , avec quels termes énergiques il exbala enfin ses regrets.

Il n'y avait pas moyen de courir en bottes fortes après un cheval efiaré^ la seule alterna-tive praticable, était de loger La Fleur derrière la chaise , oii de l'établir dedans , auprès de moi.

Je préférai ce dernier parti , et en moins d'une heure , nous arrivâmes k la poste de Nampont.

NAMPONT-

l'ane mort.

Et voilà j dit*il , en remettant quelques croûtes de pain dans son bissac^ voilà ce que

r-g-rr-

SENT IJtf >N T AL. 'J'J

tu deyais partager avec moi^ si tu eusses encore

vécu. Uaccent de cet homme, en disant ces

mots y me laissait croire qu'il parlait de son

^nlant ; il ne parlait que de son âne , de celui-

Jà mêfae qui avait causé L'aventure iacbeuse du

pauvre La Fleur. Les plaintes de cet homme

:4tai]ent déchirantes , elles me rappelèrent celles

.deSancho Pança.^ pour une perte semblable;

mais les touches de celles-ci étaient plus vraies,

plus^ naturelles.

Celui qvi les exhalait à la porte ^ assis sur un

. banc, dç pierre^ tenait à coté de lui ]a bride

de son àne , et les pâii^ïieaux de, sa selle. Il les

soulevait de temps en temps, puis ies remettait

en place; puis y ]^^^y un ^coup d'oeil en

;secottantla tête : il retira sa qroûtede son bissac,

comme pour. en goûter, et la tint ua moment

^ps sa main, la posa sur le. mors de la bride,

,eV, fixant atteutivement le petit arrangement

4|u'il venait de faire, il poussa un soupir..

i, La, .douleur ingénue de cet affligé vieillard

attira la fouleautoiir de lui: La Fleur lui-même

s'en s^pprocha , tandis .qu'on apprêtait les che-

^y^u^ de poste,,- mais je voyais'par 4^ssu& les

4ête& cç qijii se passait. ^^ ,

. Cet homme raconta qu'il revjen^t d'^spi^ae;

qu'il était parti du fond de la Fraoconie pour

y8 VOTAG«

y aller; qu'il retournait dan* ses foyers, qu'il en était là de son voyage, quand son âne était venu k p(5rir.

Chacun voulut connaître quelle affaire avait pu entraîner ce pauvre vieillard si loin de sa patrie.

Le Ciel dans sa bontë lui avait donné trois enfans , les plus beaux garçons de la Germa^ nie ; mais la petite- vérole lui avait enlevé les deux aînés dans la même semaine. Voyant le plus jeune attaqué du méqie mal, il avait, dans la crainte de les perdre tous, fait uU vœu, que si le ciel épargnait son dernier enfant , il irait Ten remercier à Saint- Jacques en Gallice.

Au milieu de son récit il s'arrêta , pour payer à la nature son tribut de larmes; il 'pleura amèrement , puis ajouta que le ciel ayant accepté les conditions , il avait quitté sa chaumière , et s'était mis en chemin avec le pauvre animal qui, pendant toute la route, avait été pour lui un compagnon fidèle et patient ; qu'il avait manj;é le même pain que lui-même ; qu^il l'avait traité comme un ami.

Chacun des spectateurs l'écoutait avec at* tendrissement, La Fleur lui offrit de l'argent. L'affligé n'en avait pas besoin ; ce n'était pas la valeur de l'àne qu'il regrettait , c'était sa

SENtllfKKf/AI. 79

perte 9 c'était Tâne lui-même^ qu'il chérissait,

qui Taimaît à son Xontk 11 en était bien sûr. Il

raconta alors, avec détail, un accident qui lea

avait séparés Pun de Paatre dans les Pjrénées.

Pendant trois purs il avait appelé son âne

qui l'avait cherché de son côté : pendant tout

ce temps , ils avaient à peiné songé à boire ou

à manger.

Vous avez du moins^ lui dis-^je,de quoi vous

consoler de la perte de cette pauvre béte : je

suis sûr que vous fiktes toujours pour votre âne

un maître doux et indulgent? — HelasI dit-il ,

je l'ai cru aussi , tanfl qu'il a vécu ; mais , à pré«

sent qu'il est mort , je ne pense plus de même i

je crains bien que le poids de mes afflictions

et celui de ma personne n'aient été trop pe-

sans pour loi. Us auront abr^é les jours de

cette punvre créature. Âhl j'en répondrai peub>

être un )Our devant Dieu. Honte ! pour les

hommes , me dis-je à moi-même , ah ! s'ils

s'aimaient du moins entre^-eux comme ce bon

vieillard aimait son âne , ce serait déjà quelque

chose.

NAMPONT.

tE POSTIILON.

* L'impression touchante qu'avftlt fait sur moi le récit de ce pauvre pèlerin , me donnait le

8o VOTÀGI

besoin d'on peu de recueillement. Le postillon n*y eut aucun égard ^ et prit le pave au grand galop.

Le voyageur le plus altéré des déserts sablonneux de l'Arabie ne soupire pas après un verre d'eau froide avec plus d'ardeur^ que )e ne souhaitais pour moi-même des balancemens souples et doux. J'aurais eu la plus, favorable idée du postillon^ s'il m'eût promené avec cette nonchalance ^ amie de la méditation et delà pensée. Tout au contraire, comme le pèlerin finissait ses narrations plaintives , le gaillard, assénant à chacun de ses chevaux un coup de fouet impitoyable, partit avec fracas , comme si mille diables l'eussent traîné.

Je m'écriai de toute ma force.... Je le conjurai , je le suppliai d'aller plus doucement ; mais plus je parlais haut, plus il galoppait sans pitié. Que le diable l'emporte ! dis-je , lui et son galop ; vous allez voir qu'il va briser mes nerfs , agacer mes fibres , jusqu'à ce que la colère me travaille et me fasse faire quelque sottise, puis il ira doucement pour me donner le temps de la savourer tout à mon aise. Le postillon , comme je l'avais pré^ , mena si bien la chose , qu'on ne pouvait sans miracle , prendre mieux ses mesures ; pendant le temps

qu^il avait mis à gagner le pied de la colline escarpée y qui est à une demi-lieue de ]Nampont; il m'avait mis en colère contre lui^ puis rontre moi-même^ pour m'étre emporté. Mes dispo^tions nouvelles eussent demandé un régime différent pour distraire mes sens : c'était le moment de me régaler d'un galop bien ronflant, s'il eût voulu me rendre service.

Allons! mon enfant, je t'en conjure, marche un peu i avançons , te dis- je , mon brave garçon.

Le postillon me montra du doigt la colline que nous montions; j'essayai donc de retrouver le fil de l'histoire de mon pauvre Allemand et de son àne : vains efforts , ma voile était rompue , il me fut aussi impossible de reprendre le vent, qu'au postillon de prendre seulement le trot. Qae tout aille donc au diable, dis- je tout bas, je me trouve ici, disposé avec autant de candeur qu'en eût jamais homme qui vive, pour tirer le meilleur parti des circonstances les plus fôcheuses, et toutes se tournent contre moi. U est pourtant un lénitif consolateur pour ce genre de maux \ c'est le sommeil. La nature elle-même assaisonne ce doux remède, > et nous le présente. Je le pris volontiers de ses lu. 6

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mains ^ et je m'endormis pour. me réveiller seulement au moment où mon oreille fut frappée de ce mot : Amiens,

Dieu soit loué ! me dis-je ^ en me frottant les yeux, c'est justement la ville où ma pauvre dame doit arriver.

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