LETTRE XXVII
Dijon, 9 novembre 1769.
Mon cher ami y
Je vous recommande ) non pas peut-être par-dessus tout ^ mais, très-certainement pardessus beaucoup de choses^ de vous servir de votre propre intelligence , un peu plus que vous ne le faites; car, croyez-moi, une once de celle-ci vous sera plus avantageuse qu^uue livre de celle des autres. 11 y a une sorte de timidité qui , comme objet de spéculation , rend la jeunesse aimable ; mais , vu Tlmmeur actuelle du monde, c'est, dans la pratique, une cbose vraiment incommode, pour ne pas dire dangereuse.
11 existe, au contraire, une mâle confiance qu'on ne saurait avoir trop tôt ^ parce qu'elle provient du sentiment des bonnes qualités que l'on possède et des licureuses acquisitions que l'on a faites : il n'est pas moins à propos de
^en parer aux yeux du inonde ^ que de prendre un casque au jour du combat. Nous en avons besoin comme d'une protection^ contre les insultes et les outrages des autres ; car ^ dans le& circonstances qui vous sont particulières ^ je ne la considère que comme une qualité purement défensive, propre à empédlier que vous ne soyez culbuté par le premier ignorant , le premier sot, ou Finsolent faquin qui verra que votre modestie étouffe votre mérite.
Mais je ne vous dis ceci qu'en passant. J'ea laisse l'application à votre propre discernement et à votre bon senis, dont je n'écrirai pas tout ce que je pense , ni ce qu'en pensent quelques autres personnes qui le jugent favorablement.
Depuis que j'ai mis le pied sur le continent, je me trouve tellement mieux , que ma vue seule vous ferait du bien, et vous en auriez encore davantage à m'entendre; car j'ai recouvré ma voix dans ce climat régénérateur. Loin d'avoir de la peine à me &ire entendre de l'autre côté de la tabler, je serais maintenant en état de prêcher dans une cathédrale.
Tout le monde est ici dans l'ivresse du con*-
tentement. La vendange a été très-abondante,
et elle est maintenant sous le pressoir. Tous
rayonnent de plaisir , et toutes les voix sont
au ton de la joie. Quoique j'aille aussi vite qu'il m'est possible d'aller , et que y malgré cela y la mort me talonne au point qu'il ne me parait pas prudent de prendre le temps de jeter un regard en arrière y je ne puis cependant résister à la tentation de sauter hors de ma chaise y et de passer tout le soir sur un banc à considérer les danses que forment ces fortunés habitans^ après les travaux de la journée. C'est ainsi que^ par un bienfait de la Providence y sur les vingt-quatre heures y ils trouvent le secret d'en passer au moins deux ou trois à oublier qu'il existe dans ce monde quelque chose qui ressemble au travail et aux soucis.
Cet inocent oubli de la peine est l'art le plus heureux de la vie; et la philosophie^ avec tout son attirail de préceptes et de maximes y n'a rien qui lui soit comparable. £n effet y je suis convaincu que la joie modérée et réglée sur de bons principes y est parfaitement agréable à l'être bienfaisant qui nous a créés ; qu'on peut rire^ chanter^ et même danser^ sans offenser le ciel.
Je ne pourrai jamais^ non^ je le dis bien positivement^ il ne sera jamais en mon pouvoir de croire qu'on nous ait envoyés daus ce
monde pour le traverser melancolîquenient. Tout ce qui m^eiitoure ni^assure le couiraire. Les danses et les concerts rustiques que je vois et que j'entends de ma fenélre^ me disent que l'homme est fait pour la joie. Aucun cerveau fêlé de moine Chartreux^ tous les moines Chartreux du monde^ ne me feraient jamais revenir de cette opinion.
^w^dit, viVtf la bagatelle! Moi je dis, vwelajoiej qui, j'en suis sùi , n'est poiut bagatelle. C'est ^ à mon avis, une chose sérieuse ^ et le premier des biens pour l'homme.
Puissiez-vous, mon cher ami , continuer d'en avoir toujours une ample provision dans votre magasin! Qu'il ressemble à la cruche de la veuve y c'est-à-dire, qu'il ne soit jamais à stx !
J'attends de recevoir quelque nouvelle de TOUS de Lyon , et c^est de là que je vous en enverrai d'ultérieures sur mon compte : en attendant, et dans tous les temps, Dieu vous bénisse ! croyez que
je serai toujours bien vérilablcmcnt et affectueusement votre, clc.
48o LETTRES.