‹ Œuvres complètes de L. SterneChapitre 79 sur 92 · LETTRE XXIII · texte numérisé non relu

LETTRE XXIII

Lundi matin.

L'histoire , mon cher ami , qu'on vous a dcfbitée comme très authentique ^ est absolument fausse, ainsi que bien d'autres. Je n'ai jamais eu de démêlé avec M. Hume , c'est-àdire , de dispute sérieuse qui sentit l'emportement ou la colère ; en effet , on m'étonnerait fort , si l'on me disait que David ( Hume ) se fût jamais pris de querelle avec quelqu'un, et, si j'étais forcé d'en convenir, rien ne pourrait me déterminer à croire que le tort ne fut pas du côté de son adversaire j car , de ma vie, je n'ai rencontré d'homme plus poli ni plus doux. S'il a fait des prosélytes par son scepticisme, il l'a du plutôt à l'aimable tournure de son caractère , qu'à la subtilité de sa logique. Comptez là-^ dessus : c'est un fait.

Je me souviens bien que nous plaisantâmes un peu à la table de lord Herljord à Paris ; mais , de part et d^autre y il n'y eut rien qui ne portât l'empreinte de la bienveillance et de l'urbanito. Pavais prêché le même jour à la chapelle de Tambassadeur : David voulut faire ' un peu la guerre au prédicateur ; le prédicateur, dé son côté^ n^était pas fâché de rire avec V infidèle 'y nous rîmes effectivement un peu l'un et l'autre y toute la st)ciété rit avec nous ; et, quoi qu'en dise votre conteur, il n'était sûrement pas présent à cette scène.

Il n'y a pas plus de vérité dans le récit qui me fait prêcher un sermon injurieux pour l'ambassadeur dans la chapelle mémo de son Excellence^ car lord Hertford me fit Thonncur de m'en remercier a plusieurs reprises. Il y avait , je l'avoue , un peu d'inconvenance dans \c texte ; et c'est tout ce que votre narrateur peut avoir entendu de propre à justifier son récit. S'il s'endormit immédiatement après que je l'eus prononcé , je lui pardonne. Voici le iait :

Lord Hertford venait de prendre et de meubler un hôtel magnifique ^ et , comme à Paris la moindre chose produit un engouement .passager , il était de mode dans ce momeut-là

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de visiter le nouvel hôtel de l'ambassadenr d'Angleterre : personne n'y manquait. Ce fut , pendant qninze jours a^ raoins^ l'objet de la curiosité , del'amusemient et de la conversation de tous les cercles polis de la capitale.

Il ih'échut en partage^ c'est-à-dire , je fus prié de prtêcher le jour de l'inauguration de la chapelle de ce nouvel hôtel. On vint m'en prier au moment où je finissais ma partie de wbcb avec Thcfmhills ^ et* ^ soit que la niécessité de me préparer ^ car je devais prêcher le lendemain ^ m'enlevât trop brusquement à mon nmusement de l'apr^s^dtnée > soit toute autre cause que je ne prétends pas déterminer ^ je me trouvai saisi de cette espèce d'hamenr àkquelle vous savez qu&je ne pui^ jamais résister ^ et il ne me vint dans l'esprit que des textes malheureux : vous en conviendrez vous-même en lisant celui que je pris.

« Et Hezekia dit an prophète : Je leur ai « montré mes vases d'or et mes vases d'argent, ic et mes femmes et mes concubines , et mes « boites de parfums ; en un mot^ tout ce qai « était dans ma maison y fc leur ai montré. Et « le prophète dit À Hezekia*: vous avez agi ic très^ollenient. »

Ce texte étant puisé dans^la sainte Écriture^

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ne pouvait nullement offenser , quelque mauvaise interprétation que voulussent y donner les malins esprits. Le discours en lui-même n'avait rien que de très-iilnocent , et il obtint l'approbation de David Hume*

Mais je ne sais commekit je remplis des pages entières à ne parler que de tkioi seul : la seule chose qui puisse justifier en moi oet ëgoïsme épistolaire ^ c'est lorsque j'assure un aimable jCapaclère^ ou un fidèle afni, comme je le fais maintenant à voire égard ^ que je sub d'elle y de lui , ou de vous

très-afiectueusetiieht y WxwaAAe serviteur.

LETTRE XXÏV.

A Kcuyer.

Mercredi maliii.

ClioTEz-MOiy mon cher ami ^ je n'ai que très-peu de foi aux docteurs. Il y a plusieurs années que quelques*uns des plus célèbres de la faculté m'assurèrent que je ne vivrais pas trois mois^ si je continuais mon genre de vie. Le fait est que^ depuis treize ans je brave leur décision ^ en faisant précisément ce qu'ils m'ont défendu. Oui y j'ai l'effronterie d'exister encore.

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(juoiqae avec teîite ma maigreur ^ et ce ne sera pas ma faùte^ si )e né continne à les faire mentir ' aussi' long-^temps ([ne je Tai déjà fait.

Je crois que c'est le lord Bucoftqm observe, du moins quelque soil l'auteur de cette observation, elle n'est pas indigne du grand homme que je viîenS'dé citer; il observe, di^je, que les médeciiisisontdevieilks'fcïnmesqui viennent à côté de notre lit , se metti^e aux prises avec la nature , et qui oiei nous quittent que lorsqu'ils nous ont tués ou 'que la nature «nous a guéris.

11 j a dans l'art de guérir une incertitude qui se moque de l'expérience . et mêxne du génie. Ce n'est pas que je prétende proscrire absolument une science qui produit quelquefois de bons efTets, Je pense même que cette science , /considérée abstractivement., doit l'emporter sur toutes les autres : mais je ne suis pas toujours le maître de me contenir quand je songe au sot orgueil de ceux qui la professent , et qui sortent des gonds lorsque vcrus ne lisez pas les étiquettes des fioles qui contiennent la matière de leurs ordonnances , avec- le même respect que si elles étaient écrites de la propre imain de Saint tiUCt

Déesse de la santé, fais que je bpive ton breuvage salutaire à la source pure qui jaillit

SOUS tes lois! Accorde-moi de respirer un air balsamique., de sentir les douces influences du soleil vivifiant. Ami , je le ferai ; car , si je ne vous vois dans quinze jours , le seizième je prendrai le coclie de Douvres, et j'irai, sans vous , chercher les bords^du Rhône, où vous me suivrez ensuite, si cela vous plaît ; si vous ne le faites point , voyez quelle différence : tandis que le jour de Noël vous vous couvrirez d'habits bien chauds, et ferez préparer un grand feu pourvQus prémunir contre les brouillards , je m'assiérai sur le gazon à la douce chaleur du grand foyer de la nature , qui éclaire , vivifie et réjouit tous les êtres.

Faites bien vos réflexions, je vous prie, et que j'en apprenne bientôt le résultat, car je ne veux pas perdre un autre mois à Londres; fûtce même par complaisance pour vous, on dans la vue devons avoir pour compagnon de voyage, ce qui , je dois en convenir , me serait absolument personnel.

En attendant , et toujours , Dieu vous bénisse !

Je suis , très-cordialement, votre, etc.

LETTRE XXV, A Ecuyer.

Mercredi & midi.

Je me trouve toujours quelque fâcheuse affaire sur les bras j ce n'est pas y comme le soupçonnent quelques personnes de bonne humeur^ faute de prendre assez de soin de ne pas blesser les gens j je n'en eus jam^ais le désir y mais uniquement faute d'ctre entendu. Pope a trèsbien peint l'embarras d'être réduit y

à s'escrimer àans sctond et saus juge.

Je pense que la citation est exacte. En effet y un homme peut assez bien se tirer d'afiàire sans second. Le génie ^ loin d'en avoir besoin pourrait quelquefois en être embarrassé y 'mais n'avoir pas de juge j c'est une mortificaticm qui pénètre jusqu'au vif ceux qui sentent ou imaginent^ ce qui revient à peu près au même , qu'un jugement impartial et équitable serait leur récompense.

N'être jamais compris ^ et ^ ce qui en résulte naturellement^ voir tous ses discours défigurés

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par rignorance , ht cent fois pire que d'être calomnié malicieusement. Le plus souvent , et presque toujours^ la calomnie est un hommage que le vice paie à la vertu , et la folie à la sagesse. L'homme sage voit d'un œil de pitié les éfibrts du calomtiiateur : ils tournent kson avantage; semblable au philosophie qu'on dit avoir élevé un monument i sa propre gloire , avec les pierres que lui lançait la mal%nité dé ses compétiteurs.

La vertu sans la bonne réputation est une chose trop ordinaire pour qu'on doive en être Surpris , quoiqu'on ne puisse s'empêcher d'en déplorer l'injustice : mais y comme elle tient en quelque sotte à l'ordre général de la Providence y l'espérance et la résignation peuvent nous la faire supporter. Quant à ce qui n'intét^esseque médiocr^etiietalla réputation , on peut pardonner à celui qui se moque des tournures qu'on donne le plus soliVent aux intentions les plus honnêtes.

Je puis vous assurer bien positivement que je n'eus jamaismoinsd'atnour-propre, oi moins d'envie de.déplo3'«r mes talens , quels qu'ils Soient , que dans la circonstance quia produit lant de fâcheries. Loin de montrer de la sévé* tité^ j'étais tout complaisance et bonne lm«*

mear ; mes ^esprits étaient à itmisson de cliaque pensée généreuse et riante ; en un mot^ j'avais si peu l'idée d'oiTenser surtout les Dames, qu'il n'y eut peut-être jamais de moment dans ma vie où je fus plus disposé à m'armer de toutes pièces ^ et à monter sur mon palefroi pour aller soutenir la cause de la beauté molestée ou captive. Cependant me voilà précisément regardé comme le monstre que j'étais prêt à combattre et à détruire.

Veuillez donc bien , de la manière que vous croirez la meilleure^ faire part de toutes ces observations à madame H....; dites-lui qu'elle a fait seulement ce que bien d'autres ont fait avant elle, c'est-à-dire, qu'elle a mal conçu y ou, comme il pourrait y avoir de l'équivoque dans ce mot, qu'elle m'a mal entendu.

Je suis prêt à faire mon apologie dans toutes les règles; et si. la dame qui en* sera Tobjet est disposée à m'accorder un sourire , je recevrai le retour de sa faveur avec toute la reconnaissance qu'elle mérite y mais si elle présume qu'il soit plus à propos de se tenir toujours pour offenjipe, je ne manquerai pas de la citer au supplément de mon chapitre des droits et des injustices des femmes; et quoique, d'après une certaines combinaison de circonstances^ je ne

puisse jamais faire comprendre ce chapitre à mon onc]e Tobic ^ je l'expliquerai si bien à tout le monde y qu'on pourra le lire eu courant.

D^gilleurs , je ne suis pas intelligible pour tous. U y a quelques esprits qui n'ont nullement besoin d'avoir la clef de mes discours ou de mes ouvrages, et cèus-là, je parle des esprits , sont du premier ordre. Ceci me doune quelque consolation , et cette consolation augmente de poids et de mesure lorsque je pense que vous êtes de ce nombre.

Mais le papier et la claquette du facteur m'avertissent de faire ce que j'aurais du faire à l'autre page : c'est de prendre congé de vous ; adieu donc , et que Dieu vous bénisse !

Je suis très- cordialement , votre ^ etc. LETTRE XXVI.

Jeudi 1 novembre.

Si j'étais ministre d'état au lieu d'être cure de campagne , ou plutôt, quoique je ne sache lequel est le meilleur des deux /si j*étais souverain d'un pays, non comme Sancho-Pança , sans avoir aucune volonté à moi, mais ave«

ioas les privilèges ci toutes les immunités qui appartiennent à cette place ^ je ne souffrirais pasquePhomme de génie fùtdéchiré, humilié, ou même sifflé par celui qui ne pourrait pas rivaliser avec lui. Cela signifie que je ne per^mettrais point que les sots d'aucune espèce osassent se montrer dans mes états.

Quoil direz-vous, n'y aurait-il pas quelque excenlion pour Tignorant et le non-lettré? aucun quartier à part pour ceux que la scieuce n'aurait point illuminés , ou dont l'indigence aurait étouffé le génie ? Mon cher ami , vous ne p'entendez pas parfaitement : ne supposes pas ; je vous prie y qu'on soit sot pour n'être pas insifuit, ni que, pour être insiruUy ou ne puisse pas être soL

Je ne tire pas me sdéfinitions des lieux communs du collège y ni du péricrane épais et moisi des compilateurs de dictionnaires , mais du grand livre de la nature, qui est le volume du monde et le code de l'expérience. Pj trouve qu'un soû est un homme (car maintenant je ne suis pas d'humeur à confondre les femmes dans celte définition), est un homme, dis-je, qui se croit autre chose que ce qu'il est dans la réalité et qui ne sait comment fisiire un bon usage de ce qu'il est.

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Cesi la manière d'adapter les moyens à la j7/i qu'on se propose , qui caractérise une intelligence supérieure. La chétive haridelle dont Yorick a depuis si long-temps &it son unique monture j si une fois on la met dans le droit chemin ^ arrivera plus tôt au terme de soa voyage que le meilleur coureur de Newmar" ketj qui aura pris à gauche.

Souvent la sagesse ne sait ni lire ni écrire^ tandis que \dL folie vous cite des passages de toutes les langues mortes et de la moitié des vivantes. Veuillez donc bien , je vous prie^ ne pas vous former une mauvaise ^ c'est-à-dire ^ une fausse idéc^ de ce royaume de mon invention ; car si jamais je le possède^ vous pouvez être sur que vous y aurez un bon traitement ^ et que vous y vivrez à votre aise ^ comme le feront tous ceux qui y vivront avec honneur. Mais au point.

Au |>oint, ai- je dit? Hélas! il y a tant de zig-zags dans ma destinée ^ qu'il m'est impos* sible de (lier droit en écrivant une pauvre lettre^ encore une lettre d'ami; et je ne la recommen* cerai pourtant pas y car il m'arrive une visite que je ne puis renvoyer y qui m'oblige à finir une page ou deux, peut-être même trois, plus tôt que je ne l'aurais fait. Je vais donc plier

ma lettre telle qu^elle est ^ en ajoutant seulement un Dieu vous bénisse ! ce qui , touletbis^ est le désir le plus constant et le plus sincère de

Votre affectionné , etc.

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