LETTRE XXXIV
A Ecuyer.
Dimanche au soir.
Il est une espèce d'offense qu'un homme peut , qu'il doit même pardonner : mais tel est l'honneur jaloux du monde , qu'il faut venger ce qu'on appelle communément un affront, lorsqu'il provient de quelqu'un qui marque. Laissez*moi cependant vous rappeler que la
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dureté du cœur n'est pas digne de votre colère, et avilirait votre vengeance. La porteF sur un être semblable , ce ne serait pas, comme saint Paul y regimber contre l'aiguillon^ mais ce qui est bien pire, contre un caillou. Vous avez donc eu raison , mon cher ami, de laisser tomber la chose comme vous l'avez fait.
Aussi loin que mes observations ont pu s'étendre, j'ai toujours remarqué qu'un cœur dur était un cœur lâche. Le courage et la générosité sont des vertus amies; et lorsqu'on est doué de la dernière , par une suite de l'organisation du cœur, la première vient natu<* rellement s'y établir.
Si je découvre un homme capable d'une bassesse, si je le vois impérieux et tjrannique^ s'il tire avantage de la faiblesse pour l'opprimer, de la pauvreté pour l'écraser, de l'infortune pour lui faire outrage, ou s'il court toujours après des excuses sans jamais remplir ses devoirs, un tel homme se fut-il d'ailleurs tiré de cinquante duels avec honneur, je conclus hardiment que c'est un lâche. Ne point refuser le combat , n'est nullement une preuve de bravoure ; car nous connaissons tous des lâches qui se sont battus, qui même ont triomphé; mais uu lâche ne fit jamais une action noble ou gé-
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néreuse : vous pouvez donc , d'après mon au« torité, qui peut-être n^est pas la plus mauvaise^ vous pouvez^ dis- je, soutenir qu'un homme dur ne fut jamais brave , c'est-à-dire qu'un tel homme y vous pouvez à bon droit l'appeler ua lâche ^ et s'il prend mal votre décision^ ne vous en inquiétez pas. Tristram endossera son armure^ dérouillera son épée^ et viendra vous servir de second dans le combat.
Maintenant^ mon bon ami^ souffrez que je vous demande comment il peut se faire que votre imagination se soit depuis peu mise dans le dortoir. Je pensais que les noms de Pétrar^. que et de Laure^ et le site enchanteur de- la fontaine de Vaucluse que toutes les âmes tendres regardent comme leur séjour classique; )e pensais, dis-je, que ces difiërens objets devaient vous inspirer une effusion de sentiment dont chaque page de votre dernière lettre m'aurait offert des ramifications : point du tout, vous me saluez d'une enfilade de raisonuemens sur l'honneur , que vous ne pouvez avoir puisés que dans les conversations de quelques jeunes lords à grandes perruques , et de quelques vieilles ladys à vcrtugadins, qui, depuis si long-temps , si long-temps, habitent la longue galerie de....
Toutefois y quaiid cette belle compagnie voum ennuiera , lorsque vous serez las de tous promener sur un planché natte ^ vous pouvez venir ici contempler les feuilles de l'automne , et vous amuser à me voir faire un ou deux autres volumes , pour tâcher , s'il est possible^ d'allé> ger le spleen du monde mélancolique ; car ^ malgré toutes ses erreurs , je veux encore qu'il m'ait cette obligation : s^il ne le veut pas je l'abandonnerai à votre commisération. Ainsi , portez vous bien , et Dieu vous bénisse.
Je suis votre très-affectionné^ etc.
LETTRE XXXV
Alady G....H..
Samedi àmidL
Me voilà maintenant devant mon bureau^ prêt k écrire : faudra-t-il qu'entre k quarante et la quarante-cinquième année de ma vie , jo me permette encore une indiscrétion? Je m'en rapporte à vous , madame , et vous laisse ^ s^ii vous plait le soin d'imaginer le reste. Vojez s'il me convient^ dans cet âge avancé^ de m'adresser aux charmes qui résultent de l'heureuse combinaison de la jeunesse et de la beauté.
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Si VOUS regardez ceci comme très-présomptueux , je renoncerai à ces beautés du printemps de la vie , pour ne m'attacher qu'aux qualités de tous les temps , dont le charme durable a le pouvoir d'efiacerles rides et de métamorphoser les cheveux blancs en boucles de jais. Vous réuniisseï ce double mérite ^madame; et ^partout où j'ai entendu prononcer votre nom , j'ai vu qu'on vous l'accordait généralement : je ne me souviens pas même qu'on ait jamais accompagné votre éloge d'aucune de ces espèces de mais que l'envie sait placer à propos pour jeter du louche sur ce qu'il y a de plus parfait.
Mais^ tandis que ^ par une sorte de miracle^ vous subjuguez l'envie^ et la forcez à vous respecter^ il est possible que quelquefois vous encouragiez involontairement ses attaques sur d'autres. Pour ma part, rien n'est plus certain; on est jaloux de nu>i jusqu'à la vengeance , quand on sait la manière gracieuse dont vous avez accueilli ma demande : mais , en pareille occasion, l'envie, loin de flétrir mes lauriers, ne fait qu'y ajouter un nouveau lustre : c'est une cicatrice glorieuse dont je suis aussi fier qu'un héros patriote peut l'être de la sienne.
Mais , pour me renfermer dans mon sujet ,
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souffrez^ madame , que je vous remercie le plus cordialement de m'avoir permis de solliciter rhonneur de votre protection ; car je n'entreprendrai point de vous remercier de me Tavoir accordée; c'est une chose qui n'est pas en mon pouvoir : mes lèvres et ma plume regardent comme impossible de rendre tout ce que mon cœur sent en pareille occasion. Peut--etre un jour quelqu'un de la famille de Shandy serat-il assez éloquent pour vous offrir un hommage qui ne peut dans ce moment trouver d'expression équivalente à son énergie : telle est la position
Du plus fidèle ^ du plus obéissant et du plus humble de vos serviteurs ^ etc.