‹ Œuvres complètes de L. SterneChapitre 85 sur 92 · LETTRE XXXVI · texte numérisé non relu

LETTRE XXXVI

Mercredi, après neuf heures du soir, et n^étant pas trop bien.

Je conviens , mon cher ami ^ que la femme est un animal timide ; mais dans certaines positions ^ les animaux de ce caractère sont plus dangereux que ceux que la nature a doués d'un courage supérieur. Je vous conseille donc y sans parler de mille autres raisons ^ de faire

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eûsorte de n'avoir jamais de femme pour enne« mie : ce n'est pas que je vous suppose capable d'offenser le sexe le plus aimable ^ au contraire, je vous crois plus propre et plus disposé que tout autre à lui plaire et à lui être utile ; et c'est peut-être à cause de cela même que je vous avertis de ne pas vous attirer sa colère ; car j'ai plus d'une fois observé chez vous de la disposition à concentrer toutes vos affections dans un cercle particulier, vous inquiétant fort peu des autres; et relativement aux femmes , c^est manquer à toutes celles qui ne se trouvent point comprises dans la classe privilégiée.

Il y a quelque chose d aimable , peut-être même quelque chose de noble dans le motif d'une pareille conduite ; mais elle est trop dé- Kcate pour un monde tel que le nôtre; car , quoique la vie y soit si courte, on peut cependant vivre assez pour s'apercevoir des inconvéniens et des disgrâces de cette méthode. Celui qui s'attache uniquement à un objet, ou même à un petit nombre , peut se trouver bientôt délaissé par l'effet de l'ingratitude, du caprice, ou de la mort; et il se présente de mauvaise grâce , quand la nécessité le force de chercher ailleurs. une tendresse et une société qu'il a d'abord paru dédaigner.

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Si uae petite société dVmis choisis pouvait avoir la certitude de ne pas se dissoudre et de descendre à la fois dans la même tombe , votre théorie actuelle ne formerait pas seulement un système galant , il serait encore doux et praticable; cependant^ mon cher ami, cela ne peut pas être ; et vivre seul quand nos amis ne sont plus y ce n'est qu'une vie de mort , qui me parait bien plus triste qu'une mort réelle.

Mais y pour revenir à mon sujet , la femme est un animal timide ;et^ laissant de côté toute autre considération y je suis sûr ^ d'après la générosité de votre caractère y que vou$ ne chercherez jamais à faire de la peine à aucune. En effet y je ne découvre aucune situation pos* sible qui puisse justifier un mauvais procédé envers les femmes. Car ^ soyez sùr^ et je puis làdessus vous citer ma propre expérience^ dont je ne suis pas médiocrement fier ; aoyei sûr qu'une passion exclusive pour un individu du sexe^ quelles que puissent en être les perfec* lions , si elle vous rend indifférent envers lea autres; soyez sur, dis-je^ que cette passion ne fera jamais complètement votre bonheur ; elle pourra vous donner quelques momeos trèscourts d'un ravissement tumultueux y après quoi y sorti de ce déUre^ vous vous trouverez eu

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bulle à toutes les peines d'un esprit inquiet et chagrin.

Les femmes exigent au moins des attentions; elles les regardent comme un droit de naissance dont les sociétés polies ont gratifié leur sexe 'y et, quand on les en prive, elles ont certainement lieu de s'en plaindre , et elles le font : il n'en est aucune qui ne soit disposée à se venger ; ce qui prouve qu'elles ne veulent nullement être méprisées. U serait très-f&cheuz pour moi d'entendre dire dans un cercle de femmes, que mon ami est d'un caractère singulier , bizarre , insocial , désagréable , etc. , et je crois que , s'il l'entendait lui-même , ce portrait ne l'amuserait pas. Je ne prétends pas toutefois , et je vois bien que vous ne me sup* posez point une erreur aussi grossière, je ne prétends pas qu'il faille avoir pour toutes les mêmes égards , ceci est bien loin de mon système : mais , d*un autre côté , fe soutiens qu*il ne faut pas les négliger toutes pour une seule y car il est rare que l'affection d'une seule puisse dédommager de l'inimitié des autres. N'en aimez qu'une , si cela vous plaît , et autant qu'il vous plaira, mais soyez agréable à toutes.

A travers une haie de femmes , l'amour peut

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VOUS conduire sùrcjxient à celle qui possède votre cœur y sans que vous déchiriez le falbala d'aucune. Le temps de saluer toutes celles que vous rencontrez sur la route y fait que vous arrivez un peu moins vite aux genoux de la plus chérie ^ mais , si ye ne me trompe^ pendant cet intervalle ^ votre sensibiUté s'élève par degrés à ce haut ton de ravissement que vous devez éprouver en vous y précipitant.

Nous avons tous assez d'ennemis y mon cher, parle cours inévitable des événemens humains^ sans en accroître le nombre en négligeant les plus simples devoirs de la vie civile.

En outre j pour pénétrer plus avant dans votre cœur , permettez-moi de vous faire observer que la charité et l'humanité qui y par parenthèse y ne font qu'une même chose , sont regardées comme la base des qualités qui constituent ce qu'on appelle un homme bien né. Si vous contractiez donc l'habitude de négliger la dernière^ vous courriez le risque de vous voir refuser l'autre que vous considérez comme Fomement le plus précieux du caractère de l'homme y et je suis persuadé que cette imputation vous blesserait au vif.

Vous pouvez appeler tout cela des bagateUes, xnais^ mon cher enfant^ ne les négligez pas :

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car ^ croyez-moi^ les bagatelles sont souvent d'une grande importance dans les différentes positions de la vie.

Vous vous êtes plu fréquemment à me dire ^ en manière d'éloge^ que , dans mes narrations^ j'étais naturel jusqu'à la minutie. En effet , lorsque je parle de tirer un mouchoir blanc pour essujer une larme sur la joue d'une belle afiligée , ou d'attacher une épingle à une pelotte ^ etc y je suis bien supérieur à tout autre écrivain ! Appliquez- vous donc^ je vous prie , cette observation à vous-même , et procurez^* moiToccasion devons rendre éloge pour éloge. Tel est le vœu sincère de votre ami.

Et sur ce , Dieu vous bénisse , et dirige vosmeilleurs sentimens aux meilleures fins.

Je suis votre très-affectionné , etc.

La daquette du facteur me dit que je n'ai pas le temps de relire ma lettre ; mais je garantis à nos deux cœurs qu'il n'y a rien dont l'un ou l'autre ait à rougir.

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LETTRE XXXVIL A Madpme V . . . .

Lundi matià.

QvjLiio tout le iqo^de y ma lielle dame y se porte cQ foule dana \^s jardîos pour eqteadre l4 fuvislque des (i^sé^ et d^ pétards ^ et vuir Xs(kV éclairé par des feu^ d'arUClce , ^e suis bien fl^Ué y délicieusemppt d^tté, <{ae vpi|s Youlic^ bien vous couteiit^ d'^rreir nqncbalapiment avec ptoi dans le Aep^lagl^ y}^^} ^^ ^^ ^ous joigniez à cette complaisance celle dç me faire euttendre les sons enchanteurs de votre voix qui fut sans doute formée pour les chérubins. Com« ment avez- vous pu l'acquérir? Je n^en sais rien ; il n'entre pas même dans mon plan d'en &irc la recherche ; je suis toujours charmé de trouver une émaqation de l'autre monde daps quelque coin de celui «ci: «^importe d'où elle vienne , mais .principalement lorsqu'elle se manifeste par l'entremise d'un organe féminin y l'effet en doit être plus puissant y parce qu'il est tonjours plus délicieux.

Maintenant , après cette légère effusion de mon esprit qui peut-être est un peu plus ter-

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reslre qu'il ne devrait Tétre , j espère que vous ne trouverez pas mauvais que je vous prie de m'excuser si y conformément à l'engagement que j'en avais pris , je ne me rends pas ce soir À voire salon de compagnie ; le fait est que mon rhume m'a saisi si violemment à la gorge , que, quoique je pusse entendre votre voix, il me serait impossible devons dire l'efTet qu elle produirait sur. mon cœur. A peine puis-je me faire entendre quand je demande mon gruau.

Par la longue connaissance que j'ai de ma maclûne valétudinaire, je me trouve maintenant au fait de toutes ses allures : je prévois qu'il faudra que je la ménage pendant une semaine au moins , pour pouvoir en faire usirge-^ une journée. Toutefois, dimanclie prochain, je compte que je pourrai m'envelopper dans mon maiiteau , et me faire voiturer dans votre appartement , où j'espère que j'aurai asse^ de voix pour vous assurer del'estime sincère et de l'admiration que je sens pour vous , soit que je puisse vous le dire, soit que je ne le puisse pas. Les rhumes et les catharres peuvent nouer la ' langue j mai» le cœur est au-dessus des petits inconvénicns de sa prison , et quelque jour il leur échappera tout-à-fail. Jusqu'à cette épo-

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que, je vous demande la permissiou d'être* toujours

Le plus fidèle , le plus obéissant et le plus humble de vos serviteurS| ctc»

LETTRE XXXVIIL

Dimanche au soir.

Le monde met si* peu de différence entre le pauvre en esprit et le pauvre en fortune ; sur dix il yen a neuf, mémesurcent^ quatre-vingtdix -neuf qui se ressemblent si bien, qu'en pratiquant les vertus du premier , on est gêné» ralement sur d'acquérir tout le crédit, ou plie tôt le discrédit du second.

Peu de personnes , mon clier , ont le tact assez fin pour discerner dans les caractères les différentes nuances qui les distinguent ; et je suis fâché de le dire, mais il y en aura toujours très*peu qui soient assez humains pour se faire un devoir d'employer leur discernement à con* naître le cœur.

Cette modération de caractère, qui toujoursest la compagne du mérite réel , se concilie, l'amitié du petit nombre j mais, en mêsM

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temps , elle est propre à être non- seulement la ^dupe^ mais le mépris de la multitude. On sup* pose que celui qui n'étend pas au loin ses prétentions^ n'en a aucune ^ ou du moins que des circonstances honteuses l'empêchent de les an*^ 'noncer. L'ignorant , le présomptueux , lesuffi* sant ne croiront jamais que l'homme modeste puisse avoir le moindre mérite. Comme ils ne portent que des habits de clinquant , ils n'examinent pas si les autres en ont de meilleure qualité ; ce qui ^ par parenthèse^ est assez naturel.

Les méchans n'imaginent point qu'on ait assez de conscience ou de vertu pour ne pas se servir de ses talens quand leur exercice ne s'accorde point avec l'honnêteté ; si on les emploie sans éclat, ils soupçonnent toujours quelque motif artificieux ou bas; de manière quei'hom* me modeste et pieux n'a que très-peu dé chances pour ce qu'on appelle dans le monde bonne for« tune : en effet y chrétiennement parlant , on ne lui promet que bien peu de chose dans cette courte vie; de pareilles vertusseproposentdes récompenses plus durables à la fin des siècles : c'est dans cette espérance qu'ils placent leur consolation et leurs plaisirs. Hélas! sans cette espérance ^ comment pourraient-ils supporter

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ime foule de circoDstances (àcliouscs qui pèsent continuellement sur eux ^ et qui chassent le sourire pour y substituer les larmes ?

On vient m'interrompre ; sans quoi je ptésume qu'au lieu d'une leltrc^ vous alliez ai^oir un sermon ; mais c'est un sair de difnanclie^ et par conséquent , av0c un Dîcuyous bénisse! ]e finirai par me dire.

Votre affectionné , etc.

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