‹ Œuvres complètes de L. SterneChapitre 90 sur 92 · LE VOYAGE SENTIMENTAL · texte numérisé non relu

LE VOYAGE SENTIMENTAL

Ajdovc y comme la femme da notaire riotoit avecques lui moult trop chaudement, je vouU drois, dict le potaire^ jectant basson parchemin, qu'il y eût céans un de mes conpaings à èette fin de vous l'attester.

Eh! doux Sire, fict-elle, en se liévant en grand hâte, que besogneriez- vous ? Cette courte femmelette étoit de sa nature mouh accarialre^ et le notaire pour destourber tel oraige , répliqua bellement.;... j'irois... j'irois...

me jecter emmi mon Uct Eh ! allez au

diable, répondit-elle.

Déa ! comme il y avoit en toucte la maison ,' tant seulement une couchette, et qu'il n'y en avoit mie une autre, jouxte la coustume de Paris, le notaire ne se soubciant brin de gésir en même Uct, lès une femme qui l'avoitjecté es diables , à croix et pile tout présentement, print son feutre, sou bâton et son manteau; si départit de l'huis érraument; et chemina à son

aise devers le pont: la nuit éloit moult epcsse et pluvieuse.

De tous les ponts piéça bâtis , les gens qui ont traversé celuy de Paris , confessent qu'il est le plus beau ^ le plus grand y le plus large qni oncques ait accoUé deux pièces de terre sur cettuy globe.

La seule faulte. que lui imputent les Théologiens et Sorbonistes^ est qne^ s'il y a eu tout Paris une seule poignée de vent , on y sacredieu avec moult plus grand blaspbeme et vilenie^ qu'en lieu autre de la cité : et voire ce n'est mie sans raisons^ beaux Sires; car cettuy vent saillit sur vous tant isnélement y et si aire à telles bouffées^ que de tous ceux qui y vont cheminant^ peu se peuvent targuer de n'avoir perdu ^ ou montré nulle chose.

Le poure notaire, tout comme il passoit près l'écliauguétte de la sentinelle y serra sa canne contre l'aile de son feutre; mais, en le faisant, le bout de sa canne happa la gance* de ccluy du Soudart, le tollit et l'enjecta par-dessus le mur du parapet, aval en la rivière de Seine.

Ah ! le méchant vent, dit un pescheur, qui là étoit musse en son batelct; il ne soulle rien qui vaille.

Le Soudart, natif gascon^ fila incontinent

fhacmejïi*: 56r

sa noire moustache^ et poincta son arquebouse sur le notaire; mais étant advenu qu'une* vieille chassieuse du bout du pont^ avait empruncté la mèche d'icelle arquebouse pour realumer sa lanterne^ cella donna le temps au sang du Gascon de se racoiser; et de 'retraire cet encombrier à son pourfit. Ah ! le méchant vent^ â^-i!> comme il tolloit de dessus le cliicf du notaire son feutre^ et qu'il adouboit le dire du pescheur.

Le notaire traversa le potrt, et en chemitiant au long- de la rue Dauphiiie^ il se dolôit ainsi.

Las! poure et soufTreteu: que je suis ! estre aliané cliaque jour de ma chaitive vie, par mille malengins I estre mis en ce monde pour voir le fortunal des propos contumëlieux et vitupères tomber coinme grele drue sur moi et mon état ! Avoir été contraint par les mauvails foudres et tonnoireâ de Mère Eglise, de faire mariaige avec une Damoiselle tempesteuse ! être vilainement chassé fors la mienne ' maison par vents domestiques, emblé de mon feutre par vents du dehors! me trouver ccans le chief nud , emmi les noires ténèbres de la imict, à la merci du flux et reflux des accidens quelconques. Las! homme maleucoii* III. 56

treux ! quel vent des trente et deax peincb de la calamité vouldra souffler sur toi^ ainsi que sur tretous les autres ? Beau sire Dieu !

Ores que le notaire se guementait sur ses maulx et griefs en coustoyant un passaige obscur, une voix de dedans hucha uue garse* clianibcriere , et lui dit d'aller quérir le plus près notaire. Dca ! c'était lui , si je n'erre. 11 se revint ung petit , fila dans ledit passaige jusques à l'huîs y traversa uue manière de sale antique, et fut mené en une moult grant chambre demeublce de tout^ fors une longue pcrtuisanne, iiiig haubert, uue vieil épée rouillée , et une bandolierc, plantés à quatres distances égale» jouxte la parois»

Un vieil homme ^ qui piéça avait été gentilhomme, et qui l'était à cet heure, supposé <{ue fortune ne laidange , et corrompe la gentillesse du sang, gissait illec en son lit, son chicf sur la paulme de la main; une chandelle flambait sur une petite table tout près , et lès la table cloppait une chaire : le notaire s'jr bouta, si tira de sa pochette ung écritoire, a tout une fouille de papier blanc, la porta devant lui , trempa sa plume en l'encrier, courba son estomac contre la table, et se disposa à coucher par escript le testament du vieil gentilhomme*

Las, Sire, dict le vieil, soulevant soi ung tantinet, je n'ai, Dieu m'aide nulle chevance à laisser, pour le coût de votre escripture, fors mon histoire , et ne saurais mourir, sans la léguer au monde. Je vous en baille le pourfit , pour le labeur qu'alltîz avoir : elle est moult extraordinaire, et tant nouvelle, que nepourra se parangoner à nulle autre liistoiro.

Le notaire retrempa sa plume en l'ëcritoire.

O tout puissant directtur, et promeconde

des accidens de ma poure vie! dict le vieil

gentilhomme^ regardant moult souevement,

et lançant ses deux mains à mont vers le ciel ;

toi , dont la dexire m'a pourmené emmi cet

étrange labyrinthe, jusqu'à cette scène de de'-

confort, assiste la mémoire chancelante d'uu

homme ancien , et d'un poure désolé. Octroj e

à ma langue l'esperit de la vérité éternelle;

que cettuy homme étranger n'escripve nulle

chose , qui ne soit transumpte de ce livre sur

lequel, fict-il accollant ses mains ambeduis,

je dois être condamné ou absous.

Le notaire porta sa plume entre la chandelle et son œil.

Ceci est une histoire. Sire, qui mettra sus touttcs et chacunes les affections de la nature.

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et qui fendra de pitié le coeur de la cruauté la plusfelone.

Le notaire ardoit en lui de désir d'escripre^ et à cette un, il retrempa pour la troisième fois , sa plume en l'encrier. Le vieil homme ^ se tournant devers lui ^ racompta son bistoir» comme s^ensuit :

La manvaLsc icnnie dç papier ne conlenail rien de pins»

¥in DU TaOISIÈUE VOLUME.

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