‹ Œuvres complètes de La FontaineChapitre 103 sur 333 · LE VIEILLARD ET SES ENFANS · texte numérisé non relu

LE VIEILLARD ET SES ENFANS

joute puissance est foible à moins que d'estre unie.

'Ecoutez là-dessus l'Esclave de Phrigie.

Si l'ajouste du mien à son invention, C'est pour peindre nos mœurs, et non point par envie; Je suis trop au dessous de cette ambition. Phèdre enchérit souvent par un motif de gloire; Pour moy, de tels pensers me seroient malseans. Mais venons à la Fable, ou plustost à l'Histoire De celuy qui tâcha d'unir tous ses enfans.

Un Vieillard prest d'aller où la mort l'appelloit, Mes chers entans, dit il (à ses fils il parloit) Voyez si vous romprez ces dards liez ensemble; Je vous expliqueray le : les assemble.

L'Aîné les ay.int pris, .s ses efforts,

Lm rendit en disant : Je le Uonne aux plus forts. Un second luy succède, et se met en posture; Mais en vain. Un cadet tente aussi l'aventure.

134 Fables choisies.

Tous perdirent leur temps, le faisceau résista ; De ces dards joints ensemble un seul ne s'éclata. Foibles gens ! dit le Père, il faut que je vous montre Ce que ma force peut en semblable rencontre. On crût qu'il se moquoit, on sourit, mais à tort. Il sépare les dards, et les rompt sans effort. Vous voyez, reprit-il, l'effet de la concorde. Soyez joints, mes enfans, que l'amour vous accorde. Tant que dura son mal, il n'eut autre discours. Enfin se sentant prest de terminer ses jours. Mes chers enfans, dit-il, je vais oii sont nos Pères. Adieu, promettez-moy de vivre comme frères; Que j'obtienne de vous cette grâce en mourant. Chacun de ses trois fils l'en asseure en pleurant. Il prend à tous les mains ; il meurt ; et les trois frères Trouvent un bien fort grand, mais fort mêlé d'affaires. Un créancier saisit, un voisin fait procès ; D'abord nostre Trio s'en tire avec succès. Leur amitié fut courte, autant qu'elle étoit rare : Le sang les avoit joints, l'interest les sépare. L'ambition, l'envie, avec les consultans, Dans la succession entrent en mesme temps. On en vient au partage, on conteste, on chicane. Le Juge sur cent poincts tour à tour les condamne. Créanciers et voisins reviennent aussi-tost; Ceux-là sur une erreur, ceux-cy sur un défaut. Les frères des-unis sont tous d'avis contraire : L'un veut s'accommoder, l'autre n'en veut rien faire. Tous perdirent leur bien ; et voulurent trop tard Profiter de ces dards unis et pris à part.

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