LE DAUPHIN
Monseigneur,
'il y a quelque chose d'ingénieux ::$'iians la Republique des Lettres, on \peut dire que c'est la manière dont Esope a débité sa Morale. Il seroit véritablement à souhaiter que d^autres mains que les miennes y eussent ajouté les ornemens de la Poésie;
I . Louis, dauphin de France, appelé communément le grand Dauphin, fils de Louis XIV et de Marie-Thérèse d'Autriche, naquit à Fontainebleau le i" novembre 1661 et mourut ï Meudon le 14 avril 1711. Les six premiers livres de fables composant le recueil que La Fontaine lui offre ici furent achevés d'imprimer le p mars 1668. A cette époque le jeune prince avoit pour précepteur k président de Périgni, qui mourut en 1670 et fut alors remplacé par Bossuet. Richelet, qui, en 1689, a inséré celte dédicace dans un volume intitulé : Les plus belles lettrts du meilleurs âBteurs français, ayu des notes ^ fait la remarque suivante •«r le titre de Monseigneur donné au Dauphin : « Sous le Règne de Henri IV. de Louis XUI. et bien auparavant, on
4 Epistre.
puisque le plus sage des Anciens ' a jugé qu'ils n'y étaient pas inutiles. J'ose, Monseigneur, vous en présenter quelques Essais. C'est un Entretien convenable à vos premières années. Vous estes en un âge où l'amusement et les jeux sont permis aux Princes; mais en mesme temps vous devez donner quelques-unes de vos pensées à des réflections sérieuses. Tout cela se rencontre aux Fables que nous devons à Esope. L'apparence en est puérile, je le confesse; mais ces puerilitez servent d'envelope à des veritez importantes.
Je ne doute point, Monseigneur,, que vous ne regardiez favorablement des Inventions si utiles, et tout ensemble si agréables : car, que peut-on souhaiter davantage que ces deuxpoincts^ Ce sont eux qui ont introduit les Sciences parmy les hommes. Esope a trouvé un Art singulier de les joindre l'un
apelloit le Fils aîné du Roi de France, Monsieur, On l'a nommé quelque tems de la même sorte sous Louis XIV; mais, depuis douze ou treize ans. Sa Majesté a voulu qu'on nommât Monseigneur celui qu'on avoit apelé Monsieur, et cela avec justice. On n'a fait que lui redonner la qualité qu'il avoit eue avant le Règne de François I. On n'a qu'à lire les Cent Nouvelles nouvelles, et l'on verra que je ne dis rien là-dessus que de vrai. »
1. Il n'est pas fort difficile de deviner que par cette périphrase : le plus Sage des Anciens, La Fontaine veut désigner Socrate. Aujourd'hui on préféreroit avec raison se servir tout simplement du nom propre; il n'en étoit pas de même alors. Bouhours, dans ses Remarques nouvelles, publiées en 167Î, consacre un long article à cette question à propos des noms d'Epaminondas et de Cambyse dont les prédicateurs et les avocats avoient, à ce qu'il rapporte, singulièrement abusé. « M. Fléchier, dit-il, aime mieux un Ancien tout pur, que Thucidide, Xénophon; d'autres Ecrivains préfèrent un Sage à Socrate, et un Poëte à Juvénal. » (Edit. in-4", p. 147.)
Epistre. 5
avec l'autre. La lecture de son Ouvrage répand insensiblement dans une ame les semences de la vertu, et luy apprend à se connoistre, sans qu'elle s'apperçoive ae cette étude, et tandis qu'elle croit faire toute autre chose. Cest une Adresse dont s'est servi très-heureusement celuy sur lequel sa Majesté a jette les yeux pour vous donner des Instructions. Il fait en sorte que vous apprenez sans peine, ou, pour mieux parler, avec plaisir, tout ce qu'il est nécessaire qu'un Prince sçache. Nous espérons beaucoup de cette Conduite; mais à dire la vérité, il y a des choses dont nous espérons infiniment davantage. Ce sont. Monseigneur, les qualitez que nostre Invincible Monarque vous a données avec la Naissance ; c'est l'Exemple que tous les jours il vous donne. Quand vous le voyez former de si grands Desseins; quand vous le considérez qui regarde sans s'étonner l'agitation de l'Europe, et les machines qu'elle remué pour le détourner de son entreprise; quand il pénètre dés sa première démarche jusques dans le cœur d'une Province où l'on trouve à chaque pas des Barrières insurmontables, et qu'il en subjugue une autre en huit jours ', pendant la saison la plus ennemie de la guerre, lors que le repos et les plaisirs régnent dans les Cours des
I . Cette province subjuguée en huit jours, est la Franche- Comté qui venoit d'être soumise plus rapidement encore 3ue ne l'avoit été la Flandre l'année précédente. Corneille a it dans des stances Au Roy sur sa conquesU de la Franche- Comté :
Et la course en neuf lours achève une carrière Que l'on verroit couster un siitle à d'auucs Rois.
Voyez dans mon édition de Corneille, tome X, p. 214, la note relative au premier de ces deux vers.
6 Epistre.
autres Princes ; quand non content de dompter les hommes y il veut triompher aussi des Elemens; et quand au retour de cette Expédition où il a vaincu comme un Alexandre, vous le voyez gouverner ses peuples comme un Auguste; avouez le vray. Monseigneur, vous soupirez pour la gloire aussi bien que luy, malgré V impuissance de vos années; vous attendez avec impatience le temps où vous pourrez vous déclarer son Rival dans l'amour de cette divine Maistresse. Vous ne l'attendez pas, Monseigneur, vous le prévenez. Je n'en veux pour témoignage que ces nobles inquiétudes, cette vivacité, cette ardeur, ces marques d'esprit, de courage, et de grandeur d'ame que vous faites paroistre à tous les momens. Certainement c'est une joye bien sensible à nostre Monarque, mais c'est un spectable bien agréable pour l'Univers que de voir ainsi croistre une jeune Plante qui couvrira un jour de son ombre tant de Peuples et de Nations. Je devrois m'étendre sur ce sujet; mais comme le dessein que j'ay de vous divertir est plus proportionné à mes forces que celuy de vous louer, je me haste de venir aux Fables, et n'ajoùteray aux veritez que je vous ay dites que celles-cy : c'est. Monseigneur, que je suis avec un zèle respectueux,
Votre tres-humble, tres-obeïssant, et tres-fidelle serviteur,
De La Fontaine.