PREFACE
/indulgence que l'on a eue pour [Quelques-unes de mes Fables, me donne lieu d'espérer la mesme grâce pour ce Recueil. Ce n'est pas qu'un des Maistres de nosire Eloquence n'ait des-approuvé le dessein de les mettre en Vers. Il a creu que leur principal ornement est de n'en avoir aucun, que d'ailleurs la contrainte de la Poésie jointe à la sévérité de nostre Langue m'embarrassoient en beaucoup d'endroits, et bannircieni de la pluspart de ces Récits la breveté, qu'on peut fort bien appeller l'ame du Conte, puisque sans elle il faut nécessairement qu'il languisse. Cette opinion ne sçauroit partir que d'un homme d'excellent goust ' :
I . Cet homme « d'excellent goust », qui dissuadoit La Fontaine d'écrire ses fables, étoit l'avocat Olivier F^atru. La
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je demanderois seulement qu'il en relaschast quelque peu, et qu^il creust que les Grâces Lacedemoniennes ne sont pas tellement ennemies des Muses Françoises, que l'on ne puisse souvent les faire marcher de compagnie.
Après tout, je n'ay entrepris la chose que sur l'exemple, je ne veux pas dire des Anciens, qui ne tire point à conséquence pour moy, mais sur celuy des Modernes. C'est de tous temps, et chez tous les peuples qui font profession de Poésie, que le Parnasse a jugé cecy de son Appanage. A peine les Fables qu'on attribue à
troisième et la quatrième de ses lettres à Olindey écrites en 1659, nous offrent des modèles de ces apologues en prose sans aucun ornement, auxquels il vouloit qu'on s'en tînt. Leur extrême brièveté nous permet de les mettre sous les yeux du lecteur qui pourra les comparer aux fables dans lesquelles La Fontaine a traité les mêmes sujets. Apologue de l'Idole.
Un pauvre homme qui avoit chez lui un dieu de bois, prioit tous les jours ce dieu de le tirer de la misère où il se trouvoit. Enfin voyant que toutes ses dévotions lui étoient infructueuses, de dépit il prend l'Idole, et le jettant de grande force contre. terre, il le met en pièces, L'Idole au dedans étoit plein d'or; et aussitôt qu'il fut brisé, cet or parut. Le pauvre homme le ramasse, et s'écrie en le ramassant : Que tu es méchant f Que tu es ingrat! Quand je t'adorois, tu ne m'as fait aucun bien; et maintenant que je viens de t'outrager, tu m'as enrichi.
Apologue du Vieillard et de la Mort.
Un pauvre homme chargé d'années, coupe du bois dans une forêt, et l'emporte sur ses épaules. Après avoir cheminé longtemps avec grand travail, enfin le cœur et les forces lui manquant, il jette son fardeau par terre, et las d'une vie si malheureuse, souhaite et appelle cent fois la mort. La mort vient, et lui demande ce qu'il veut d'elle. Le vieillard épouvanté : Je veux, dit-il, que tu m'aides à me charger.
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Esope virent le jour, que Socrate trouva à propos de les habiUer des livrées des Muses. Ce que Platon en rapporte est si agréable, que je ne puis m'empescher d'en faire un des ornemens de cette Préface. Il dit que Socrate estant condamné au dernier supplice,, l'on remit l'exécution de l'Arrest à cause de certaines Festes. Cebes l'alla voir le jour de sa mort. Socrate luy dit que les Dieux l'avoient averty plusieurs fois pendant son sommeil, qu'il devoit s'appliquera la Musique avant qu'il mourust. Il n'avoit pas entendu d'abord ce que ce songe signifioil : car comme la Musique ne rend pas l'homme meilleur, à quoy bon s'y attacher? Il faloit qu'il y eust du mystère l:^-dessous; d'autant plus que les Dieux ne se lassoient point de luy envoyer la mesme inspiration. Elle luy estoit encore venue une de ces Festes. Si bien qu'en son-
f;eant aux choses que le Ciel pouvoit exiger de uy, il s'estoit avisé que la Musique et la Pocsie ont tant de rapport, que possible estoit-ce de la dernière qu'il s'agissoit : Il n'y a point de bonne Poésie sans Harmonie; mais il n'y en a point non plus sans fiction ; et Socrate ne sçavoit que dire la vérité. Enfin il avoit trouvé un tempérament. C'estoit de choisir des Fables qui continssent quelque chose de véritable, telles que sont celles d'Esope. Il employa donc à les mettre en Vers les derniers momens de sa vie.
Socrate n'est pas le seul qui ait considéré comme sœurs, la Poésie et nos Fables. Phèdre a témoigné qu'il estoit de ce sentiment; et par l'excellence de son Ouvrage nous pouvons
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juger de celui du Prince des Philosophes. Après Phèdre , Avienus a traité le mesme sujet. Enfin les Modernes les ont suivis. Nous en avons des exemples non-seulement chez les Estrangers, mais chez nous. Il est vray que lors que nos gens y ont travaillé, la Langue estoit si différente de ce qu'elle est, qu'on ne les doit considérer que comme Estrangers. Cela ne m'a point détourné de mon Entreprise; au contraire, je me suis flaté de Pesperance que si je ne courois dans cette Carrière avec succez, on me donneroit au moins la gloire de l'avoir ouverte.
Il arrivera possible que mon travail fera naistre à d'autres personnes l'envie de porter la chose plus loin. Tant s'en faut que cette matière soit épuisée, qu'il reste encore plus de Fables à mettre en Vers, que je n'en ay mis. J'ay choisi véritablement les meilleures, c'est-àdire celles qui m'ont semblé telles. Mais outre que je puis m'estre trompé dans mon choix, il ne sera pas difficile de donner un autre tour à celles-là mesme que j'ay choisies ; et si ce tour est moins long, il sera sans doute plus approuvé. Quoy qu'il en arrive, on m'aura toujours obligation; soit que ma témérité ait esté heureuse, et que je ne me sois point trop écarté du chemin qu'il faloit tenir, soit que j'aye seulement excité les autres à mieux faire.
Je pense avoir justifié suffisamment mon dessein; quant à l'exécution, le Public en sera juge. On ne trouvera pas icy l'elegance ni l'extrême breveté, qui rendent Phèdre recommandable; ce sont qualitez au dessus de ma por-
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tée. Comme il m'étoit impossible de l'imiter en cela, j'ay crû qu'il faloit en recompense égayer l'Ouvrage plus qu'il n'a fait. Non que je le blasme d'en estre demeuré dans ces termes : la Langue Latine n'en demandoit pas davantage; et si l'on y veut prendre garde, on reconnoistra dans cet Auteur le vray Caractère et le vray Génie de Terence. La simplicité est magnifique chez ces grands hommes : moy qui n'ay pas les perfections du langage comme ils les ont eues, je ne la puis élever à un si haut point. Il a donc falu se recompenser d'ailleurs; c'est ce que j'ay fait avec d'autant plus de hardiesse que Quintillien dit qu'on ne sçauroit trop égayer les Narrations '. Il ne s'agit pas icy d'en apporter une raison; c'est assez que Quintillien l'ait dit. J'ay pourtant considéré que ces Fables estant sceués de tout le monde, )e ne ferois rien si je ne les rendois nouvelles par quelques traits qui en relevassent le goust. C'est ce qu'on demande aujourd'huy. On veut de la nouveauté et de la gayeté. Je n'appelle pas gayeté ce qui excite le rire; mais un certain charme, un air agréable qu'on peut donner à toutes sortes de sujets, mesme les plus sérieux.
Mais ce n'est pas tant par la forme que j'ay donnée à cet Ouvrage qu'on en doit mesurer le prix, que par son utilité et par sa matière. Car qu'y a-i-il de recoramandable dans les produc-
I. Ego vero narrationem... ut si ullam partem orationis omni qua potcst gratia et venerc ciornandam puto. Quint.
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tions de l'esprit, qui ne se rencontre dans l'Apologue ? C'est quelque chose de si divin, que plusieurs personnages de l'Antiquité ont attribué la plus grande partie de ces Fables à Socrate, choisissant pour leur servir de Père, celuy des mortels qui avoit le plus de communication avec les Dieux. Je ne sçais comme ils n'ont point fait descendre du Ciel ces mesmes Fables, et comme ils ne leur ont point assigné un Dieu qui en eust la Direction, ainsi qu'à la Poésie et à l'Eloquence. Ce que je dis n'est pas tout-à-fait sans fondement; puisque s'il m^est permis de mesler ce que nous avons de plus sacré parmy les erreurs du Paganisme, nous voyons que la Ve-rite a parlé aux hommes par Paraboles; et la Parabole est-elle autre chose que l'Apologue, c'est-à-dire un exemple fabuleux, et qui s'insinue avec d'autant plus de facilité et d'effet, qu'il est plus commun et plus familier ? Qui ne nous proposeroit à imiter que les maistres de la Sagesse, nous fourniroit un sujet d'excuse; il n'y en a point quand des Abeilles et des Fourmis sont capables de cela mesme qu'on nous demande.
C'est pour ces raisons que Platon ayant banny Homère de sa Republique, y a donné à Esope une place tres-honorable. Il souhaite que les enfans succent ces Fables avec le lait : il recommande aux Nourrices de les leur apprendre ; car on ne sauroit s'accoutumer de trop bonneheure à la sagesse et à la vertu : Plûtost que d'estre réduits à corriger nos habitudes, il faut travailler à les rendre bonnes, pendant qu'elles
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sont encore indifférentes au bien ou au mal. Or quelle méthode y peut contribuer plus utilement que ces Fables ? Dites à un enfant que Crassus allant contre les Parthes, s'engagea dans leur Pais sans considérer comment il en sortiroit : que cela le fit périr luy et son armée, quelque effort qu'il fist pour se retirer. Dites au mesme enfant, que le Renard et le Bouc descendirent au fond d'un puits pour y éteindre leur soif : que le Renard en sortit s'étant servy des épaules et des cornes de son Camarade comme d'une échelle : au contraire le Bouc y demeura pour n'avoir pas eu tant de prévoyance, et par conséquent il faut considérer en toute chose la fm. Je demande lequel de ces deux exemples fera le plus d'impression sur cet enfant. Ne s'arresiera-t-il pas au dernier, comme plus conforme et moins disproportionné que l'autre à la petitesse de son esprit? Il ne faut pas m'alleguer que les pensées de l'enfance sont d'elles-mesmes assez enfantines, sans y joindre encore de nouvelles Badineries. Ces Badineries ne sont telles qu'en apparence , car dans le fond elles portent un sens tres-solide. Et comme par la définition du Point, de la Ligne, de la Surface, et par d'autres principes tres-familiers nous parvenons à des connoissances qui mesurent enfin le Ciel et la Terre; de mesme aussi, par les raisonnemens et conséquences que l'on peut tirer de ces Fables, on se forme le jugement et les mœurs, on se rend capable des grandes choses.
Elles ne sont pas seulement Morales; elles donnent encore d'autres connoissances. Les
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proprietez des Animaux, et leurs divers Caractères y sont exprimez; par conséquent les nostres aussi, puisque nous sommes l'abrégé de ce qu'il y a de bon et de mauvais dans les créatures irraisonnables. Quand Promethée voulut former l'homme, il prit la qualité dominante de chaque Beste. De ces pièces si différentes il composa nostre espèce , il fit cet Ouvrage qu'on appelle le petit monde. Ainsi ces Fables sont un Tableau où chacun de nous se trouve dépeint. Ce qu'elles nous représentent confirme les personnes d'âge avancé dans les connoissances que l'usage leur a données, et apprend aux enfans ce qu'il faut qu'ils sçachent. Comme ces derniers sont nouveau-venus dans le monde, ils n'en connoissent pas encore les habitans, ils ne se connoissent pas eux mesmes. On ne les doit laisser dans cette ignorance que le moins qu'on peut : il leur faut apprendre ce que c'est qu'un Lion, un Renard, ainsi du reste; et pourquoy l'on compare quelquefois un homme à ce Renard ou à ce Lion. C'est à quoy les Fables travaillent : les premières Notions de ces choses proviennent d'elles.
J'ay déjà passé la longueur ordinaire des Préfaces; cependant je n'ay pas encore rendu raison de la conduite de mon Ouvrage. L'Apologue est composé de deux parties, dont on peut appeller l'une le Corps, l'autre l'Ame. Le Corps est la Fable, l'Ame la Moralité. Aristote n'admet dans la Fable que les Animaux; il en exclud les hommes et les Plantes. Cette Règle est moins de nécessité que de bien-
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séance, puisque ny Esope, ny Phèdre, ny aucun des Fabulistes ne l'a gardée ; tout au contraire de la Moralité dont aucun ne se dispense. Que s'il m'est arrivé de le faire, ce n'a esté que dans les endroits où elle n'a pu entrer avec grâce, et où il est aisé au Lecteur de la suppléer. On ne considère en France que ce qui plaist. C'est la grande règle, et pour ainsi dire la seule. Je n'ay donc pas creu que ce fust un crime de passer par-dessus les anciennes Coutumes, lors que je ne pouvois les mettre en usage sans leur faire tort. Du temps d'Esope, la Fable estoit contée simplement, la Moralité séparée, et toujours ensuite. Phèdre est venu, qui ne s'est pas assujetty à cet Ordre : il embellit la Narration, et transporte quelquefois la Moralité de la fm au commencement. Quand il seroit nécessaire de luy trouver place, je ne manque à ce précepte .que pour en observer un qui n'est pas moins important. C'est Horace qui nous le donne. Cet Auteur ne veut pas qu'un Ecrivain s'opiniastre contre l'incapacité de son esprit, ni contre celle de sa matière. Jamais, à ce qu'il prétend, un homme qui veut réussir n'en vient jusques-là : il abandonne les choses dont il voit bien qu'il ne sçauroit rien faire de bon .
Et qux Desperat tractata nitcscerc posse, relinquii •.
C'est ce que j'ay fait à l'égard de quelques Moralitez, du succez desquelles je n'ay pas bien espéré.