‹ Œuvres complètes de La FontaineChapitre 6 sur 333 · LE PHRYGIEN · texte numérisé non relu

LE PHRYGIEN

ous n'avons rien d'asseuré touchant la naissance d'Homère et d'Esope. A peine mesme scait-on ce oui leur est arrivé de plus remarquable. C est dequoy' il y a lieu ie s'étonner, veu que l'Histoire ne rejette pas des :hoscs moins agréables et moins nécessaires que celleà*. Tant de destructeurs de Nations, tant de Princes >ans mérite, ont trouvé des gens qui nous ont appris usqu'aux moindres particularitez de leur vie, et nous Ignorons les plus importantes de celles d'Esope et f Homère, c'est-à dire des deux personnages qui ont le mieux mérité des Siècles suivans. Car Homère n'e^t as seulement le Père des Dieux, c'est aussi celuy des ons Poiles. Quant à Esope, il me semble qu'on le devoit mettre au nombre des Sages, dont la Grèce s'est

1. On lit dans l'édition de 1668 : C'est dont il y a lieu de s'étonner,

2. Ainsi dans les éditions publiées du vivant de l'auteur. CtlUs-ld dans toutes les éditions modernes

La Fontaine. — /. a

i8 La Vie

tant vantée, luy qui enseignoit la véritable Sagesse, et qui l'enseignoit avec bien plus d'art que ceux qui en donnent des Définitions et des Règles. On a véritablement recueilly les vies de ces deux grands Hommes; mais la pluspart des Sçavans les tiennent toutes deux fabuleuses; particulièrement celle que Planude a écrite. Pour moy, je n'ay pas voulu m'engager dans cette Critique. Comme Planude vivoit dans un siècle où la mémoire des choses arrivées à Esope ne devoit pas estre encore éteinte, j'ay crû qu'il sçavoit par tradition ce qu'il a laissé \ Dans cette croyance je l'ay suivy, sans retrancher de ce qu'il a dit d'Esope que ce qui m'a semblé trop puérile ou qui s'écartoit en quelque façon de la bien-seance.

Esope estoit Phrygien , d'un Bourg appelle Amorium. Il nacquit vers la cinquante-septième Olympiade, quelque deux cens ans après la fondation de Rome. On ne sçauroit dire s'il eut sujet de remercier la Nature, ou bien de se plaindre d'elle : car en le douant d'un tres-bel esprit, elle le fit naistre difforme et laid de visage, ayant à peine figure d'homme; jusqu'à luy refuser presque entièrement l'usage de la parole. Avec ces défauts, quand il n'auroit pas esté de condition à estre Esclave, il ne pouvoit manquer de le devenir. Au reste , son ame se maintint toujours libre, et indépendante de la fortune. Le premier Maistre qu'il eut, l'envoya aux champs labourer la terre; soit qu'il le jugeast incapable de toute autre chose, soit pour s'oster de devant les yeux un objet si désagréable. Or il arriva que ce Maistre estant allé voir sa maison des champs, un Païsan lui donna des Figues : il les trouva belles, et les fit serrer fort soigneusement, donnant ordre à son

I. L'intervalle entre Esope et Planude étoit de 1800 ans au moins. La Fontaine semble ne pas s'en être rendu compte; à moins qu'il ne faille voir là une de ces distractions auxquelles il étoit sujet.

d'Esope. 19

Sommelier, appelé Agathopus, de les luy apporter au sortir du bain. Le hazard voulut qu'Esope eut affaire dans le logis. Aussi-tost qu'il y fut entre, Agathopus se servit de l'occasion, et mangea les Figues avec quelques-uns de ses Camarades; puis ils rejetterent cette friponnerie sur Esope, ne croyant pas qu'il se pust jamais justifier, tant il estoit bègue, et paroissoit idiot. Les chastimens dont les Anciens usoient envers leurs Esclaves, estoient fort cruels, et cette faute trespunissable. Le pauvre Esope se jetta aux pieds de son Maistre; et se faisant entendre du mieux qu'il pût, il témoigna qu'il demandoil pour toute grâce qu'on sursist de quelques momens sa punition. Cette grâce luy ayant esté accordée, il alla quérir de l'eau tiède, la bût en présence de son Seigneur, se mit les doigts dans la bouche; et ce qui s'ensuit; sans rendre autre chose que cette eau seule. Après s'estre ainsi justifié, il fit signe qu'on obligeasl les autres d'en faire autant. Chacun demeura surpris : on n'auroit pas crû qu'une telle invention pûst partir d'Esope. Agathopus et ses Camarades ne parurent point étonnez. Ils Durent de l'eau comme le Phrygien avoit fait, et se mirent les doigts dans la bouche; mais ils se gardèrent bien de les enfoncer trop avant. L'eau ne laissa pas d'agir, et de mettre en évidence les Figues toutes crues encore, et toutes vermeilles. Par ce moyen Esope se garantit; ses accusateurs furent punis doublement, pour leur gourmandise et pour leur méchanceté. Le lendemain, après que leur Maistre fut party, et le Phrygien estant à son travail ordinaire, quelques Voyageurs égarez (aucuns disent que c'estoient des Prestres de Diane, le prièrent au nom de JupitCt' Hospitalier au'il leur enseignast le chemin qui conduisoit â la Ville. Esope les obligea premièrement de se reposer à l'ombre; puis leur ayant présenté une légère collation, il voulut eslre leur guiae, et ne les quitta qu'après qu'il les eut remis dans leur chemin. Les bonnes gens levèrent les mains nu Ciel, et prièrent

20 La Vie

Jupiter de ne pas laisser cette action charitable sans recompense. A peine Esope les eut quittez, que le chaud et la lassitude le contraignirent de s'endormir. Pendant son sommeil il s'imagina que la Fortune estoit debout devant luy, qui luy délioit la langue, et par mesme moyen luy faisoit présent de cet art dont on peut dire qu'il est l'Auteur. Réjouy de cette avanture, il s'éveilla en sursaut; et en s'éveillant. Qu'est-cecy? dit-il, ma voix est devenue libre; je prononce bien un rasteau, une charrue, tout ce que je veux. Cette merveille fut cause qu'il changea de Maistre. Car comme un certain Zenas qui estoit là en qualité d'Oeconome, et qui avoit l'œil sur les Esclaves, en eut batu un outrageusement pour une faute qui ne le meritoit pas, Esope ne put s'empescher de le reprendre ; et le menaça que ses mauvais traitemens seroient sceus; Zenas pour le prévenir, et pour se vanger de luy, alla dire au Maistre qu'il estoit arrivé un prodige dans sa maison : que le Phrygien avoit recouvré la parole; mais que le méchant ne s'en servoit qu'à blasphémer, et à médire de leur Seigneur. Le Maistre le crût, et passa bien plus avant, car il luy donna Esope, avec liberté d'en faire ce qu'il voudroit. Zenas de retour aux champs, un Marchand i'alla trouver, et luy demanda si pour de l'argent il le vouloit accommoder de quelque Çeste de somme. Non pas cela, dit Zenas, je n'en ay pas le pouvoir; mais je te vendray si tu veux un de nos Esclaves. Là-dessus ayant fait venir Esope, le Marchand dit : Est-ce afin de te mocquer que tu me proposes l'achapl de ce personnage? On le prendroit pour un Outre*. Dés que le Marchand eut ainsi parlé, il prit congé.

I. Nous suivons, comme nous l'avons annoncé, l'édition de 1 678-1 694, mais on lit une outre dans l'édition de 1668. Cette variante s'explique par les changements de genre que ce mot a subis. Voir le lexique à la fin des œuvres.

d'Esope. 21

d'eux, partie murmurant, partie riant de ce bel objet. Esope le rappela, et luy dit: Achepte-moy hardiment: je ne te seray pas inutile. Si tu as des enfants qui crient et qui soient méchans, ma mine les fera taire ; on les menacera de moy comme de la Beste. Cette raillerie plût au Marchand. Il achepta nostre Phry-

fjien trois oboles, et dit en riant : Les Dieux soient oùez ; je n'ay pas fait grande acquisition à la vérité, aussi n'ay-je pas déboursé grand argent. Entre-autres denrées, ce Marchand trahquoit d Esclaves. Si bien qu'allant à Ephese pour se défaire de ceux qu'il avoit, ce que chacun d'eux devoit porter pour la commodité du voyage fut départy selon leur employ et selon leurs forces. Esope pria que l'on eust égard à sa taille; qu'il estoit nouveau venu, et devoit estre traité doucement. Tu ne porteras rien, si tu veux, luy repartirent SCS Camarades. Esope se picqua d'honneur, et voulut avoir sa charge comme les autres. On le laissa donc choisir. Il prit le Panier au pain ; C'estoit le fardeau le plus pesant. Chacun crut qu'il l'avoil fait par bestise : mais dés la disnée le Panier fut entamé, et le Phrygien déchargé d'autant; ainsi le soir et de mesme le lendemain ; de façon qu'au bout ae deux jours il marchoit à vuide. Le bon sens et le raisonnement du personnage furent admirez. Quant au Marchand, il se défit de tous ses Esclaves, à la reserve d'un Grammairien, d'un Chantre, et dEsope, lesquels il alla exposer en vente à Samos. Avant que de les mener sur la place, il fit habiller les deux premiers le plus proprement qu'il pût, comme chacun farde sa marchandise. Esope au contraire ne fut vestu que d'un sac. et placé entre ses deux Compagnons, afin de leur donner lustre. Quelques acheteurs se présentèrent; entre autres un Philosophe appelle Xantus. Il demanda au Grammairien et au Chantre ce qu'ils sçavoient faire : Tout, reprirent-ils. Cela fit rire le Phrygien, on peut s'imaginer de quel air. Planude rapporte qu'il s'en falut peu qu'on ne prist la fuite,

22 La Vie

tant il fit une effroyable grimace. Le Marchand fit son Chantre mille oboles, son Grammairien trois mille, et en cas que l'on achetast l'un des deux, il devoit donner Esope par dessus le marché. La cherté du Grammairien et du Chantre dégoûta Xantus. Mais pour ne pas retourner chez soj^ sans avoir fait quelque empiète, ses disciples lui conseillèrent d'acheter ce petit bout d'homme qui avoit ry de si bonne grâce : on en feroit un épouvantail : il divertiroit les gens par sa mine. Xantus se laissa persuader, et fit prix d'Esope à soixante oboles. Il luy demanda devant que de l'acheter, à quoy il luy seroit propre; comme il l'avoit demandé à ses Camarades. Esope répondit, à rien, puisque les deux autres avoient tout retenu pour eux. Les Commis de la Douane remirent généreusement à Xantus le sol pour livre, et luy en donnèrent quitance sans rien payer. Xantus avoit une femme de goust assez délicat, et à qui toutes sortes de gens ne plaisoient pas ; si bien que de luy aller présenter sérieusement son nouvel Esclave, il n'y avoit pas d'apparence; à moins qu'il ne la voulust mettre en colère, et se faire mocquer de luy. Il jugea plus à propos d'en faire un sujet de plaisanterie; et alla dire au logis qu'il venoit d'acheter un jeune Esclave le plus beau du monde et le mieux fait. Sur cette nouvelle, les filles qui servoient sa femme se pensèrent battre à qui l'auroit pour son serviteur; mais elles furent bien étonnées quand le Personnage parut. L'une se mit la main devant les yeux, l'autre s'enfuit, l'autre fit un cry. La Maistresse du logis dit que c'estoit pour la chasser qu'on luy amenoit un tel Monstre: qu'il y avoit long-temps que le Philosophe se lassoit d'elle. De parole en parole le différend s'échauffa, jusqu'à tel poinct que la femme demanda son bien, et voulut se retirer chez ses parens. Xantus fit tant par sa patience, et Esope par son esprit. Que les choses s'accommodèrent. On ne parla plus de s en aller, et peut-être que l'accoutumance effaça

d'Esope. 2]

i ia fin une partie de la laideur du nouvel Esclave. Je lâisseray oeaucoup de petites choses où il fit paroistre la vivacité de son esprit : car quoy qu'on puisse juger par là de son Caractère, elles sont de trop peu de conséquence pour en informer la postérité, v'oicy seulement un échantillon de son bon sens et de riçnorance de son Maistre. Celuy-cy alla chez un Jardinier se choisir luy-mesme une salade. Les herbes cueillies, le Jardinier le pria de luy satisfaire l'esprit sur une difficulté qui regardoit la Philosophie aussi-bien que le Jardinage. C'est que les herbes qu'il plantoit et qu'il cultivoit avec un grand soin ne profitoient point, tout au contraire de celles que la terre produisoit d'elle-mesme, sans culture ny amendement. Aantus rapporta le tout à la Providence, comme on a coutume de faire quand on est court. Esope se mit à rire; et ayant tiré son Maistre à part, il luy conseilla de dire à ce Jardinier qu'il luy avoit fait une réponse ainsi générale, parce que la question n'estoit pas digne de luy; il le laissoit donc avec son garçon, qui asseurément le satisferoit. Xantus s'estant allé promener d'un autre costé du Jardin, Esope compara la terre à une femme, qui ayant des enfans d'un premier mary en épouseroit un second qui auroit aussi des enfans d'une autre femme : Sa nouvelle Espouse ne manqueroit pas de concevoir de l'aversion pour ceux-cy, et leur osteroit la nourriture, afin que les siens en profitassent. Il en estoit ainsi de la terre, qui n'adoptoit qu'avec peine les productions du travail et de la culture, et qui reservoit toute sa tendresse et tous ses bien-faits pour les siennes seules; elle estoit marastre des unes, et mère passionnée des autres. Le Jardinier parut si content de cette raison ou'il offrit à Esope tout ce qui étoit dans son Jardin. Il arriva Quelque temps après un grand différend entre le Pnilosophe et sa Femme. Le Philosophe estant de festin mit i part quelques friandises ; et dit à Esope. Va porter cecy à ma bonne Amie. Esope

24 ' La Vie

l'alla donner à une petite Chienne qui estoit les délices de son Maistre. Xantus de retour ne manqua pas de demander des nouvelles de son Présent, et si on l'avoit trouvé bon. Sa femme ne comprenoit rien à ce langage : On fit venir Esope pour l'éclaircir. Xantus qui ne cherchoit qu'un prétexte pour le faire battre, luy demanda s'il ne luy avoit pas dit expressément : Va-t-en porter de ma part ces friandises à ma bonne amie. Esope j-épondit là-dessus que la bonne amie n'estoit pas la femme, qui pour la moindre parole menaçoit de faire un divorce, c'estoit la Chienne qui enduroit tout, et qui revenoit faire caresses après qu'on l'avoit battue. Le Philosophe demeura court; mais sa femme entra dans une telle colère, qu'elle se retira d'avec luy. Il n'y eut parent ny amy par qui Xantus ne lui fist parler, sans que les raisons ny les prières y gagnassent rien. Esope s'avisa d'un stratagème. Il acheta force gibier, comme pour une nopce considérable, et fit tant qu'il fut rencontré par un des domestiques de sa Maistresse. Celuy-cy luy demanda pourquoy tant d'apprests. Esope lui dit que son Maistre, ne pouvant obliger sa femme de revenir, en alloit épouser une autre. Aussi-tost que la Dame sceut cette nouvelle, elle retourna chez son Mary par esprit de contradiction, ou par jalousie. Ce ne fut pas sans la garder bonne à Esope, qui tous les jours faisoit de nouvelles pièces à son Maistre, et tous les jours se sauvoit du chastiment par quelque trait de subtilité. Il n'estoit pas possible au Philosophe de le confondre. Un certain jour de marché, Xantus qui avoit dessein de régaler quelques uns de ses Amis, luy commanda d'acheter ce qu'il y auroit de meilleur, et rien autre chose. Je t'apprendray, dit en soy-mesme le Phrygien, à spécifier ce que tu souhaites, sans t'en remettre à la discrétion d'un Esclave. Il n'acheta donc que des langues, lesquelles il fit accommoder à toutes les sausses : l'Entrée, le Second, l'Entre-mets, tout ne fut que langues. Les Conviez louèrent d'abord le

d'Esope. 25

choix de ce Mets, à la fin, ils s'en dégoûtèrent. Ne t'ay-je pas commandé, dit Xantus, d'acheter ce qu'il y auroit de meilleur? Et au'y a-t-il de meilleur que la Langue? reprit Esope. C est le lien de la vie civile, la Clef des Sciences, l'Organe de la vérité et de la raison. Par elle on bastit les Villes, et on les police; on instruit; on persuade; on règne dans les Assem* blées ; on s'acquitte du premier de tous les devoirs qui est de louer les Dieux. Et bien (dit Xantus qui prétendoit l'attraper) achete-moy demain ce qui est de pire : ces mesmes personnes viendront chez moy, et )e veux diversifier. Le lendemain Esope ne fit servir* que le mesme Mets, disant que la Langue est la pire chose qui soit au monde. C'est la Nfere de tous débats , la Nourrice des procez , la source des divisions et des guerres. Si l'on dit qu'elle est l'Organe de la Vérité, c'est aussy celuy de l'ferreur, et oui pis est, de la Calomnie. Par elle on détruit les Villes, on persuade de méchantes choses. Si d'un costé elle loue les Dieux, de l'autre elle profère des Blasphèmes contre leur puissance. Quelqu'un de la compagnie dit à Xantus, que véritablement ce valet luy estoit fort nécessaire ; car il sçavoit le mieux du monde exercer la patience d'un Philosophe. Dequoy vous mettezvous en peine? reprit Esope. Et trouve-moy, dit Xantus, un homme qui ne se mette en peine de rien. Esope alla le lendemain sur la place; et voyant un Paisan qui regardoit toutes choses avec la froideur et l'indifférence d'une statue, il amena ce Paisan au logis. Voili, dit-il i Xantus, l'homme sans soucy que vous demandez. Xantus commanda à sa femme de faire chauffer de l'eau, de la mettre dans un bassin, puis de laver elle-mesme les pieds de son nouvel Hoste. l^ Paisan la laissa faire, quoy qu'il sceustfort bien qu'il ne mentoit pas cet honneur; mais il disoit en luy-mesme : C'est peut-estrc la coutume d'en user

Page 1