CONCLUSION DE LA PREMIÈRE PARTIE
Evidence et liaison des vérités défendues.
I. Les vérités dont nous nous étions assurés par une discussion courte, mais sérieuse, doivent présentement nous paraître d'une évidence bien éclatante. Jamais une vérité ne se fait sentir plus vivement à notre âme que lorsque, d'un côté, elle se suffit à ellemême pour dissiper les nuages dont nous voudrions l'obscurcir; et que, de l'autre, elle nous met dans la nécessité, ou de l'embrasser, ou de recevoir des fantômes ridicules et bizarres. N'est-ce pas là notre position, mon cherEusèbe, par rapport à la spiritualité de notre âme, à l'existence de Dieu, a la vie future, aux règles des mœurs ? Vous n.viez recueilli, contre ces dogmes, de l'hu-
jianité, les chicanes, les subtilités, les difficultés des prétendus esprits forts. Qu'avons-
ious fait pour les défendre, ces dbgmes pré-
;ieux? Deux choses bien simples: d'abord tjous avons regardé, pour ainsi dire, de plus
Jiès ces dogmes; nous avons ensuite envi-
sagé Jes suppositions de leurs adversaires. En regardant de près les dogmes, n'avonsnous pas vu sortir de leur sein une lumière brillante qui a mis en fuite tous ces nuages qu'on nous présentait pour les dérober à nos veux? Qu'avons-nous aperçu dans les suppositions de leurs adversaires? des fantômes hideux, qui n'ont pu naître que dans des cerveaux en délire. On aurait lieu d'être étonné que des hommes auxquels on ne peut refuser des talents supérieurs, fussent capables de rêveries si grossières et si stupides, si l'on ne savait combien les passions obscurcissent les lumières de l'esprit.
II. La liaison des dogmes du genre humain n'est pas moins ravissante que leur évidence. La spiritualité de l'âme conduit nécessairement à un premier être souverainement parfait : ces deux vérités sont inséparables d'une vie future et des règles des mœurs; et les règles des mœurs ramènent à la spiritualité de l'âme, à l'existence de Dieu, à une vie future.
III. Notre âme, cette partie principale de nous-mêmes, je dirais presque l'unique, puisque sans elle serions-nous plus qu'un brin d'herbe? cet être qui se connaît luimême sans rapporta la matière, qui se sent si supérieur aux corps, parce qu'il les connaît, et qu'il n'en est pas connu ; qui meut une portion de matière qui la tourne et la retourne à son gré, qui la dévoue à la mort quand il lui plaît; qui, par le moyen de cette petite portion soumise à son empire, dispose de tous les corps qui l'environnent, avec tant d'art et d'industrie ; cet être simple, qui a le sentiment de sa propre existence, qui est indivisible, actif, libre, né pour le vrai et pour le bien, quelle est son origine? Il n'existe pas de lui-même, car il se connaît imparfait. Vient-il de la matière ? Comment la matière produirait-elle un effet qui n'a rien de commun avec elle et qui lui est si supérieur? Un être pensant ne peut avoir pour principe qu'un être pensant. Mais comment un être pensant peut-il produire un effet hors de lui-même ? Simple et indivisible par sa nature, il ne peut rien détacher de son être. Il ne peut donc produire un effet qu'en le faisant passer du non-être à l'être. Or pour opérer ainsi, il faut être par soi : il faut posséder l'être dans la suprême perfection. Il y a donc dans la nature un être pensant qui existe par soi et qui est la source de tout ce qui a l'existence. C'est ainsi que la spiritualité de notre âme conduit nécessairement à un premier Etre souverainement parfait. Or ces deux premières vérités ne peuvent être séparées d'une vie fuiure et des règles des mœurs.
IV. Notre âme est spirituelle; elle ne peut donc périr, comme les corps, par la dissolution de ses parties ; il faut, on qu'elle subsiste toujours dans son intégrité, ou qu'elle cesse totalement d'être. Elle a pour principe l'Etre par soi souverainement parfait, souverainement vrai, bon, justo, qui n'a pu lui donner l'existence que pour luimême , c'est-à-dire, pour le connaître et
pour l'aimer; elle est donc faite pour connaître la vérité éternelle, pour aimer le bien infini ; elle est donc faite pour connaître et pour aimer éternellement; elle est donc immortelle. Comment serait-il possible de désunir ces vérités ?
Vous conviendrez sans doute que notre âme étant spirituelle, ne peut périr par la dissolution de ses parties; puisque n'ayant point de parties, elle ne peut être divfsée, se rompre, se résoudre en vapeurs ou en fumée; qu'elle ne peut être détruite par quelques causes naturelles , celles-ci ne détruisant rien, qu'en brisant "la tissure des parties, et décomposant les corps. Vous conviendrez encore que notre âme ayant pour principe l'Etre souverainement parfait, elle n'a reçu l'existence que pour le connaître et l'aimer, lui qui est la vérité et la source de toute vérité, lui qui est le bien et la plénitude de tous biens; et non pour aimer les corps, qui ne sont faits eux-mêmes que pour l'élever à la connaissance et à l'admiration de la puissance et de la sagesse qui les a formés, et qui les entretient clans le bel ordre où nous les voyons. Que nierez-vous donc? Nierez-vous que, de ce que notre âme est faite pour connaître et aimer Dieu, il suive qu'elle soit faite pour le connaître et l'aimer éternellement? Mais dites-moi, je vous prie, si ces vérités : II y a un Etre souverainement parfait : notre âme est faite pour connaître cet Etre et pour l'aimer, vous paraissent susceptibles de changement en elles-mêmes, ou à votre égard? ÎNon, répondez-vous, ces vérités me paraissent immuables; c'est ainsi que je les conçois, et je sens qu'il m'est impossible de les concevoir autrement. Il faut donc, mon cher Eusèbe, qu'il y ait en vous quelque chose d'immuable : car si ce qui perçait en vous ces vérités était changeant, il ne les \errait pas toujours les mêmes : il en serait de ces vérités par rapport à vous, comme ies objets sensibles ; ceux-ci vous paraissent différents, suivant les différentes dispositions de vos organes. Votre œil a-t-il souffert quelquealtérationdans ses humeurs, les objets ne conservent plus à votre égard leurs couleurs naturelles. Il faut donc, pour voir des vérités immuables, qu'il y ait en nous quelque chose qui soit immuable, et par conséquent immortel. Je vous prie encore de me dire si jamais il peut être juste que, nés pour connaître et pour aimerDieu, nous consentions à ne plus le connaître, à ne plus l'aimer? 11 est évident que cela ne peui être juste : il est donc évident que nous sommes destinés à connaître D.ieu, et à l'aimer éternellement. Toute âme qui connaît et aime Dieu, trouve tant de perfection, tant de justice à le connaître et à l'aimer, qu'elle désire de vivre toujours dans cet heureux exercice. N'estce pas Dieu qui donne celte connaissance et cet amour de lui-même? N'est-ce pas lui qui fait sentir la perfection et la justice de ces divines opérations? N'est-ce pas lui qui inspire le désir de les exercer toujours?
Comment nous ferait- il désirer ce qu'il no voudrait pas lui-même?
, Sondons le fond de notre âme : c'est le désir invincible du bonheur qui est pour ainsi dire le fond de son être. Mais où notre Ame peut-elle trouver son bonheur? Ce n'e.^t point en elle-même ; ce qui n'est rien de soi, n'a rien de soi. Ce n'est pas dans les corps qui agissent sur celui qui lui est propre; si leurs impressions sont trop vives, elles l'affligent et la tourmentent; si elles sont d'une certaine durée, elles la lassent et la fatiguent; il ne résulte de celles qui sont les plus proportionnées aux organes, que quelques sentiments passagers, qui l'avertissent des rapports des corps environnants, avec celui dont la conservation lui est confiée. Ce n'est donc ni en elle-même, ni dans les corps, qu'elle peut trouver son bonheur. Faite pour la vérité, elle ne peut être heureuse que par la vérité. Elle fait en quelque sorte l'essai de ce bonheur, quand quelque vérité illustre lui apparaît. Là elle goûte un plaisir si pur, que tout autre plaisir ne lui semble rien en comparaison. C'est ce plaisir qui transportait les philosophes, et qui leur faisait souhaiter que la nature n'eût donné aux hommes aucunes voluptés sensuelles, parce que ces voluptés troublent en nous le plaisir de la vérité toute pure. Mais si le plaisir que le philosophe goûte dans la découverte de quelque vérité, est si délicieux, quels sont les transports d'une âme qui contemple et qui aime la vérité même, en qui subsistent toutes vérités?
C'est dans ces opérations sublimes, qu'elle a l'idée d'une vie éternellement heureuse , et qu'elle en conçoit le désir. C'est la vérité elle-même qui se montre alors, et se fait sentir à l'âme, qui lui donne l'idée d'une vie éternellement heureuse, et qui lui en fait concevoir le désir. Ce n'est ni pour tempérer nos misères durant quelques intervalles, ni pour nous séduire, que la vérité affecte ainsi notre âme. La vérité ne peut tromper. Notre bonheur est donc de nous attacher à la vérité durant cette vie, pour mériter de la posséder éternellement. Malheur à nous, si nous refusions de la connaître, ou si nous nous bornions à une connaissance stérile, sans l'aimer. Ne mériterions-nous pas de porter éternellement la peine de nos refus injustes ?
V. Nous sommes faits pour connaître et pour aimer Dieu, suprême vérité, souverain bien. Dans cette connaissance, dans cet amourconsistent notre vie, notre perfection, notre bonheur. Aimer Dieu, c'est donc nous aimer nous-mêmes, puisque c'est vouloir notre bien ; aimer notre prochain pour Dieu, c'est donc l'aimer comme nous-mêmes, puisque c'est lui vouloir le même-bien que nous nous voulons. Or c'est à ce triple amour que se rapportent toutes les idées de l'ordre , toutes les règles des mœurs. Partez de là , vous reviendrez à la spiritualité de votr.e âme, à l'existence de «Dieu, à la vie future,
VI. Les règles des mœurs , de m-ôme que les règles de raisonnement, sont des vériiés
DEFENSE DE LA UF.UC.iON".— PART IL
intellectuelles, nécessaires, immuables, qui n'ont rien de commun avec la matière. Sans étendue, sans parties, sans mouvement, sans figure, elles n'agissent point sur nos organes; elles ne peuvent être représentées sous aucune image. Nous les connaissons ces vérités, et il n'est rien dans la nature qui nous soit connu plus clairement. II y a donc en nous un être intelligent, aussi distingué de la matière et de nos organes, que ces vérités en sont distinguées elles-mêmes. Cet être intelligent qui est en nous, et qui connaît ces vérités, en les connaissant, les trouve vérités, et ne les fait pas telles; car ce ne sont pas nos connaissances qui font leurs objets ; elles les supposent. Ces vérités nous sont supérieures ; ce sont des maîtres et des juges qui nous approuvent ou nous condamnent, sans qu'il nous soit possible de nous soustraire à leurs jugements, ni de rien opposer à leur droiture et à leur équité. Où, et dans quel sujet subsistent-elles donc ces vérités éternelles, nécessaires, immuables, qui ne sont ni matière, ni modifications de la matière, ni productions de notre esprit? Reconnaissons un Etre où la Vérité est éternellement subsistante, d'où dérive la vérité dans tout ce qui est, dans tout ce qui connaît. Mais de quel usage nous serait la connaissance de la vérité, si cette connaissance ne devait point avoir d'autre durée que le court espace de la vie présente? Pourquoi la vérité ne se montre -
rail-eile à nous, un moment, éternelle, nécessaire, immuable, que pour se cacher ensuite éternellement? Reconnaissons qu'étant faits pour la vérité éternelle, nous sommes faits pour l'éternité. Quel est donc l'aveuglement des matérialistes athées?
Semblables aux brutes, ils sont en quelque sorte sans âme, sans Dieu, sans mœurs, puisqu'ils rejettent toutes ces vérités.
VU. Hélas! mon cher Eusèbe, n'insultons pas le matérialiste dans son état d'aveuglement et de stupidité. Voyons dans lui l'image des noires ténèbres où nous serions nous-mêmes si, à son exemple, nous fermions les yeux à la lumière de la révélation. Sans cette lumière salutaire, on ne marche qu'à tâtons, s'il est permis d'user de ce terme, dans le chemin qui conduit à la vérité en matière de religion. On n'arrive jamais jusqu'à elle; et quand l'on y arriverait, on ne l'embrasserait qu'avec timidité, avec des réserves infinies. On serait toujours près de l'abandonner, parce qu'on craindrait toujours de n'embrasser, au lieu d'elle, qu'un fantôme. Etendons un peu ces réflexions, pour sentir toute l'obligation que nous avons b Jésus-Christ, et tout le malheur de nos prétendus esprits forts, qui dédaignent d'une manière si méprisante le plus grand de tous les bienfaits. C'est par où nous commencerons la seconde partie destinée à la défense de la révélation.