Le génie lu peuple juif, les coutumes
des peuples voisins, les vues du législateur, toutes ces diverses circonstances bien connues, rendraient sensible la nécessité de ces lois, qui paraissent superflues à notre ignorance. Nous admirerions une sagesse supérieure qui opposait une barrière à l'idolâtrie ; une providence attentive qui prenait soin de la santé et des mœurs de son peuple ; une bonté paternelle qui donnait à ses enfants des moyens de sanctification. "De quel respect ne serions-nous pas saisis, si nous pouvions percer jusque dans les desseins secrets de la Divinité qui traçait, dans ces ombres, une image des merveilles du règne du Messie?
Cependant je vous vois surpris de retrouver dans une religion qui vient de Dieu, tant de pratiques communes au paganisme. N'en concluez pas, avec les esprits forts, que Moïse ait puisé à une source si infecte. La plupartde ces pratiques, comme l'offrande des fruits de la terre, les sacrifices, les libations, les néoménies étaient en usage avant le déluge. Ainsi les pères de toutes lesnations, avant été réunis assez longtemps dans les plaines de Chaldée, par le même langage et par les mêmes pratiques, il est naturel que ces pratiques aient passé avec eux par toute la terre. On ne peut en attribuer l'origine qu'à une loi faite aux premiers hommes par le souverain Maître, qui voulut qu'on lui offrit une partie des biens qu'on recevait de sa bonté; qu'on l'en remerciât par des fêtes; qu'on reconnût son autorité suprême par des holocaustes, et qu'on implorât sa clémence par des sacrifices : afin que l'homme se souvienne que toujours et en tout il dépend de son Créateur; qu'il ne peut rien avoir de lui-même; que s'il est ingrat, il mérite de ne plus rien recevoir; qu'il ne doit user de ce qu'il a reçu que pour la gloire de son bienfaiteur ; et que ce bon usage est encore un don de la divine miséricorde; qu'il doit se reconnaître pécheur, et qu'étant indigne de la vie, il doit mettre le sang des victimes à la place du sien, pour exprimer le sentiment qu'il a de son injustice.
11 est visible que ces pratiques et plusieurs autres, comme les purifications, la consécration de certains lieux pour la prière en commun, doivent leur origine à des lois imposées aux premiers hommes par le Créateur : car ces protiques ne viennent point naturellement dans notre esprit ; et dès qu'elles ont été communes dans tous les temps aux peuples les plus désunis, et les plus étrangers les uns à l'égard des autres, elles ne peuvent provenir d'une convention faite entre ces peuples qui neso connaissaient pas. Les Hébreux n'eussent pas eu besoin de nouvelles lois sur ce sujet , si les descendants des enfants de Noé lussent demeurés dons la simplicité et dans la pureté du culte qu'ils avaient reçu de leurs pères. Mais bientôt après la dispersion, les peuples pervertirent ce culte par des additions criminelles, et par des interprétations extrava-
gantes, tristes production de l'ignorance et des passions.
II. Les Egyptiens portèrent à l'excès l'abstinence des animaux : il était donc de la sagesse de retenir le peuple juif dans des bornes raisonnables. 11 ne fallait pas lui laisser la liberté d'imiter la superstition de ses voisins; il ne fallait pas non plus lui donner une entière licence, dont il eût pu abuser. La défense de certains animaux était le juste milieu pour ce peuple charnel. Il n'y avait plus de superstition à s'abstenir de certaines nourritures par un principe de soumission à Dieu. Le corps était à l'abri des dérangements que peut causer l'usage du sang, de la graisse, du porc, des poissons qui n'ont point d'écaillés, aliments difficiles à digérer. L'âme trouvait de son côté un frein à la gourmandise, dont le fond est le désir de la variété des viandes. La trop grande quantité dégoûte bientôt : mais comme la diversité est infinie, le désir en est insatiable.
III. Les purifications ont le même fondement que la distinction des viandes. Elles étaient usitées en Egypte et en Syrie. Eiles étaient utiles pour les mœurs. La netteté du corps est le symbole delà pureté de l'âme : la propreté est un effet naturel de la vertu : la saleté ne naît pour l'ordinaire que de paresse. D'ailleurs dans les pays chauds, l'air se corrompt aisément; les anciens se servaient peu de linge : la netteté était donc nécessaire pour prévenir les maladies. Que peuton trouver de répréhensible dans des purifications pratiquées sans superstition, sanctifiées par l'obéissance et utiles à la santé?
IV. En supposant de l'opposition entre les coutumes des nations voisines, et les observances ordonnées par la loi ; il résultait un grand avantage du choix des viandes et des purifications. Par là, le peuple juif était engagé à être extrêmement sur ses gardes, dans le commerce qu'il avait avec les étrangers, dont il était distingué par la circoncision. La crainte de contracter des souillures le tenait renfermé dans les limites de son pays, et le séparait du reste des hommes ; séparation avantageuse dans des tempsoù l'idolâtrie régnait universellement.
V. Ce que Moïse prescrit touchant la qualité des victimes et la forme des sacrifices, tend à détourner los Juifs de la superstition commune à toutes les nations. Cellesci avaient des dieux publics, des dieux domestiques, des temples publics, des autels domestiques ; partout on sacrifiait. On défend aux Juifs los images, les bocages, les hauts lieux. On restreint les sacrifices au tabernacle ou au temple. G'est les préparer insensiblement à I abolition des sacrifices.
VI. On peut ajouter que nous avons une inclination naturelle pour les cérémonies , et qu'une religion abstraite et purement spirituelle n'est point faite pour des créatures telles quo nous sommes, composées d'esprit et de corps.
VIL Le culte extérieur établi par Moïse» n'est donc point condamnable. L'abus no pouvait consister qu'à mettre toute sa reU-
ski
gion dans ce. culte, sans entrer dans les dispositions intérieures dont il était le signe, et à prétendre honorer Dieu par des cérémonies avec un cœur éloigné de lui. Cet abus ne pouvait être imputé au législateur qui exhortait sans cesse les Israélites à aimer Dieu, à circoncire leur cœur|, à en retrancher les superfluités, à ne pas s'endurcir; car votre Dieu, leur disait-il, est un Dieu grand, puissant et terrible, qui n'a point d'égard à la qualité des personnes, et qu'on ne gagne point parles sacrifices. (Deut. x, 17.) Il était évident que Moïse faisait consister l'essence de la religion dans l'amour de Dieu. Il n'y avait que lescœurs charnels qui pussent être dans l'illusion : mais l'illusion était volontaire. Les cœurs droits n'étaient point tentés de s'arrêtera de simples dehors, et d'y borner leur confiance.
Les purifications n'étaient pour eux que des figures de la pureté de l'âme. Heureux, s'écriaient-ils, ceux qui sont purs et sans tache dans leur conduite, qui marchent dans la loi du Seigneur, qui gardent ses ordonnances, qui le cherchent de tout leur cœur! (Psal. cxvm, 1.) De même les sacrifices étaient pour eux des types d'un sacrifice plus auguste, et les rappelaient à des sentiments de soumission et de pénitence. Sontce des holocaustes et des victimes que le Seigneur demande , disait Samuel au roi Saiil. Ne demande-t-il pas plutôt que l'on obéisse à sa voix ? L'obéissance est meilleure que les victimes. (I Reg. xv, 22.) Vous n'avez pas les sacrifices pour agréables, disait David en s'adressant à Dieu ; un esprit brisé de douleur est un sacrifice digne de Dieu : vous ne mépriserez pas, 6 mon Dieu, un cœur contrit et humilié. (Psal. l, 17, 18.) Isaïe (lxxvi, 2) répète la même chose. Voilà ce que les justes pensaient des sacrifices, et leurs sentiments n'étaient ni secrets, ni inconniis.
VIII. Les cérémonies et les sacrifices n'étaient pas même du premier dessein deDieu. Moïse en avertit : après avoir remis le Décalogue sous les yeux du peuple, il dit : Le Seigneur prononça ces paroles avec une voix forte dmant vous tous sur la montagne, du ■milieu du feu, de la nuée et de l'obscurité, sans y ajouter rien davantage. (Deut. v, 22.) C'est déclarer bien clairement que le Décalogue suffisait; que ce qui lui a été ajouté n'était pas nécessaire, ni du premier dessein. Jérémie ledit en termes précis. Voici comme il fait parler Dieu : Ajoutez vos holocaustes à vos victimes, mangez de la chair de vos sa' crifices. Car je n'ai point ordonnée vos pères, au jour que je les attirés de l'Egypte, de m offrir des holocaustes et des victimes. Mais voici le commandement que je leur fis : Ecoutez ma parole et je serai votre Dieu, et vous serez mon peuple; et marchez dans la voie de mes préceptes. (Jer. vu, 21-23.) Le culte extérieur établi par la loi de Moïse n'était donc point un moyen nécessaire de plaire à Dieu. Dieu n'en avait point fait dépendre ses promesses, puisqu'il les avait faites avant l'établissement de ce culte. 11 ne le prescrive que pour mettre comme à Ja chaîne un
peuple rebelle, qui avait violé la loi si juste du Décalogue.
IX. Ce eu Ite n'était établi que pour un temps, Dieu en était las et dégoûté. Les victimes ne lui plaisaient point. Il haïssait leurs fêtes. (Isa. i, 11 ; Jer. vi, 20; Amos, vi, 21.) 11 n'y avait que le Juif charnel qui pût mettre sa confiance dans le culte purement extérieur de la loi, et borner sa piété à des figures et à des images : et il était inexcusable, puisqu'il était si souvent averti de chercher sa sûreté dans l'amour de son Dieu. Ce ne sera point, dit le Seigneur, par rapport à tes sacrifices que je te jugerai : car je ne vois autre chose dans tous les temps que tes holocaustes. Je nai point besoin de recevoir des veaux pris dans la maison, ni des boucs pris dans tes étables. Tout le monde et ce qui le remplit, est à moi. Mangerai-je la chair des taureaux, et boirai-je le sang des boucs? Offrez à Dieu un sacrifice de louanges et d'action de grâces, et accomplissez les vœux que vous avez faits au Très-haut. Invoquez-moi au jour de l'affliction et de la détresse; je vous délivrerai, et vous m'en rendrez gloire. (Psal. xlix, 8-16.) Tout devait changer à l'arrivée du Messie qui établira une nouvelle alliance. (Jer. xxxi, 51.) C'était après cette alliance que les justes soupiraient : ils en apercevaient les mystères tracés par Dieu même dans ces différentes cérémonies et observances auxquelles ils étaient assujettis comme le reste du peuple. Cette vue les soutenait et les consolait.
Article IL — Promesses et menaces temporelles.
I. Quelle récompense proposer à un peuple qu'il faut accabler de cérémonies pour le retenir dans la religion? De quels châtiments l'effrayer pour arrêter le penchant violent qui le porte à courir, à l'imitation des nations insensées, après des dieux de bois et de pierres? Des hommes grossiers et abrutis doivent être réveillés par des récompenses et par des châtiments temporels. Puisqu'ils sont, pour ainsi dire, tout corps et tout chair, il faut d'abord les prendre par les sens, pour leur inculquer la connaissance de Dieu, et l'horreur de l'idolâtrie. 11 faut donc leur dire : Gardez les préceptes, les cérémonies et les ordonnances que je vous commande. Si vous tes gardez, le Seigneur votre Dieu vous aimera, il vous multipliera; il bénira le fruit de votre ventre , et le fruit de votre terre , votre blé, vos vignes, votre huile, vos bœufs et vos troupeaux de brebis, dans la terre qu il a promis avec serment à vos pères de vous donner ; cette terre d'huile et de miel. (Deut. vu, II, 12, 13; vin, 8.)
Si vous refusez d'écouter la voix du Seigneur votre Dieu, et si vous ne pratiquez pas ses ordonnances, vous serez maudits dans la ville et dans les champs. Le Seigneur enverra parmi vous l'indigence et la famine. Il vous frappera et vous punira parla misère et la pauvreté, par la fièvre, par le froid, par
une chaleur brillante, par la corruption de l'air et par la nielle. Il vous poursuivra jusqu'à ce que vous périssiez entièrement. Le ciel sera d'airain, la terre sera de fer. Le Seigneur vous fera tomber devant vos ennemis, etc. (Deut. xxvni, 1, 16, 20-24. )
L'exécution pour ainsi dire journalière de ces promesses et de ces menaces en attestait la vérité, retraçait sans cesse la foi de la Providence, rendait en quelque sorte visible la Divinité. En un mot, c'était le moyen le plus capable d'attacher le peuple juif à la religion, au dépôt sacré de la révélation, à la conservation des livres de Moïse. Il n'est point de liens plus forts que ceux de l'amour et de la crainte. Des hommes infirmes et grossiers, qui comptent pour rien tout ce qui ne tombe pas sous les sens, auraient été insensibles aux promesses des biens invisibles. Le cœur n'est point remué par ce qu'il n'aime pas. Or, l'état de l'homme depuis le péché, est d'aimer ce qu'il voit, et ce qu'il sent.
II. Cependant les justes voyaient, dans ces promesses temporelles, des biens plus réels et plus excellents. L'intelligence des biens dépend du coeur qui appelle bien ce qu'il aime. Un charnel, à la vue de l'or et de l'argent, s"écrie '.Heureux le peuple qui a tous ces biens ! (Psal. cxlih, 15.) Un juste, un David s'écrie : Heureux le peuple qui a le Seigneur pour Dieu! (Ibid.) Les justes concevaient que le souverain dispensateur des biens visibles était assez puissant pour les combler des invisibles. Il n'est pas douteux qu'il n'y eût chez le peuple juif une tradition vivante de l'immortalité de l'âme, et d'un état heureux ou malheureux après cette vie. Cette tradition subsistait même parmi les nations infidèles. (Mélanippide, apud Clem. Alex., Strom. 1. v. Euripide, in Andromach., etapud Euseb.,Prœpar. evang.y 1. il, c 38. Plato, apud Theodor., serm. 11 De fide et jud. Cic, Orat. pro Babbirio et I. i, Tuscul. Senec, ep. 117 Vid. Lkct. 1. vu, c. 7.) Presque toutes sacrifiaient aux mânes, c'est-à-dire, aux âmes des morts, et le fond de l'idolâtrie devait son origine a la croyance de ce dogme important : tant l'homme gâte tout, abuse de tout.
III. Il est manifeste que les patriarches et les prophètes vivaient dans l'espérance d'un bonheur qui devait succéder aux misères de la vie présente. Que veut diro le saint homme Jacob, lorsque, sur le point de rendre les derniers soupirs, il dit dans un pieux transport : Seigneur, j'attendrai le salut que vous devez envoyer. { Gen. xlix, 18. ) S'il meurt tout entier, qu'attend-il? De quel usage peut lui être un sauveur? Rien n'est plus fréquent, dans les livres de Moïse, que d'entendre Dieu se nommer le DieudAbraham, d'Isuac et de Jacob. Le Juif le moins intelligent était averti par là que ces graiivis hommes étaient encore pleins de vie. Si à leur mort tout avait péri en eux, le Dieu d'Abraham n'aurait été que le Dieu du néant.
David s'entretenait continuellement des
biens réservés aux justes, et des maux qui devaient fondre sur les- méchants après cette vie. Tous ceux qui espèrent en vous, dit-il à Dieu, seront dans la joie. Lis seront comblés d'une allégresse éternelle, et vous habiterez en eux; et tous ceux qui aiment votre nom, se glorifieront en vous, parce que vous bénirez le juste, Seigneur. [Psal. v, 12, 13.) De quelle autre expression se servirait un juste opprimé, pour se consoler des maux qu'il souffre par l'attente d'un bonheur éterr nel?
Tous les méchants seront précipités dans l'enfer, tous les peuples qui oublient Dieu. Le pauvre ne sera pas éternellement en oubliy l'attente des pauvres ne sera point vaine pour toujours. (Psal. ix, 18,19.) Si David borne le supplice des méchants à être précipités dans le tombeau, l'imprécation qu'il fait contre eux tombe également sur les justes; il n'y a point de différence entre leurs cendres ; elles sont confondues; l'homme religieux et l'impie ont souvent une vie aussi longue, et toujours une mort sans retour. Rien de tout ce qu'il dit des justes n'est vrai, si le pauvre qui meurt dans l'oppression n'a plus de ressource après la mort ; si l'oppresseur qui est mort dans la paix et l'abondance, est im du ni. Les Psaumes sont remplis de ces promesses et de ces menaces. Us étaient entre les mains des Juifs. Pour ignorer les biens et les maux éternels, il fallait le vouloir.
Salomon s'explique clairement : Le corpi, dit-il, retourne à la terre d'où il est sorti, l'esprit retourne à Dieu qui l'a donné. Dieu fera rendre compte, en son jugement, de toutes les œuvres, même les plus secrètes, soit qu'elles soient bonnes ou mauvaises. ( Eccle. xii, 7, 14.) L'impie sera rejeté dans sa malice; le juste, au contraire, espère au jour de sa mort. (Prov. xiy, 32.) Daniel prédit qu'il viendra un temps où ceux qui dorment dans la poussière, s'éveilleront, les uns pour la vie éternelle, et les autres pour une éternelle confusion, afin de voir toujours. (Dan. xii, 2.) Lisez dans le Livre de la Sagesse (c. v) la différence des justes et des impies après leur mort. Lisez, dans le livre 1P des Macchabées (c. vu) , l'histoire des^sept frères martyrs, vous apprendrez jusqu'où ils portaient leur espérance. La secte des pharisiens faisait profession de défendre l'immortalité de l'âme contre les sadducéens. Rien donc de plus sublime que la morale et la félicité des Juifs éclairés et religieux.
Article 111. — Privilège du peuple juif d'être le dépositaire de la révélation.
1. Le dépôt de la révélation est confié à la nation juive, c'est-à-dire que la lumière luit sur ce peuple, tandis que le reste de la terre est enseveli dans les ténèbres. N'y a-t-il rien de choquant dans un tel privilège?
Je dis d'abord que ce privilège ne peut servir à justifier les nations qui n'y ont point eu part : car il n'est point de peuple (iui n'ait pu connaître les moyens de plaire à Dieu. L'idée du Créateur et des devoirs
essentiels a la créature est empreinte dans l'iiorame; la promesse du Libérateur fut adressée à tous dans la personne d'Adam. Noé et ses enfants ont transmis les mêmes vérités. Abraham et ses descendants en ont été les dépositaires, et Moïse les a consignées pour les temps a venir, dans les livres qu'il a mis entre les mains des Hébreux. Par conséquent, ces vérités , qui sont l'essence de la religion, ne sont tombées dans l'oubli que parce que les hommes ont fermé les yeux à la lumière.
Je dis en second lieu que, si la révélation faite aux Juifs portait des caractères d'exclusion pour les autres peuples, nous ne pourrions pas nous en plaindre avec justice. Dieu n'est pas obligé de créer des êtres, ni en les créant, de leur donner à tous les mêmes degrés de perfection. Sa sagesse et sa puissance éclatent dans la diversité de ses bienfaits. La variété excite notre admiration; l'uniformité nous toucherait moins. Si cela est vrai dans l'ordre naturel des choses, le serait-il moins dans l'ordre surnaturel? Car la révélation n'a aucune liaison nécessaire avec la nature corrompue. C'est une grâce dépure bonté. En reconnaissant que nous sommes capables de posséder Dieu, reconnaissons notre corruption, qui nous en rend indignes, et qui nous ôte tout droit à ses faveurs. Lorsqu'il se découvre à nous, c'est par grâce; lorsqu'il se cache, c'est par justice. S'il s'était donc révélé au peuple juif, à l'exclusion des autres peuples, ce discernement, au lieu de nous révolter, devrait nous rendre plus respectable la révélation qui enseigne la corruption de l'homme.
IL Mais la révélation faite aux Juifs n'a aucun caractère d'exclusion pour les autres peuples. Moïse prescrit aux Israélites les rites qu'il fallait observer, lorsqu'un étranger voulait passer dans leur colonie, c'està-dire embrasser leur religion. Jamais il n'a défendu à son peuple d'instruire les nations de ce qui lui était arrivé en Egypte et dans le désert, ni des lois qu'il avait reçues du Seigneur. Tout cela a été connu même dans tous les temps des peuples voisins des Juifs; et l'on en retrouve des mélanges parmi les fables des gentils. Si donc toutes les nations n'ont pas eu part à la révélation accordée aux Juifs , c'est uniquement la dureté de leurs cœurs qui en a été cause. Les miracles opérés en faveur de ce peuple étaient pour lui le motif de crédibilité. Ces miracles ont été connus des autres nations : donc elles ont eu le même motif extérieur de crédibilité. Si elles avaient suivi ce premier rayon de lumière qui brillait à leurs yeux , elles auraient abandonné leurs religions fausses et absurdes: elles auraient embrassé la véritable, qui leur était offerte, qui se serait ainsi étendue de proche en proche , et se serait répandue, à la fin, par tout le monde.
111. Il est vrai que cela n'est pas arrivé , et que la révélation est demeurée comme concentrée dans un seul peuple. En conclu-
rons-nous qu'elle n'existe pas? Nous pécherions aussi visiblement contre le sens commun que si nous prétendions que la spiritualité de l'âme, l'existence de l'Etre parfait, les principes des mœurs, ne sont rien de réel, parée qu'il est des hommes qui ignorent ces vérités, soit par défaut de réflexions, soit par l'aveuglement de leurs passions, soit par stupidité, ou qu'il n'est point de géomètres, parce que tous les hommes ne le sont pas.
Avous-nous moins de facilité de découvrir la révélation, parce qu'un seul peuple est fidèle à en conserver le précieux dépôt ? Ce peuple est répandu par tout le monde. Envierons-nous le bonheur de ce peuple?
Il ne dépend que de nous d'y être associés. Refuserons-nous d'y participer, parce qu'il a plu à tant de nations de le mépriser? Si nous étions avec une multitude innombrable de personnes dans une nuit profonde, environnés de préci pices, refuserionsnous un flambeau qui nous éclairerait pour les éviter, parce que la multitude n'en voudrait faire aueunusage? Nous mourrons pour nous seuls, et il n'y a que la vérité qui puisse nous sauver.
Article IV.
Délai de l'avènement du Messie.
I. Le Messie doit être la bénédiction de toutes les nations; il est promis à l'homme presqu'au moment qu'il perd l'innocence.
Pourquoi n'ést-il que promis? Pourquoi son avènement est-il différé ? Quelle chétivo question l Pourquoi le monde n'est-il créé que depuis un certain nombre de siècles? Il aurait pu l'être des milliards de siècles plutôt. Dieu est sage. Sa sagesse n'est pas moins au-dessus de notre intelligence , que son Etre est au-dessus du nôtre. Le monde, le commencement de sa durée, sont des œuvres de cette sagesse infinie. Concevons la même chose de la promesse du Libérateur, et du terme de son avènement.
IL L'homme pécheur, dans tous les temps, est indigne d'un Sauveur, la promesse était donc une grâce ; l'exécution de la promesse est une autre grâce. Un si grand bien devait être longtemps désiré ; il devait donc être longtemps attendu. La longue expérience que ferait l'homme de sa corruption, et les vains efforts de sa raison pour l'en guérir, étaient propres à faire sentir la nécessité et le prix du remède.
III. En réfléchissant sur les œuvres do Dieu, je suis pénétré de reconnaissance à la vue de sa conduite par rapport au Libérateur. Je vois que la révélation naturelle est infiniment claire pour les cœurs droits et attentifs, mais d'une obscurité presque impénétrable aux charnels. Parlez à des hommes livrés à leurs passions de la spiritualité de l'âme, ils ne vous entendront pas. L'impression du spectacle de la nature ne passe presque point jusqu'à leur esprit. Us prennent pour la loi de leur être leurs attraits vers les plaisirs des sens. Si les œuvres de Dieu sont mêlées de clarté et d'obscurité, je ne doute pas que le Messie ne porte ce
PREUVES DE LA RELIGION DE JESUS-CHRIST.- PART. ïï.
double caractère. Par conséquent, les cœurs droits, qui ne devaient pas être témoins de son avènement, avaient besoin de preuves pour le reconnaître. Or la promesse en est une d'autant plus forte, qu'elle est plus ancienne, parce que plus une prophétie est éloignée de l'événement, plus elle paraît divine. Il m'est donc avantageux que l'avénement du Messie soit différé. Je trouve dans ce délai matière à ma reconnaissance; il est ménagé pour mon bien. Les justes ne souffraient pas de ce retardement ; ils trouvaient leur salut dans la foi de la promesse.
IV. Je finis par une réflexion que nous avons déjà faite. Je dois peu m'inquiéter si Ja promesse du Libérateur a été connue ou inconnue à tous les hommes, ni pourquoi l'exécution de cette promesse a été retardée. Mon grand et unique intérêt est de m'assurer s'il y a eu une telle promesse, et si elle est accomplie : et mon unique soin doit être d'en profiter.