‹ Œuvres complètes de Le FrançoisChapitre 83 sur 163 · CHAPITRE PRÉLIMINAIRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE PRÉLIMINAIRE

Récapitulation des trois premières parties. — Nécessité de la droiture du cœur pour entendre la doctrine de Jésus-Christ. — Plan de la quatrième partie.

l.Rien n'est certain, s'il est permis de former le moindre doute sur la spiritualité de notre âme. La connaissance distincte que nous avons d'une multitude d'objets purement intelligibles, c'est-à-dire qu'il nous est impossible de nous représentersous uneimage corporelle; la réflexion, ou ce regard et ce retour sur nous-mêmes et sur nos pensées ; la conscience, ou ce juge intérieur qui approuve notre conduite ou qui la condamne avec tant de sévérité, selon qu'elle est con-

OEUVRK* COMPI.. DE LE FlWNÇOIS. I

forme à l'ordre où qu'elle s'en écarte; la liberté, ou cet empire que nous avons sur nos actions ; tout cela démontre qu'il y a en nous un être qui n'a rien de commun avec la matière. On peut bien tâcher d'obscurcir des preuves si manifestes, en disant que la matière n'est pas assez connue, et que peutêtre la pensée n'est qu'une de ses propriétés : mais on sent, malgré soi, le ridicule de ses efforts , et l'absurdité de ses soupçons.

La pensée est simple, indivisible, sans parties, sans figure, sans mouvement. La maiière au contraire est longue, large, profonde, divisible et figurée. Ainsi pour attribuer la pensée à la matière, il faudrait dépouiller celle-ci de ses propriétés connues : or, n'est-ce pas le comble de l'absurdité que

OEIYKES COMPLETES DE LE FKA.NÇOIS.

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d'-ôtcr à la matière ses propriétés connues, pour lui en attribuer d'inconnues? De plus, quand on réussirait à imaginer une pensée longue, large, avec des parties, avec une superficie et une (igure : ce ne serait point la pensée qui nous est propre : car nous comparons nos pensées entre elles, nous en voyons les rapports, nous en formons des jugements, nous en tirons des conséquences: or, toutes ces opérations nous seraient impossibles, si nos pensées étaient matérielles et que l'être qui pense en nous ne fût qu'un peu de matière : parce que dès là même il n'y aurait aucune communication ni entre nos pensées, ni entre les parties de chaque pensée, ni entre les pensées et notre âme matérielle (s'il était possible de distinguer une âme matérielle des pensées matérielles), ni entre les parties de notre âme matérielle : comme il n'y a aucune communication entre les différentes parties de la matière.

II. Quelque absurde qu'il soit de croire la matière pensante, on conçoit qu'il peut y avoir des hommes assez enfoncés dans la matière, pour se croire tout corps. Mais ce qu'on ne conçoit point, c'est qu'il puisse y avoir des hommes assez abrutis par les sens, pour se persuader, avec Epicure, que l'univers n'est que l'effet d'un concours fortuit d'atomes éternels ; ou, avec Spinosa, que c'est une substance infinie, étendue et pensante, qui a toujours été et qui sera toujours; ou, avec d'anciens philosophes, que c'est un tout nécessaire composé d'une âme et d'un corps. En vérité, ne faut-il pas avoir jterdu entièrement l'esprit, pour attribuer à la matière, •celte masse aveugle et stupide, une existence éternelle et indépendante, un mouvement naturel et nécessaire, de l'ait et de l'industrie? Quoi 1 le plus petit grain de sable, la plus légère vapeur, le plus vil insecte n'ont point pu ne pas exister? Quoi! le plus mince atome porte en soi le principe du mouvement? Quoi 1 c'est la matière ellemême qui se meut et s'ordonne dans les étoiles, le soleil et les planètes, qui s'arrange et se façonne dans les plantes et dans les animaux? Laissons ces rêves monstrueux à des imaginations égarées. Pour nous, ne nous lassons [joint de voir partout celui en qui nous avons la vie, le mouvement et l'être.

Voyons-le dans l'idée de l'inliniment parfait qui est gravée en nous, et qui ne peut venir que de l'Etre même qui en est l'objet. Voyons-le dans nos imperfections mêmes ; elles nous apprennent que nous n'avons pas toujours été, et que si nous sommes, c'est par le bienfait d'un Créateur. Voyons-le dans l'union de notre âme et de notre corps, et dans les caractères singuliers de cette union. Il n'y a que l'Auteur ou le Maître de deux substances si différentes par leur nature, qui ait yu établir entre elles une société si intime'. Voyons-le dans la structure de la machine qui fait partie de nous-mêmes, dans le superbe spectacle que nous présente la nature entière : qu'est-ce que l'ordre, !a svmétrie, l'harmonie, l'ait, le dessin, qui "régnent et qui éclatent dans

les corps qui, par leur assemblage" composent le monde, sinon un tableau où la suprême intelligence s'est peinte avec les couleurs les plus vives? Ne nous croirionsnous pas insensés, si, en admirant le mécanisme des plantes et des animaux, nous nous croyions privés de toute intelligence? Quoi 1 il y aura de l'intelligence dans les admirateurs de tant de magnifiques ouvrages, et il n'y aura point d'intelligence dans l'ouvrier qui les a formés?

III. Dès que notre âme est spirituelle, simple, indivisible, elle ne peut périr par la dissolution de ses parties. Il faut ou qu'elle existe toujours, ou qu'elle rentre dans le néant d'où elle est tirée. Sur quoi porteraient nos craintes d'un anéantissement futur4? Le Créateur n'anéantit aucun de ses ouvrages. Mais eu nous imprimant le désir de l'immortalité et d'un bonheur infini, en mettant entre nous et les objets visibles, une telle disproportion que rien' ne peut nous remplir ni nous satisfaire ; eu nous rendant capables de le connaître et de l'aimer; en nous pénétrant de trouble et d'effroi par la crainte d'une autre vie, quand nous nous abandonnons au vice : en nous consolant au contraire, par la douce espérance d'une autre vie, quand nous embrassons la vertu pour lui plaire ; en nous éclai rant des idées de sa sagesse, de sa bonté, a> sa justice et de sa puissance, ne nous déclare-t-il pas authentiquement qu'il réserva notre âme à une autre vie, et qu'il ne lui accorde le temps d'un commerce passager avec la matière, que pour mériter une union éternelle avec lui-même?

IV. C'est ce qu'il nous déclare d'une manière également claire par les idées si nettes et si précises de l'ordre, du juste et de l'injuste, de la vertu et du vice. Car si la mort était pour nous un anéantissement, de quoi nous serviraient ces idées, si ce n'est à nous troubler dans nos passions, durant ui.e vie courte et misérable? Il est indubitable que ces idées de l'ordre nous viennent de l'Auteur de notre nature : nous n'y avons point de part : elles sont indépendantes de nos caprices : elles n'attendent pas que nous les appelions ; elles se présentent à nous, malgré nous; elles emportent notre consentement. Il importe peu de savoir si nous les apportons en naissant, ni en quoi elles consistent : ce que nous ne pouvons ignorer, c'est que nous sommes faits de telle manière, que nous ne pouvons concevoir les choses autrement. Les rapports d'égalité et d'inégalité entre les nombres, ne nous sont pas connus plus clairement que les rapports d'inégalité* avec Dieu, les esprits et les corps, et que les rapports d'égalité entre deux hommes. S'il nous est impossible de ne pas voir que k est plus que 2 ; que 3 est moins que 6 ; que i est égal à k, il nous est aussi impossible de ne pas voir que Dieu est plus que nous ; que l'esprit est plus que le corps; qu'un homme est semblable à un autre homme; que de là résultent des devoirs nécessaires et immuables; qu'il est des ac-

tions bonnes, honnêtes, dignes de louanges et de récompenses ; qu'il en est de mauvaises, de honteuses, de condamnables; qu'il est juste, par exemple, d'aimer Dieu plus que nous, l'esprit plus que le corps, les autres hommes comme nous-mêmes, de secourir son père et sa mère, d'être reconnaissant envers un bienfaiteur, d'être fidèle à son ami ; qu'il est injuste au contraire de nous préférer à Dieu, le corps à l'esprit, ou nous-mêmes à nos semblables, d'ôter la vie à son père, d'être ingratenvers un bienfaiteur, de trahir un ami.

V. Il est vrai qu'il est en nous des inclinations bien contraires à ces idées de l'ordre : nous nous aimons d'un amour aveugle, nous nous rapportons tout, nous voudrions tout nous assujettir ; nous sommes sujets à des mouvements impétueux qui nous entraînent vers les objets sensibles , sans égard pour la justice et pour la vertu. Mais nos idées et nos inclinations n'ont point le même principe. Les idées de l'ordre sont universellesetaussi communesque la raison; au lieu que les inclinations qui y sont contraires, ne sont pas les mêmes dans tous les hommes, ou du moins n'y sont fias dans le même degré. De plus, les idées de l'ordre ne sont point soumises à notre empire ; leur vérité est indépendante ; nous ne sommes pas maîtres de ne point acquiescer à leur évidence; nous approuvons nécessairement les actions qui y sont conformes : au lieu que les inclinations impétueuses, si contraires à ces idées, sont soumises a notre empire ; nous pouvons les combattre et leur résister; nous ne leur cédons que librement ; nous les condamnons toujours, du moins dans les autres, lorsqu'ils s'y livrent. Les idées font partie de notre nature, ces inclinations contraires en sont la dégradation : cela est si manifeste, que plus un homme est éclairé des idées de l'ordre, qu'il règle sa conduite sur ces idées, qu'il est juste, sage, modéré, vrai, fidèle à sa parole, religieux, plus nous le jugeons naturellement parfait et raisonnable : au lieu que plus un homme *e li vie à sespassions, moins il nous paraît homme et raisonnable, plus il nous paraît s'éloigner de sa nature, et s'approcher do celle des brutes.

Il s'ensuit que les idées de l'ordre viennent de l'Auteur de l'homme, et que nos inclinations contraires à l'ordre n'en viennent point. Il en est des idées de Tordre, comme des premiers principes du raisonnement dont la source est dans le Créateur. Il n'est pas moins absurde de lui attribuer nos inclinalions déréglées, qu'il serait absurde de lui attribuer nos mauvais raisonnements. Il s'ensuit qu'il ne faut point chercher hors de l'homme, la cause de ses inclinations déréglées. Mais ces inclinations déréglées, pour venir de l'homme, n'en sont pas moins une dépravation, une maladie, une corruption de sa nature, qui a besoin d'être guérie. Leurs pernicieux effets répandus de toutes paris et dans tous les temps, je veux dire, les ténèbres épaisses des esprits sur la nature de l'unie, sur la Divinité, sur l'u-

nivers, sur une autre vie, sur les mœurs; les incertitudes des philosophes sur ces vérités essentielles ; leurs opinions insensées; leurs erreurs monstrueuses; les désordres du genre humain, démontrent encore plus sensiblement la nécessité d'un remède prompt et puissant. Il est certain que nous avons besoin d'une nouvelle révélation, et de nouveaux secours.

VI. Où trouverons-nous celte nouvelle révélation? Chez les Juifs et chez les Chrétiens. Tous les autres peuples qui se vantent d'avoir (les révélations divines, ne débitent que des fables. Le Pentaleuque est le livre le plus ancien qui soit connu, et en même temps le plus authentique. Tous les monuments qui rendent certaine l'existence de la nation juive, déposent pour l'intégrité et la vérité de cet ouvrage. On ne peut l'ouvrir sans demeurer convaincu de l'inspiration de son auteur. Moïse est manifestement l'organe et l'interprète de la Divinité. 11 n'est pas possible d'en douter, les preuves sont trop fortes : ce sont des miracles opérés au nom du Créateur : ce sont des prophéties revêtues du même caractère. C'est une suite de vérités infiniment intéressantes sur la Divinité, sur nos devoirs, sur l'origine du monde , sur la cause de nos maux et sur leur remède ; vérités, d'une part, si conformes au sens commun, que la raisonne peut s'y refuser, aussitôt qu'on les lui présente, et de i'autre, si supérieures à l'espril humain, que les génies les plus vastes et les plus profonds livrés à leur propre efforts n'ont pu y atteindre. Le seul récit qui se, trouve dans la Genèse, de la chute d'Adam, jette plus de lumières sur l'état présent do l'homme, que toutes les réflexions que nous ont laissées les philosophes de tous les siècles. C'est le dénoûment le plus simple do toutes les contrariétés que nous éprouvons dans notre être, je veux dire, de ce mélanjjo étonnant de bassesse et de grandeur, de faiblesse et de force, d'amour pour la vérité et de crédulité pour l'erreur, de désir de la félicité et d'asservissement à la misère. Mais de quel usage nous serait la connaissance de nos maladies, sans la connaissance d'un médecin tout-puissant pour nous guérir?

VIL Moïse annonce un libérateur promis dès l'origine du monde. A Moïse succèdent, parmi les Hébreux, des hommes célèbres par leur vertu, chargés de renouveler la même promesse. Les uns désignent letemps où ce libérateur doit se montrer h la terre. D'autres tracent la: vie qu'il y mènera. Tous sont occupés des changements qu'il doit y produire. Est-il venu ce libérateur?

Pourrions-nous le méconnaître en Jésus- Christ? D'un côlé, entre l'histoire do Jésus- Christ et les prophéties, la conformité est telle, que les prophètes paraissent avoir ÔCi il d'après les historiens. D'un autre côlé, l'histoire de Jésus-Christ est d'uno certitude et d'une évidence a laquelle on ne peut résister.

C'est une histoire écrite par des auteurs contemporains, témoins et acteurs., judicieux, simples, modestes, modérés, vrais,

sincères, ennemis du mensonge par religion, désintéressés, pleins de zèle pour la gloire de Dieu et pour le salut des hommes, qu'il est impossible de supposer ni trompés, ni trompeurs, qui l'ont scellée de leur sang. C'est une histoire reçue comme exacte et véritable en tout par un nombre infini de Juifs et de païens, dans le temps même que les faits étaient récents, qu'il était iacile d'en connaître la fausseté ou la vérité, que les intérêts les plus chers engageaient à examiner et à vérifier ; que 1rs croire, c'était s'exposer à toutes sortes de persécutions et se dévouer à la mort. C'est une histoire défendue comme divine et commela vérité même, contre les efforts des philosophes qui la méprisaient, des hérétiques qui la corrompaient, des rois, des empereurs qui voulaient l'abolir. Histoire conservée comme la source des lumières les plus pures, et des règles les plus nécessaires pour éviter un malheur éternel. C'est une histoire transmise de siècle en siècle avec une fidélité Incorruptible, par une société entière, la plus nombreuse, la plus répandue, la plus éclairée, la plus sainte qu'il y ail jamais eu sur la lerre.

Qu'est ce que Jésus-Christ, ce Libérateur promis dès l'origine du monde, attendu "pendant quatre mille ans, le centre de la révélation ? Les Chrétiens l'adorent comme leur Dieu. C'est, sans doute, sur sa parole, qu'ils se sont formé une idée si grande de sa nature. En effet, Jésus-Christ prend le titre auguste de Fils de Dieu, et il en justifie Ja propriété par des miracles sans nombre, qu'il opère au nom de Dieu son Père ; par des prophéties claires et circonstanciées qu'il vérifie par l'événement ; par des promesses qui sont visiblement au-dessus de toute puissance qui n'a pas tiré du néant les esprits et les corps, promesses qu'il remplit avec la dernière exactitude. "Prosternés aux pieds de Jésus-Christ,écoutons-ie comme la vérité éternelle.

Les écrits de ses premiers disciples sont des ouvrages de sa main bienfaisante ; c'est lui qui les a dictés par son esprit, pour perpétuer dans tous les siècles, sa vie, ses mystères, ses lois, ses promesses, ses menaces. C'est dans ses écrits où nous pouvons puiser la connaissance de Dieu et des moyens de lui plaire : connaissance en comjiaraison de laquelle toutes las sciences ne doivent paraître qu'un vain amusement à des hommes faits pour l'éternité. Mais, sans un cœur «lroit, humble et docile, n'espérons pas de faire de grands progrès dans cette science salutaire.

V1IL La doctrine de Jésus-Christ et la corruption de l'homme sont deux choses aussi incompatibles que la lumière et les ténèbres. Quiconque est parvenu à ce degré de perversité de ne vouloir point d'autre loi que sa volonté et ses passions, il faut qu'il se persuade, s'il le peut, qu'il n'y a point de Dieu. S'il ne peut se le persuader, succombant sous le poids des preuves de cette première vérité, il faut qu il dénouille Dieu de

tous les attributs qui annoncent un Dieu vengeur du crime.

Mais il n'est pas nécessaire de vouloir vivre au gré de toutes ses passions, comme les athées et les déistes, pour ne point recevoir la doctrine de Jésus-Christ dans tous ses points. Il n'est pas môme nécessaire d'abjurer le nom Chrétien. Saint Paul dit qu'il faut qu'il y ail des hérésies. (/ Cor. », 12.) Il prédit que dans la société chrétienne il s'élèvera des hommes qui publieront une doctrine corrompue, afin d'attirer des disciples après eux. (Act. xx, 30.) Dès le temps même des apôtres, il y avait de cesfaux docteurs. Les uns rejetaient la divinité de Jésus-Christ; les autres son humanité, d'autres niaient la résurrection des morts. (/ Cor. xv.) Or ces Antéchrist», comme les appelle saint Jean, ne laissaient pas de se dire Chrétiens. (Uoan. h, 7.) Ils n'attaquaient pas la religion de front et à découvert. Ils en niaient certains dogmes. Ils en expliquaient d'autres selon leur fantaisie. Ils en supposaient de leur invention. Ils altéraient l'Ecriture, ou en la falsifiant, ou en détournant les textes les plus formels à des sens nouveaux et inconnus aux premiers disciples de Jésus-Christ. Ils n'adoptaient pas tous les Evangiles. Ils en publiaient de leur composition. C'est sur les mêmes traces qu'ont marché les novateurs dans la suite des siècles. Tous ont donné à l'Ecriture des sens inouïs, sans autre garant que leur esprit particulier. Il en est même qui ont porté la témérité jusqu'à rejeter des livres entiers, parce qu'ils ne pouvaient les ouvrir, sans trouver leurs nouveautés contredites. Si ces ennemis de la vraie religion étudient les Ecritures, ce n'est que pour y chercher la preuve de leurs rêveries, comme les esprits forts ne les lisent que pour y chercher des contradictions. (Tertull., De prœscript.)

IX. 11 n'est point d'extravagances dont l'homme ne soit capable, lorsqu'il se laisse remuer par un autre intérêt que celui de la vérité. 11 est étonnant jusqu'à quel point le cœur dispose de l'esprit. Il le distrait, il rapplique; il l'étrécit, il l'étend, il le rend faux ou juste, paresseux ou actif, lent ou vif, stupide ou pénétrant, à l'égard des objets, selon qu'il les hait ou qu'il les aime. Cet empire du cœur sur l'esprit est étrange, mais il est inconstestable; il se manifeste presque à chaque instant, en toute sone de matière; mais surtout en matière de religion.

Je vous ai montré comment les passions conduisent à l'athéisme on au déisme. Vous n'avez pas bien pris ma pensée, si vous avez cru que ce funeste effet des passions no pouvait avoir lieu que sur des hommes enfoncés dans la matière, abrutis par les sens, incapables de réflexions , n'ayant presque d'hommes que la figure, manquant de raison autant que de religion, en un mot, des hommes qui, pour toute réponse aux preuves que vous leur donnez de l'existence d'un Créateur, vous demandent avec un sangfroid, ou plutôt avec une stupidité qui vous

déconcerte, si vous l'avez vu ce Créateur , comment il est fait, quelle est sa figure. On peut avoir beaucoup de pénétration , de science, d'érudition, et être précipité dans l'athéisme par les passions.

Tout démontre l'existence de Dieu; toutes les vérités sont liées avec cette première; chacune d'elles en est la preuve : la métaphysique est la connaissance de l'Etre parfait; les mathématiques sont la connaissance de sa puissance, de son art, de sa sagesse ; {'histoire est la connaissance de sa providence, de sa bonté, de sa justice. Mais on peut être subtil métaphysicien, mathématicien habile, avoir la mémoire chargée d'une infinité d'événements, sans sentir toutes ces preuves de l'existence de Dieu* parce qu'ayec toutes ces sciences humaines, on peut être superbe et voluptueux. Or, d'un côté , les preuves les plus claires ne sont preuves que pour ceux qui s'y rendent attentifs, et de l'autre, l'effet naturel des passions sur ceux qui veulent en être les esclaves, est de tes rendre inattentifs aux preuves des vérités gênantes , et de les appliquer fortement a tout ce qui peut en affaiblir la force et l'é vidence.

Les preuves de la révélation sont trèsclaires; mais, pour ceux qui les étudient, qui les méditent, qui les suivent dans leur enchaîne ment, et c'est ce que ne permettent point les passions, parce que la révélation les condamnent. Cet homme a des talents supérieurs; il possède toutes les sciences humaines. Consultez-le sur l'existence d'un premier Etre, il mettra dans le plus beau jdur les preuves de cette grande vérité; il étalera à vos yeux toutes les profondeurs de Sa métaphysique, toutes les richesses de la physique, l'histoire de tous les siècles et de toutes les nations. Mais consultez-le sur les rapports de cette première vérité avec les mœurs et avec une autre vie : ou il se renfermera dans un silence dédaigneux et moqueur; ou, s'il daigne répondre, ce rare génie que vous admiriez, ne vous paraîtra plus qu'un enfant, un faux bel esprit, un vain discoureur, un raisonneur pitoyable, qui, pour échapper à des vérités dont son cœur est ennemi, admet les principes les plus absurdes, en tire les plus ridicules conséquences, nie les conséquences les plus simples des princi|>es qu'il est forcé de recevoir , dévore les contradictions les [dus étranges, prend pour des démonstrations les paralogismes les plus grossiers.

Les paroles de Jésus-Christ sont claires et précises; le sens en est fixé par une tradition constante et universelle. Cependant chaque siècle fournit des hommes qui n'ont tes yeux ouverts que sur. certaines vérités , et qui paraissent les avoir fermés sur d'au- Ues. Arius voyait dans l'Ecrituro l'unité de Dieu sans y voir la Trinité des Personnes. Philoponus voulait, au contraire, y voir trois natures divines. Nestorius prétendait y découvrir deux personnes et deux natures en Jésus-Christ. Eutychès prétendait, de son côté, n'y découvrir qu'une nature et qu'une

Pelage y voyait la

personne, t'eiage y voyau h liberté de 'homme, sans y voir la nécessité de la grâce lour le bien, etc. En vain leur montrez-vous es vérités qu'ils nient , enseignées aussi clairement par Jésus-Christ, que les vérités qu'ils admettent : il ne leur plaît pas d'ouvrir les yeux. Ils aperçoivent, dans les textes les plus formels, un sens que personne n'a vu avant eux, et ils n'aperçoivent point celui que les hommes de tous les siècles y ont vu, et qui se présente au premier coup d'oeil. A quoi attribuerez-vous un travers si bizarre, et cependant si commun, si ce n'est à un défaut de droiture et de sincérité, qui a sa source dans l'amour-propre, dans une inquiète curiosité, dans le désir de se faire un nom, dans une confiance excessive en ses propres lumières, dans un sot orgueil qui se croit capable de tout sonder et de tout comprendre, et souvent dans un juste jugement de Dieu qui abandonne l'impie aux désirs dépravés de son cœur.

On veut ne s'en rapporter qu'à sa raison ; on veut juger de tout par elle ; on veut resserrer dans ces bornes étroites, la révélation. On pourra se faire une religion mais ce ne sera pas celle de Jésus-Christ. Sa lumière brille pour les cœurs droits, humbles, qui veulent la suivre; elle se cache aux cœurs obscurcis par les ténèbres de l'orgueil et des autres passions. Ce n'est |>as l'esprit seulement, c'est un bon cœur qui est nécessaire pour être persuadé par Jésus-Christ. Si quelqu'un, dit-il, veut faire la volonté de Dieu, il reconnaîtra ai ma doctrine est de lui. ( Joan. vu, 17.) On perd de vue cette grande lègle : voilà d'où vient qu'on est étonné qu'il y eut si peu de Juifs et de gentils changés par les miracles de Jésus -Christ, et qu'aujourd'hui il y ait tant d'hérétiques et d'incrédules.

Les miracles de Jésus-Christ étaient, sans doute, d'une évidence palpable dans toute la Judée. Il n'y avait point de Juifs qui n'en entendissent parler, ou qui ne les eussent vus de leurs propres yeux ; mais combien parmi ceux qui, n'en ayant qu'entendu parler, sans en avoir été témoins, prirent la peine de s'en informer à fond? 11 plut aux uns de les croire faux, sans examen, et aux autres d'en douter, jusqu'à ce qu'ils les eussent vus. Combien même s'applaudissaient en secret, de ne les avoir point vus, de peur d'être obligés de se déclarer contre les prêtres et les pharisiens? On fuit volontiers des éclaircissements qui peuvent troubler un repos qu'on aime. Ceux qui ne pouvaient se dissimuler ces miracles, parce qu'ils en étaient témoins , se formaient un nuage louchant ce qui pouvait en être la cause, et en demeuraient là , sans en tirer aucune conséquence. Ce sont , disaient-ils, des merveilles dont nous ne savons pas Ja raisou. D'autres attribuaient tous ces miracles à des esprits étrangers. D'autres avaient recours à d'autres défaites. Les plus mauvaises contentent un esprit qui n'est pas sincère, et les plus évidentes raisons ne le touchent que faiblement. Un grand nombre était

5ftO

ébranle par in vue Hc ces prodiges; Kimpression s'en effaçait bientôt par mille doutes, dont un mauvais cœur est la source féconde.

Les miracles des apôtres produisirent de grands effets ; mais il sérail toujours étrange qu'ils n'en eussent pas produit de plus grands encore, si ceux qui les voyaient, ou qui en entendaient parler, eussent tous eu un cœur droit et sincère. Ce n'est point là, pour l'ordinaire, la disposition de la multitude. Les apôtres avaient contre eux une foule de préjugés Jes plus difficiles à déraciner et à vaincre; préjugés, dans le vulgaire, formés par l'exemple, l'éducation, les cérémonies , les divertissements, Jes spectacles de la religion ; «préjugés, dans les pontifes, formés par le crédit, l'intérêt, la superstition ; préjugés, dans les savants, formés par la vanité et l'entêtement, par ja sainteté et l'incompréhensibilité de la doctrine nouvelle qu'on leur prêche; par la pauvreté et la bassesse des prédicateurs, et peut-être encore plus par l'imposture et la magie, si communes alors, et si répandues dans l'empire romain; "préjugés, dans les princes, formés par la politique, par l'orgueil accoutumé aux honneurs divins, par des passions toujours satisfaites, ennemies par conséquent de la morale de l'Evangile. Il fallait, pour écouter et suivre les apôtres, se mettre au-dessus de ces "préjugés 5 il fallait en braver les suites terribles, la. fureur du peuple, l'emportement des pontifes, le mépris des savants, la violence des princes.

Ce qui doit donc paraître étonnant, ce n'est point que les apôtres aient trouvé des cœurs fermés aux récits qu'ils faisaient de la sainteté et des œuvres de Jésus-Christ ; aux miracles éclatants, supérieurs à la magie, impossibles à l'imposture, manifestement divins, qu'ils opéraient eux-mêmes ; aux prophéties claires, circonstanciées, au-dessus ces conjectures humaines, dont ils faisaient voir l'accomplissement ; à l'idée saine et sublime qu'ils donnaient de la Divinité; à la morale pure et sévère qu'ils publiaient, avec un zèle, un courage, une piété, un désintéressement incompréhensibles. Ce qui -doit paraître étonnant, c'est que, malgré tous les obstacles qui s'opposaient au succès de leurs travaux, ils aient trouvé, parmi les Juifs et les gentils, tant de cœurs ouverts à l'Evangile. .

De même, ce qui doit étonner aujourd hui, ce n'est pas qu'il y ait des athées, des déistes, des hérétiques, c'est que le nombre n'en soit pas plus grand. Car il est impossible d'accorder la religion, ni avec les passions , ni avec uneraison vaine, inquiète, curieuse; elle condamne trop clairement les [tassions; elle est trop clairement au-dessus de la raison. Comment est-il donc possible que le nombre des sensuels et des superbes, étant aujourd'hui si grand, celui des athées, des déistes, des hérétiques , ne soit pas plus nombreux? Il faut que la religion de Jésus- Christ ait des preuves bien tories et bien évidentes, pour n'être pas rejetée par tous

les sensuels qu'elle condamne. Il faut que la doctrine de Jésus Christ soit exprimée en termes bien clairs et bien précis, pour n'être pas éludée par tous les superbes qu'elle humilie. Nous avons vu les preuves de la religion. \ oyons-en la doctrine.

X. Nous diviserons cette partie en quatre sections. La première sera des mystères de la Trinité, de l'Incarnation, de la Rédemption et de l'Eucharistie. La seconde, de la morale de Jésus-Christ. La troisième, de ses secoars. La quatrième, de ses promesses et do ses menaces. Dans- la première, nous apprendrons ce que c'est que Dieu , jusqu'où le Fils de Dieu s'est abaissé pour les hommes , quelle a été la fin principale de son abaissement, quel gage il nous a laissé de son amour sur la terre. Dans la seconde, nous serons instruits de nos devoirs envers Dieu, envers nous-mêmes, envers nos semblables. La troisième nous remplira de courage et de consolation, en nous montrant les secours préparés à notre faiblesse. La quatrième découvrira le bonheur que doivent espérer les vrais disciples de Jésus- Christ, et le malheur que doivent craindre ses ennemis.

Nous recueillerons d'abord sur chaque matière les leçons de notre divin Maître. Nous les méditerons ensuite pour en sentir le prix , et pour nous mettre au-dessus des difficultés dont les sens, l'imagination et les passions sont des sources intarissables. De peurd'allonger et de nous distraire, nous éviterons, le plus qu'il nous sera possible, d'entrer dans la discussion des vaines interprétations des hérétiques. Nous suivrons une voie plus simple et plus sûre : nous leur opposerons ce qu'on a cru universellement dans tous les temps et en tous les lieux. C'est cet argument invincible de prescription qu'employaient les premiers défenseurs de la foi apostolique contre les novateurs de leurs siècles. (Tertcll., Deprœscr.; S. Iren., 1. m, cap. k, et k'S; S. Clem. Alex., I. vu , Slrom.; Lact. Instit., 1. iv , C. 30; S.

Algust., 1. 11 Cont. Crest., SECTION

Des mystères de la Trinité, de V Incarnation, de la Rédemption et de l'Eucharistie.

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