‹ Œuvres complètes de Le FrançoisChapitre 82 sur 163 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Certitude des faits consignés dans les livres du Nouveau Testament. — L'ancienneté de ces faits est une preuve de la vérité. — On ne peut les envisager avec leurs circonstances et leurs suites, sans être forcé de les croire. — On ne peut les rejeter, sans accuser, contre l'évidence même, les apôtres d'imposture ou de fanatisme. — On ne peut en douter, sans se livrer à un doute universel. — On ne peut les admettre et refuser de reconnaître la divinité de la religion chrétienne, sans renoncer à la raison.

I. L'objet le plus intéressant de la révélation conliée au peuple juif est la promesse du Messie; promesse donnée au premier homme dans le moment de sa chute, promesse renouvelée aux patriarches, promesse inculquée par Moise; promesse annoncée par une suite d'hommes extraordinaires, qui de siècles en siècles se montrent- à la terre pour l'y rendre attentive. Les uns fixent le temps où le genre humain verra son Libérateur; les autres décrivent jusqu'aux moindres circonstances de sa vie : tous publient les merveilles qu'opérera sa venue. Au moment marqué le Messie est venu, il a vécu, il a changé la face de l'univers, conformément aux prophéties? Quel est ce Messie? Jésus-Christ. Qui est Jésus- Cbrist? le Fils éternel de Dieu, qui, pour Ui gloire de son Père, s'est revêtu de notre

fragile nature, afin d'être notre lumière, notre modèle, notre force et notre paix.

IL II n'est plus étonnant que l'Etre suprême ne paraisse occupé que du Messie durant tant de siècles; qu'il suscite des prophètes pour le prédire ; qu'il donne une loi pour le figurer; qu'il forme des justes pour le désirer ; qu'il choisisse et conserve un peuple particulier pour l'attendre; qu'il permette que le reste du genre humain demeure dans l'ignorance et dans le dérèglement pour en faire sentir la nécessité ; qu'enfin, pour en répandre plus rapidement la connaissance, il réunisse presque toutes les nations par une paix générale sous un seul maître. Ce qui est étonnant, c'est qu'il envoie un tel Libérateur. Le don est si grand qu'il serait incroyable si Dieu était moins incompréhensibledans sa miséricorde que dans sa nature. Le don est infini : égalonsle, mon cher Eusèbe, par notre foi et notre reconnaissance.

III. Que la religion de Jésus-Christ est auguste ! Aussi ancienne que le monde, toujours uniforme, toujours la même, elle reconnaît le même Dieu comme auteur, et le même Christ comme Sauveur. Jésus-Christ fait l'union du Juif et du gentil. Attendu ou donné, il a été et sera dans tous les temps la consolation et l'espérance des enfants de Dieu. Vous avez toujours eu pour cette religion un respect inviolable et un amour tendre : avez-vous sujetde vous en repentir? pourriez-vous jamais être tenté de changer de dispositions? Votre changement me paraît impossible, tant que vous conserverez la raison. Je vous prie de me suivre enetro un moment.

IV. Votre raison ne sera jamais susceptible d'un doute sérieux sur l'existence de Jésus-Christ, ses miracles, ses prophéties, ses promesses, la prédication des apôtres, la conversion des gentils, l'aveuglement des Juifs, en un mot sur la vérité des faits rapportés dans les livres du Nouveau Testament. Ces faits sont appuyés sur une multitude de preuves qui accablent l'esprit par leur poids et par leur évidence.

Ne m'objectez pas l'antiquité de ces faits : l'objection serait déplacée dans votre bouelie, elle ne sied bien qu'aux esprits forts. Comme ces messieurs ne veulent point de révélation, ils ont raison, c'est-à-dire intérêt, de mettre au rang des fables tous les faits anciens : car l'histoire ne fournit aucun fait qui soit aussi bien appuyé que ceux qui constatent la révélation; par conséquent, afin de pouvoir se défendre d'admettre la révélation, ils ont besoin du pyrrhonismo historique. Laissez donc à ces messieurs l'objection tirée de l'antiquité des faits dont il est ici question. L'antiquité de ces faits, bien loin d'en affaiblir la certitude, y donne un nouveau poids : car il est impossible de leur donner aucune autre époque que celle que nous leur avons assignée. Or, de quelle évidence faut-il qu'ils aient été dans leur première origine pour s'être soutenus sans altération durant tant de siècles, et pour être

iSi

arrivés jusqu'à nous sans rien perdre de leur force, malgré les contradictions infinies qu'ils ont eu à essuyer de la part du paganisme et du judaïsme, c'est-à-dire du monde entier intéressé à les combattre, à les obscurcir, à Jes anéantir?

De plus, je serais fâché de vous voir ému d'une objection si peu sensée. Car la certitude ou 1 incertitude des faits ne vient ni de de l'éloignement , ni de la proximité des temps ; mais uniquement des écrivains qui les ont consignés à la postérité. Si un événement qui n'est éloigné de nous que de deux ou trois cents ans, ne nous est transmis que par des écrivains peu judicieux et qui ne fussent pas contemporains, la proximité de cet événement ne lui donne aucun degré de certitude, et nous laisse dans l'ignorance et dans les ténèbres. Si, au contraire, un événement ancien nous vient par le canal d'éerivains qui fussent des hommes de sens, contemporains, témoins et acteurs, ou qui fussent à portée de s'instruire avec exactitude, en un mot, que nous ne puissions raisonnablement soupçonner d'avoir voulu tromper, ni d'avoir élé trompés, l'ancienneté de cet évément ne lui ôte rien de sa certitude; les témoins qui nous l'attestent le rapprochent de nous, et nous rendent en quelque façon contemporains nous-mêmes. Voila d'où dépend la certitude ou l'incertitude des faits, soit qu'ils soient plus éloignés de nous, soit qu'ils soient moins éloignés. Vous ne pouvez vous écarter d'un principe si simple et si naturel sans vous livrer à des absurdités intolérables.

Il faudra avouer que les titres de noblesse, les distinctions entre les familles, la possession des domaines, les lois fondamentales des Etats et des monarchies ne sont que des fables : car ce sont là des faits qui n'ont point d'autre fondement que le principe que je viens de vous mettre devant les yeux. Il faudra aller plus loin : il faudra avouer qu'on pourra dire avec raison dans deux cents ans que tous ceux qui vivent aujourd'hui ne vivent point, que ceux qui écrivent n'écrivent point, que les rois qui régnent ne régnent point, et généralement que tout ce qui se passe aujourd'hui de plus grand et de plus remarquable dans le monde n'est qu'une fable, puisque dans deux cents ans on ne saura rien de ce qui se fait aujourd'hui que ce qui s'en pourra lire dans les histoires, et que s'il nous est permis de mépriser l'autorité de tous les historiens des siècles passés, il sera permis aussi à ceux qui nous suivront de ne rien croire de toutes les histoires de notre siècle. Voilà jusqu'où conduit le pyrrhonisme de nos prétendus beaux esprits, qui veulent qu'un fait, consigné è la postérité par des auteurs contemporains les plus dignes de foi, soit fabuleux parce qu'il est ancien.

Mais quand je vous permettrais de douter d'une infinité de faits anciens; s'il y a eu, par exemple, un Platon, un Arislote, un Alexandre, un César, un Cicéron, malgré tout ce qu'en ont dit les historiens de leur

temps, malgré l'opinion commune de tous les hommes qui ont succédé les uns aux autres jusqu'à nous, votre doute sur la vérité des faits rapportés dans les livres du Nouveau Testament n'en serait pas plus raisonnable, parce que la réalité de Platon, d'Aristote, d'Alexandre, de César, de Cicéron n'a aucune liaison nécessaire avec des faits qui subsistent aujourd'hui : au lieu que les faits rapportés dans les livres du Nouveau Testament sont liés avec la première formation de la société chrétienne, avec sa durée et sa conservation, avec son état actuel et subsistant.

Il est inconcevable que les apôtres aient pu, en si peu de temps, acquérir un si grand nombre de disciples, s'engageant à tout perdre plutôt que de renoncer à Jésus- Christ, par une autre voie que par la vérité des faits consignés dans leurs livres. Il est inconcevable que les premiers disciples des apôtres aient pu persévérer si constamment, dans leur attachement à la doctrine de leurs maîtres, jusqu'à livrer leurs biens et leur vie plutôt que d'abandonner Jésus-Christ, par une autre voie que par l'intime persuasion de la vérité et des faits qu'on leur annonçait, et des faits qu'ils voyaient, et des promesses qu'on leur faisait. Il est inconcevable que les premiers disciples des apôtres en aient pu former à leur tour avec l'engagement île tout sacrifier è Jésus-Christ, par une autre voie qu'en leur persuadant intimement la vérité des faits qu'ils avaient appris et qu'ils avaient vus. Il est inconcevable que les apôtres aient pu en imposer à leurs premiers disciples, et ceux-ci à ceux qui les écoutaient. 1) est question de faiis sensibles : il ne fallait que des yeux, il ne fallait qu'un peu de sens commun pourconvaincre-de faux les apôtres et leurs disciples. Ceux qui, après les avoir suivis, s'en séparaient ensuite, ou vaincus par les persécutions et par les supplices, ou entraînés par les vices et par les passions, ou emportés par l'orgueil et par l'envie, eussent-ils manqué pour justilier leur désertion, ou du moins pour en couvrir la honte, de révéler la fourberie et l'imposture? Quel lâche, quel indigne, quel superbe déserteur de la foi s'est jamais plaint d'avoir été séduit par les apôtres? 11 est évident que dans le ta* et le iv' siècle il eût été facile de démontrer l'imposture des premiers disciples de Jésus- Christ. H est évident que la enose ne serait pas même aujourd'hui impossible. Il est donc évident que la société chrétienne n'a pu se former, se perpétuer, se maintenir que par la vérité des faits de l'Evangile. L'état actuel de cette société et l'état présent des Juifs en sont des suites visibles et des preuves vivantes de la vérité des prophéties et des promesses de Jésus-Christ, c'est-àdire de ce qu'il y a de plus surprenant et de plus divin dans les livres du Nouveau Testament.

V. Ne me dites pas que tant de faits miraculeux sont peu croyables en eux-mêmes.

Ces faits, qui vous étonnent, ne peuvent

vous paraître impossibles si vous reconnaissez un Dieu créateur : car la volonté du Créateur est le seul lien qui entrelient l'ordre du monde. Si les miracles vous paraissent donc plus incroyables que les effets ordinaires de la nature, ce n'est pas assurément qu'ils soient plus difficiles au Créateur; mais c'est uniquement parce qu'ils sont plus rares, comme ils doivent l'être, pour être des miracles : car s'ils étaient fréquents, ils rentreraient en quelque sorte dans l'ordre commun, et n'auraient plus rien de surprenant. Je ne trouve pas mauvais que les faits de l'Evangile vous paraissent incroyables en eux-mêmes; mais je vous prie de les envisager avec leurs circonstances et leurs suites : je ne sais s'ils vous paraîtront si incroyables. Remontons, s'il vous plaît, jusqu'au siècle de Jésus-Christ.

Avant le règne de Tibère, le nom chrétien était inconnu dans le monde. Après la mort de Tibère, sous i'empire de Claude et de Néron, il y avait dans tout l'empire romain un grand nombre de Chrétiens. L'auteur de ce nom était Jésus, appelé Christ, qui passait pour le lils d'un charpentier, qui avait été accusé parles Juifs, et condamné à mourir sur une croix par Ponce Pilate, gouverneur de Judée. (Corn. Tacit., Annal., lib. xv, n. kk.) Les disciples de ce Jésus crucifié, qui, en un si petit intervalle de temps, l'ont fait adorer, et on fuit recevoir sa doctrine par tant de milliers d'hommes, sont quelques pauvres Juifs de la lie du peuple, pêcheurs et simples artisans, sans crédit, sans armes, sans richesses, sans éloquence, méprisés, persécutés, suppliciés. L'événement est certain. 11 est attesté par les auteurs les moins suspects. Cène sont pas les Chrétiens seuls qui nous l'apprennent, ce sont les Juifs et les païens. Or, un tel événement est-il croyable? est-il naturel qu'une doctrine si absurde au premier aspect, si contraire aux préjugés et à l'éducation, si ennemie des passions, annoncée par des hommes si vils, se répande en si peu de temps par tout l'univers, sans aucun secours humain, malgré les plus grands obstacles, et soit défendue par une multitude de personnes de tout âge, de tout sexe, de toute condition, au milieu des tourments et des supplices? Tout cela est possible et même vraisemblable, si l'on suppose la vérité des miracles de Jésus- Christ, des apôtres, et des premiers Chrétiens : mais ôtezles miracles, l'établissement du christianisme n'a plus de vraisemblance. Les faits de l'Evangile, envisagés avec leurs suites et leurs effets, sont donc non-seulement croyables , mais H est incroyablequ'ils ne soient pas arrivés.

Ce n'est pas en reconnaissant les faits de l'Evangile que vous admettez des choses incroyables : car ces faits sont très-possibles à Dieu. C'est eii les rejetant ces faits que vous seriez contraint d'admettre des choses que la raison ne pourra jamais se persuader. 11 faudrait regarder les apôtres ou comme des imposteurs, ou comme des fanatiques :

or, prenez garde à quoi vous vous engageriez en prenant le premier parti,

Il faudrait dire que, des hommes, dont la doctrine et la vie ne respirent que piété, sainteté, vérjté, ont feint les mensonges les plus imprudents, et que, par un blasphème détestable, ils ont fait servir le nom de Dieu et son autorité à leurs fourberies et à leurs impostures.il faudrait dire que des hommes dont les écrits, les discours et la conduitene marquent assurément pas des hommes eu délire, ont fabriqué des fables non-séulement les plus impudentes, mais les plus insensées, en annonçant et en écrivant des faits comme publics, avec toutes leurs circonstances, dans le temps même, dans les lieux mêmes, en présence de ceux-là mêmes qui étaient intéressés à en découvrir et à en publier la fausseté, et qui pouvaient le faire sans peine et sans risque. 11 faudrait dire qu'une folie si marquée s'est emparée subitement non d'un seul homme, mais de plusieurs, qui tous cependant nous ont laissé dans leurs écrits et dans leur vie, des monuments d'une sagesse consommée et de la plus sincère piété. 11 faudrait dire que des fables si grossières, si mal imaginées, si impertinentes, si insensées, d'une fausseté si notoire, se sont répandues avec rapidité, et ont trouvé créance, non auprès de quelques imbéciles, mais auprès d'un nombre infini de Juifs et de gentils, de savants et d'ignorants, de riches et de pauvres, de magistrats et de peuples, tous intéressés néanmoins à les rejeter, et à en arrêter le cours et le progrès. 11 faudrait dire qu'une multitude prodigieuse d'hommes, sans être remués par aucun ressort humain, sens être attirés parla vue ni par l'espérance d'aucun avantage, s'exposant au contraire à toutes sortes de persécutions et de supplices, ont quitté la religion de leurs ancêtres, pour en embrasser et défendre jusqu'à la mort une nouvelle, humiliante, austère, désagréable aux sens, contraire aux intérêts les plus chers. Il faudrait dire que des hommes, en qui se réunissent tous les caractères d'une piété singulière et d'une rare sagesse, ont voulu de leur plein gré et de leur propre mouvement, se rendre à Dieu et aux hommes : car les plus légères étincelles du sens commun suffisaient pour leur montrer que leur imposture ne pouvait que soulever contre eux la colère de Dieu et des hommes. 11 faudrait dire que ces imposteurs, sans autre appui que leurs blasphèmes et leurs mensonges, ont fait tout ce que les philosophes n'avaient pu faire; qu'ils ont abbatiu les idoles, répandu dans le monde les idées les plus pures de la Divinité, mis dans le plus beau jour les devoirs de l'homme envers son Créateur, envers lui-môme, envers ses semblables ; fait couler la piété, la candeur, la vertu, la force et le courage, jusque dans le cœur d'une infinité de personnes de tout âge, de tout sexe, de toute nation. 11 faudrait dire que des fables grossières et insensées, qui n'avaient point d'autre fondement que l'effronterie et l'impudence de

leurs auteurs, ont non-seulement été en vigueur dorant un certain temps; mais qu elles se sont fait jour à travers le fer et le feu, les gibets et les roues; qu elles se sont iortifiées et accrues par les moyens mêmes qu'on employait pour les détruire; quelles ont triomphé de toutes »es puissances de la terre déclarées contre elles; quelles ont subjugué les rois et les empereurs, leurs plus mortels ennemis; et que, depuis dixsept siècles, elles se sont fait recevoir et croire dans la partie du monde la plus éclairée, la plus cultivée par les arts et les scien-

ces

Voilà ce qu'il faut que vous souteniez, si vous prenez le parti de rejeter les faits de l'Evangile comme des productions de la fourberie et de l'imposture. Or, trouvez-vous de la vraisemblance dans cette foule d absurdités? Vous ne pouvez refuser a Dieu la puissance de faire des miracles ; vous ne pouvez nier qu'il ne fût digne de sa bonté et de sa sagesse de faire cet usage de sa puissance, pour arracher le genre humain a ses ténèbres et à ses erreurs. Mais il n est rien de si incroyable que votre raison ne se persuade plus facilement, que la fourberie et l'imposture des apôtres. Voyons s il y a plus de vraisemblance dans leur fanatisme. Les apôtres ne seraient à vos yeux que des hommes qui, ayant pris des événements naturels pour des prodiges , ou qui, sans avoir même rien vu, s'étant imaginés fortement d'avoir vu des prodiges, les ont crus de bonne foi, les ont publiés ensuite, et ont rencontré un grand nombre de dupes auxquels ils les ont persuadés. Je doute si vous apercevez ici de la vraisemblance.

D'abord, un fanatisme si grossier, si outré, et conséquemmentsi ridicule, est-il compatible avec les lumières, le bon sens, la sagesse, la vertu q.ui éclatent dans les auteurs du Nouveau Testament? 11 faut n avoir jamais lu leurs ouvrages, ou n'avoir aucune idée de la vertu et de la sagesse, pour regarder les apôtres comme des imbéciles et des visionnaires. Examinons la chose de [.lus près. Je veux bien qu'il soit possible de prendre pour un prodige réel^ un événement passager qui n'en a que 1 apparence : mais est-il possible de donner dans I erreur sur la nature d'une multitude de faits variés, multipliés, circonstanciés? Je consens qu il soit possible de prendre pour des prodiges quelques faits arrivés dans les ténèbres et dans l'obscurité : mais est-il possible de se tromper sur la nature de faits arrivés en plein jour, dans des lieux publics, en présence d'une foule de spectateurs? J accorde qu'il soit possible de prendre pour des prodiges quelques faits d'une courte durée, et qu'on n'a vus, pour ainsi dire, qu en passant : mais est-il possible de se méprendre sur la nature d'une multitude de laits qu on a vus répétés tous les jours, durant 1 espace de plus de trois ans? Je ne nie pas qu il ne soit possible de s'arrêter aux premières lueurs, en matière de prodige, lorsque ces prétendus prodiges favorisent 1 intérêt qui

affecte actuellement le cœur, soit que ce soit un intérêt de religion, ou de préjugé, ou de fortune : mais est-il possible de ne pas fonder et approfondir des faits qui semblent contraires à la religion où l'on est né, qui révoltent tous les préjugés que 1 on a sucés avec le lait, qui n'entraînent à leur suite nue la pauvreté ei la misère? Je conviens encore qu'il est possible de prendre pour miracles des faits annoncés pour tels, et révérés par les pontifes et par les magistrats ; l'habitude où l'on est de déférer à leur jugement, fait adopter volontiers et sans examen leur sentiment : mais est-il possible de recevoir sans examen des faits éludés et condamnés comme contraires à la loi de la nation par ses pontifes et par ses magistrats? Enfin, je veux qu'il soit possible de tromper sur la nature clés miracles reconnus seulement pour tels par les hommes d'un certain ?arïi, mais contestés et rejetés par le paru contraire : mais est-il possible de se tromper sur la nature des faits qui sont également reconnus pour supérieurs à 1 industrie humaine et aux forces de la nature, par les amis et par les ennemis, par les uisciples et par les persécuteurs? .

1 Or, les miracles de Jésus-Christ sont des faits variés, multipliés, circonstanciés, opérés à la face du soleil, fréquents, permanents, répétés tous les jours, durant aes années entières, dans toute la Judée, peu favorables en apparence à la religion des apôtres, opposés à leurs préjugés, à leur repos, à leur fortune, reconnus pour supérieurs à l'industrie humaine et aux forces de la nature, éludés en même temps et condamnés, comme contraires à la loi de Moïse, par les pontifes et par les magistrats de la nation. Le fanatisme des apôtres na donc ni vraisemblance ni possibilité. Que ces hommes de sens étaient éloignés de prendre des apparences, ou des jeux de leur imagination pour des réalités 1 Jugez-en par la difficulté qu'ils eurent de se rendre aux premières preuves de la résurrection de Jésus-Christ, quelque solides que fussent

C<Mais quand il serait possible que les apôtres, par un fanatisme qui n a ni vraisemblance ni possibilité, se fussent imaginés d'avoir vu des miracles chimériques : si leur imagination était disposée à prendre des spectres et des fantômes pour des ventés étaient-ils maîtres de communiquer la même disposition à tant de milliers de Juifs et de gentils qu'ils convertissaient, et qui étaient témoins de la fausseté de leurs visions, ou à la portée de les convaincre de n'être que des visionnaires? Quand il serait possible que les apôtres, par un fanatisme

u ne se conçoit -oint, se fussent imaginés dïvoir vu des miracles chimériques, pouvait -ils s'imaginer d'en faire eux-mêmes, de chasser les démons au nom de lésus- ChriL de rendre la santé aux malades, de ressu 'citer les morts, d'entendre et de parler îo Sues étrangères? Quand .1 serait pos-

ble que les apTtres, par un fanatisme le

CEUVliKS COMPLETE

plus absurde, se fussent remplis d'imaginations si belles et si llateuses , et en même temps si creuses et si folles; pouvaient-ils en remplir tant de millions d'hommes qui les écoutaient, qui les voyaicul, qui s'attachaient à eux, qui embrassaient leur religion, en leur faisant accroire qu'ils voyaient ce qu'ils ne voyaient point, et en le leur persuadant si vivement, qu'ils les disposaient a tout souffrir, la mort même, plutôt que d'en douter? Quand il serait possible que les apôtres, par un fanatisme qu'on ne comprendra jamais, fussent livrés à des visions si insensées, et qu'ils eussent le secret de les faire passer jusque dans leurs auditeurs et leurs disciples, pouvaient-ils les persuader, ces auditeurs et ces disciples, qu'ils venaient de recevoir eux-mêmes le don des miracles, en croyant en Jésus-Christ, qu'ils chassaient les démons en son nom, qu'ils guérissaient les malades, qu'ils parlaient diverses langues ? Un tel fanatisme ne peut paraître vraisemblable qu'à l'impiété qui ne reconnaît ni providence ni raison. S'il était possible, tout serait incertain. On ne pourrait distinguer la veille du sommeil. Ce serait un devoir et une nécessité de croire le faux, ou plutôt de ne rien croire.

Mais, direz-vous, chaque siècle n'a-t-ilpas porté des imposteurs et des fanatiques qui ont eu le secret de se faire écouter et de se faire suivre? Je l'accorde : mais quel siècle a vu des imposteurs et des fanatiques dont les écrits, les discours, la vie, ne fussent que lumière, sagesse, zèle, candeur, désintéressement, vertu, sainteté, piété, charité, vérité ; qui publiassent une multitude de prodiges, récemment opérés avec toutes leurs circonstances, pour le temps, les lieux, les témoins, jamais démentis, reconnus au contraire et avoués par leurs plus grands adversaires : qui sans employer d'autre moyen que le simple récit des merveilles qu'ils annonçaient, sans avoir d'autre secours que les miracles qu'ils opéraient eux-mêmes, sans faire jouer d'autre ressort que les miracles qu'ils faisaient opérer à ceux qui les écoutaient, se soient acquis une infinité de disciples par tout le monde, malgré les efforts de toutes les puissances de l;i terre soulevées contre eux ; et qui aient établi dans tout l'univers une religion sublime et incompréhensible dans ses dogmes, pure et austère dans sa morale, aussi terrible dans ses menaces que consolante dans ses promesses, que rien n'ait pu ébranler depuis dixsept siècles.

Les imposteurs et les fanatiques n'ont ni vertu, ni candeur, ni vérité. Ils ne s'appuient que sur des révélations et des visions, c'està-dire, sur leurs songes et leurs rêves. S'ils se décorent du don des miracles, c'est toujours avec la sage précaution de fermer toute issue à l'examen de leurs vains prodiges. La voie de la persuasion n'est point de leur goût. Dès que celle de la force et de la violence leur est ouverte, ils y entrent impétueusement. Ils trouvent des dupes qui les écoutent, mais qui ouvrent bientôt les yeux.

Le prestige s'évanouit. Il n'en reste qu'un sombre souvenir mêlé de honte et d'horreur. Tel est le sort des imposteurs et des fanatiques dans tous les temps. Tel eût été celui de Mahomet, s'il n'avait eupour successeurs des princes conquérants, qui protégèrent sa secte, et qui retendirent par les armes, et encore plus par l'ignorance, en détruisant partout l'étude des lettres. Pour découvrir le fanatisme de tous les imposteurs qui ont paru sur la terre, il suffit d'être homme doué d'un peu de raison. Pour apercevoir quelque trace de fanatisme dans les apôtres, il faut être livré d'une manière étrange aux visions d'une imagination déréglée.

VI. Vous ne doutez en aucune sorte qu'il n'y ait eu des hommes il y a dix-huit cents ans : or, les preuves historiques qui vous empêchent de douter de ce fait ne sont pas plus fortes que les preuves sur lesquelles porte la vérité des faits rapportésdansl'Evangile et dans les autres livres du Nouveau Testament. Comparez ces preuves entre elles : vous verrez les hommes de chaque siècle en remontant jusqu'à Jésus-Christ, les écrivains les plus célèbres et les plus sensés, les assemblées les plus vénérables, tous les monuments sacrés et profanes, déposer pour la vérité des faits de l'Evangile, de même qu'ils déposent pour l'existence des hommes du xvm* siècle en remontant. Comme donc vous ne pourriez croire que ceux qui nous ont transmis l'existence des hommes de ce xvme siècle étaient dans l'illusion, sans faire tomber celte illusion sur Dieu même, vous ne pouvez non plus croire que ceux qui nous assurent de l'existence de Jésus-Christ, de ses miracles, des livres du Nouveau Testament, aient été dans l'erreur sur tous ces faits, sans la faire retomber sur Dieu même.

Il me semble même que, pour peu que vous vouliez réfléchir, la vérité des faits de l'Evangile vous paraîtra mieux appuyée : parce que parmi tant de témoins qui attestent ces deux genres de faits, il n'en est point qui ait été intéressé à contester l'existence des hommes du siècle de Jésus-Christ et des apôtres : au lieu qu'il y en a toujours eu un grand nombre d'intéressés à nier les faits de l'Evangile, et qui néanmoins, contre leur intérêt, leur ont rendu témoignage.

VIL Si vous voulez douter des faits rapportés dans les livres du Nouveau Testament, ne cherchez point un appui àvosdoutes dans l'antiquité de ces faits : l'appui est ffivole. Vous ne pourrez jamais douter de ces faits, qu'en doutant généralement de tous les faits; ou qu'en doutant de tous les faits dont vous n'avez pas été témoin-; ou qu'en excluant du nombre des faits que vous voulez bien croire sur le témoignage des autres hommes, les faits de l'Evangile, parce que les témoins qui les ont attestés vous paraissent tous avoir été dans l'erreur et dans l'illusion, ou parce que vous feignez que tous les Chrétiens et les Juifs qui existent, n'ont aucune liaison ni de sentiment ni de créance avec les hommes qui les ont pré-

cédés ; maïs que tout ce qu'ils pensent, tout ce qu'ils disent, ce qu'ils appellent livresde l'Ancien et du Nouveau Testament, tous les ouvrages sacrés et profanes qui traitent les mômes sujets, quetoutcela n'est qu'un rêve, et l'effet d'une illusion universelle qui s'est emparée d'eux subitement, ou du moinsqué la chose est arrivée ainsi, quelques siècles avant celui où vous vivez.

Or* je vous ai fait voir que vous ne pourriez douter de tous les faits, sans vous croire dans une illusion perpétuelle, et qu'il faudrait attribuer votre illusion à l'Auteur même de votre nature. 11 est manifeste que pour ne vous en rapporter qu'à vos propres yeux sur les faits, il vous faudrait supposer tous les autres hommes dans l'illusion, et attribuer leur illusion à l'Auteur de leur être. Il est manifeste qu'il faudrait attribuer à la même cause, l'illusion où vous supposeriez tous les témoins qui ont attesté-, depuis dixhuit cents ans, les faits de l'Evangile : car, comme nous l'avons montré, la nature de ces faits est telle-, qu'il est impossible que Jésus- Christ ait trompé ses premiers disciples, ni que ses disciples aient trompé les Juifs et les gentils de leur siècle ; il est manifeste que si les apôtres, si les Juifs et les gentils de leur temps ont été dans l'illusion, il faut l'attribuer à Dieu. 11 n'est pas moins clair qu'il faudrait attribuerencore à Dieu, l'illusion générale où il vous plairait de supposer les Chrétiens et les Juifs de notre siècle» ou de tout autre siècle, en remontant jusqu'à celui de Jésus-Christ et des apôtres. D'où il s'"iisuivrait que Dieu ne serait ni bon, ni Yrii.

Si vous ne pouvez donc douter des faits rapportés dans les livres du Nouveau Testament, sans douter généralement de tous les faits, ou sans douter de tous ceux que voue

n'avez pas vus de vos propres yeux, ou sans supposer dans une illusion universelle les Chrétiens et les Juifs qui existent, et qui ont existé dans les siècles précédents ; il est évident qire votre doute sur les faits de l'Evangile vous précipite dans l'athéisme; >uisque ce doute est incompatible avec 'idée d'un Etre souverainement bon et infiniment véritable. Or l'athéisme est le renversement de la raison. Il faut donc ou admettre les faits rapportés dans les livres du Nouveau Testament, ou renoncer à la raison.

VIII. Admettre ces faits, et ne pas reconnaître Jésus-Christ pour Dieu, c'est renoncera la raison. Car pour ne pas reconnaître, avec les Chrétiens de tous les temps, Jésus- Christ pour Dieu, il faut regarder les miracles opérés au nom de Dieu> les prophéties faites au nom de Dieu, les promesses dont l'accomplissement était impossible à tout autre qu à Dieu, comme possibles à un fourbe et à un imposteur : d'où il s'ensuivrait que Dieu pourrait autoriser le mensonge et nous induire en erreur par sa puissance et par son nom: d'où il s'ensuivrait que Dieu ne serait ni la bonté souveraine, ni la vérité infinie. N'est-ce pas tomberdans l'athéisme? N'est-ce donc pas renoncer à la raison ?

IX. Jésus-Christ est Dieu j donc la religion est divine dans tous ses points; La conséquence est si évidente que, pour ne pas l'avouer, il faut être d'une stupidité incompréhensible. Donc pour n'être pas Chrétien, il faut n'être point raisonnable. C'est la proposition que je m'étais engagé de vous prouver. Il ne me reste plus qu'à vous exposer la doctrine de Jésus-Christ. C'est ce que je vais exécuter dans la iv* partie.

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