‹ Œuvres complètes de Lord Byron DramesChapitre 1 sur 133 · SCÈNE I · texte numérisé non relu

SCÈNE I

La scène représente une galerie gothique. — Il est minuit.

MANFRED, seul.

Il faut remplir de nouveau ma lampe; mais, alors même, elle ne brûlera pas aussi longtemps que je dois veiller ; mon as.soupissemenl, — quand je m’assoupis, — n’esl point un sommeil ; ce n’esl qu’une continuation de ma pensée incessante, à laquelle je ne puis alors résister. Mon cœur veille toujours; mes yeux ne se ferment que pour regarder inté- ' rieurement; et pourtant je vis, et j’ai l’aspect cl la forme d’un homme vivant. Mais la douleur devrait instruire le sage; soufl'rir, c’est connaître : ceux qui savent le plus sont aussi ceux qui ont le plus à gémir sur la fatale vérité; l’arbre de la science n’est pas l’arbre de vie. J’ai essayé la philosophie, et la science, et les sources du merveilleux, et la sagesse du monde, cl mon esprit a le pouvoir de s’approprier ces choses,

, — mais elles ne me servent de rien; j’ai fait du bien aux hommes, cl j’ai trouvé du bon même parmi les hommes, — mais cela ne m’a servi de rien; j’ai eu aussi des ennemis,

T. III. i

2 « ' OCDVRES DE LORD BTRON.

nul d’entre jux ne m’a vaincu, beaucoup sont tombés devant moi, — mais cela ne m’a servi de rien : bien ou mal, vie, facultés, passions, tout ce que je vois dans les autres Êtres, a été pour moi comme la pluie sur le sable depuis cette heure à laquelle je ne puis donner un nom. Je ne redoute rien, et j’éprouve la malédiction de n’avoir aucune crainte naturelle, de ne sentir battre dans mon cœur ni désir, ni espoir, ni un reste d’amour pour quoi que ce soit sur la terre. — Maintenant, li ma besogne! —

Puissances mystérieuses! esprits de l’univers illimité! vous que j’ai cherchés dans les ténèbres et la lumière, — vous qui environnez la terre, et habitez une essence plus subtile, vous dont la demeure est au sommet des monts inaccessibles, h qui les cavernes de la terre et de l’Océan sont des objets familiers, — je vous évoque par le charme écrit qui me donne autorité sur vous : -r- levez-vous ! paraissez ! [Une pause.)

Ils ne viennent pas encore. — Maintenant, par la voix de celui qui est le premier parmi vous, — par ce signe qui vous fait trembler, — au nom des droits de celui qui ne peut mourir, — levez-vous! paraissez! — paraissez! [Une pause.)

S’il en est ainsi, — esprits de la terre et de l’air, vous ne m’éluderez point de celte manière ; par une puissance plus grande que toutes celles que j’ai déjà nommées, par lin charme irrésistible qui a pris naissance dans une étoile condamnée, débris brûlant d’un monde démoli, enfer errant dans l’étemel espace j par la terrible malédiction qui pèse sur mon âme, pat la pensée qui est en moi et autour de moi, je vous somme de m’obéir : paraissez !

On voit paraître une étoile à l’extrémité la pins sombre de la galerie ; elle reste immobile, et l’on entend chanter ans voix.

Premier génie. Mortel! j’ai quitté à ta voix mon palais élevé dans les nuages, que le crépuscule a bâti de son souffle, et que le soleil couchant d’un jour d’été colore d’une teinte de pourpre et d’azur broyée tout exprès pour mon pavillon. Quoique j’eusse pu refuser de me rendre à tes ordres, je suis accouru, porté sur le rayon d’une étoile; j’ai obéi à tes conjurations; mortel, — fais connaître tes volontés!

La voix du second génie. Le Mont-Blanc est le roi des montagnes; elles Font couronné il y a longtemps; il a un trône de rochers, un manteau de nuages, un diadème do neiges. Il a les forêts pour ceinture, et sa main tient une avalanche ; mais avant de tomber, cette boule tonnante doit attendre mon commandement. La masse froide et mobile du glacier s’avance chaque jour; mais c’est moi qui lui permets de passer outre, ou qui l’arrête avec ses glaçons. Je suis le génie de ces lieux : je puis faire trembler la montagne, et l’agiter jusque dans sa base caverneuse; — et loi, que me veux-tu?

La voix du troisième génie. Dans les profondeurs azurées des flots, où la vague est tranquille, où le vent est inconnu, où vit le serpent des mers, où la sirène orne de coquillages sa verte chevelure, comme l’orage sur la surface des eaux a retenti ton évocation; dans mon paisible palais de corail, l’écho me l’a apportée : — au génie de l’Océan fais connaître tes désirs!

Quatrième génie. Aux lieux où le tremblement de terre endormi repose sur un oreiller de feu, où bouillonnent des lacs de bitumé, où les racines des Andes s’enfoncent aussi profondément dans la terre que leurs sommets s’élèvent haut vers le ciel, ta voix est venue jusqu’à moi, et pour obéir à tes ordres j’ai quitté le lieu de ma naissance. — Ton charme m’a subjugué, que ta volonté me guide!

Cinquième génie. Je vole sur les ailes des vents; c’est moi qui allume l’orage ; l’ouragan que je viens de quitter est encore brûlant des feux de la foudre; pour venir plus vite vers toi, m’élevant au-dessus de la terre et des mers, j’ai voyagé sur l’aquilon ; la flotte que j’ai rencontrée voguait d’un cours propice, et pourtant elle sombrera avant que la nuit soit écoulée.

Sixième génie. Ma demeure est dans l’ombre de la nuit : pourquoi ta magie m’inflige -t-elle le supplice de la lumière?

Septième génie. L’étoile qui règle la destinée a été réglée par moi avant la naissance de la terre ; jamais astre plus frais et plus beau n’accomplit dans l’air sa révolution autour du soleil; sa marche était libre et régulière; l’espace ne comptait pas dans son sein d’étoile plus charmante. Une heure survint , — et elle ne fut plus qu’une masse errante

OEUVItES DE LORD BYROî».

de flamme informe , une comète vagabonde , une malédiction, une menace suspendue sur l’uni>ers, continuant à rouler par sa propre force, sans sphère, sans direction, brillante . difformité du firmament, monstruosité dans les régions du .ciel! Et toi, qui es né sous son influence, — toi, vermisseau auquel j’obéis et que je méprise, — un pouvoir qui n’est pas lu tien, mais qui t’a été prêté pour me soumettre à toi, me force de descendre un instant en ce lieu, confondu avec ces génies pusillanimes qui baissent le front devant toi, et de m’entretenir avec un être aussi chétif que toi. — Fils de la poussière, que veux-tu de moi?

Les sept génies. La terre, l’océan, l’air, la nuit, les montagnes, les vents, ton étoile, attendent tes ordres, fils de la poussière ; a la demande tous ces génies sont devant toi ; — que veux-tu de nous, fils des mortels? — Parle!

SIanf. L’oubli. —

Le premiek génie. De quoi ? — de qui ? — et pourquoi ?

Manf. De ce qui est au-dedans de moi; lisez-le là; vous le savez, et je ne puis le dire.

Le génie. Nous ne pouvons te donner que ce que nous possédons. — Demande-nous des sujets, le souverain pouvoir, l’empire d’une partie de la terre ou de sa totalité, ou un signe par lequel tu puisses commander aux éléments sur lesquels nous régnons ; chacune de ces choses, ou toutes ensemble, deviendront ton partage.

Manf. L’oubli, l’oubli de moi-méme. — Ne pouvez-vous pas, de tous ces royaumes cachés que vous m’offrez avec tant de profusion, m’extraire ce que je demande?

Le génie. Cela n’est point dans notre essence, dans notre pouvoir. Mais lu peux mourir.

Manf. La mort me le donnera-t-elle?

Le génie. Nous sommes immortels, et nous n'oublions pas ; nous sommes éternels, le passé nous est présent aussi y bien que l’avenir. Tu as notre réponse.

Manf. Vous vous raillez de moi ; mais le pouvoir qui vous a amenés ici vous a mis à ma disposition. Esclaves! ne vous jouez pas de ma volonté ! L’àme, l’esprit, l’étincelle de Pro-

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