SCÈNE I
L’Jbtmede l'Etpace.
GAIN et LUCIFER.
Caïn. Je marche dans l’air et ne tombe pas; cependant je crains de tomber.
T. ui. J6
Lucifer. Aie foi en moi; et l’air, dont je suis le prince, ta soutiendra.
Caïn. Le puis-je sans impiété?
Lucifer. « Crois, — et tu ne tomberas pas! Doute, — et tu mourras ! » ainsi serait conçu le décret de l’autre Dieu , qui m’appelle démon devant ses anges; ce nom est répété par eux k de misérables êtres qui, ne sachant rien au delà de leurs faibles sens, adorent le mot qui frappe leur oreille, et acceptent pour bon ou mauvais ce qui, dans leur avilissement, leur est donné pour tel. De telles lois ne sauraient me convenir. Adore ou n’adore pas, tu n’en verras pas moins les mondes qui existent par delà ton monde chétif; et ce n’est pas moi qui , pour punir tes doutes, te condamnerai k souffrir après ta courte existence. Un jour viendra où , s’avançant sur quelques gouttes d’eau, un homme dira k un homme : a Crois en moi, et marche sur les eaux; » et l’homme marchera sur les vagues sans danger. Je ne te dirai pas de croire en moi , et ne ferai pas de ta croyance une condition de salut. Hais, viens, franchis d’un vol égal au mien le gouffre de l’espace, et je te ferai voir ce que tu n’oseras nier, — l’histoire des mondes passés, présents et k venir.
Caïn. Qui que tu sois, dieu ou démon, est-ce notre terre que je vois Ik-bas?
Lucifer. Ne reconnais-tu pas la poussière dont ton père fut formé ?
Caïm. Se peut-il? Ce petit globe bleu flotte tout là-bas dans l’éther, accompagné d’un autre globe inférieur, semblable k celui qui éclaire nos nuits terrestres; est-ce Ik notre paradis ? Où sont ses murs et ceux qui les gardent ?
Lucifer. Montre-moi où est situé le paradis.
Caïn. Comment le pourrais-je ? pendant que nous avançons comme des rayons du soleil, ce globe va toujours s’amoindrissant, et k mesure qu’il diminue, il se forme autour de lui une auréole semblable à celle que je voyais briller aotour de la plus grande des éUnles quand je les contemplais près des limites du paradis; il me semble qn’k mesure
que nous nous éloiguons d’eux, ces deux globes se confondent avec les myriades d’étoiles qui nous entourent, et vont en augmenter le nombre.
Lucifer. Et s’il y avait des mondes plus vastes que le tien, habités par des êtres plus grands , plus nombreux que ne seraient les grains de poussière de ta terre chétive; s’ils se multipliaient en innombrables atomes animés, tous vivants, tous condamnés à mourir, tous malheureux, que dirais-tu ?
Caïn. Je serais Ger de la pensée qui connaîtrait de telles choses.
Lucifer. Mais si cette haute pensée était attachée à une servile masse de matière; si, connaissant de telles choses, aspirant à de telles choses, et k une science plus étendue encore, elle était asservie aux plus grossiers, aux plus vils besoins, tous dégoûtants et bas; si la plus exquise de tes jouissances n’était qu’une attrayante dégradation, une impure et énervante déception, ayant pour objet de te solliciter à engendrer de nouvelles âmes et de nouveaux corps, tous prédestinés à être aussi fragiles, bien peu aussi heureux... ?
Caïn. Esprit! je ne connais la mort que comme une chose effrayante, dont j’ai entendu parler par mes parents, que comme un hideux héritage qu’ils m’ont légué en même temps que la vie, héritage malheureux , autant que j’ai pu en juger jusqu’k présent. Mais, esprit ! si ce que tu dis est vrai (et intérieurement je sens une prophétique torture qui l’atteste), laisse-moi mourir ici : car donner le jour à des êtres qui doivent souffrir de longues années , pour mourir ensuite, ce n’est, il me semble, que propager la mort et multiplier l’homicide.
Lucifer. Tu ne peux mourir tout entier. — Il y a en toi quelque chose qui doit survivre.
Caïn. L’Âutre n’a point parlé de cela k mon père alors qu’il le chassa du paradis avec la mort écrite sur son front. Hais que du moins ce qu’il y a de mortel en moi périsse, ahn qu’avec le reste je sois ce que sont les anges.
Luufen. Je suis ange; voudrais-tu être comme moi?
OCCVnES DE LOnD CTRON.
Caïn. Je ne sais pas ce que lu es; je vois ton pouvoir, je vois que tu me montres des choses par delîi mon pouvoir, par delh toute la puissance de mes facultés mortelles, et néanmoins inférieures encore à mes désirs et k mes conceptions.
Lucifer. Quels sont ces conceptions et ces désirs assez humbles dans leur orgueil, pour habiter avec des vers une demeure d’argile ?
Caïn. Et qui es- lu, loi qui, en esprit, nourris un orgueil si haut, toi qui embrasses la nature et l’immortalité, — et qui néanmoins semblés porter le sceau de la douleur ?
Lucifer. Je semble ce que je suis; et c’est pourquoi je te demande si tu veux être immortel.
Caïn. Tu as dit que je devais être immortel en dépit de moi-même. Je l’ignorais jusqu’ici; — mais, puisqu’il faut que cela soit, je veux, heureux ou malheureux, apprendre k anticiper sur mon immortalité.
Lucifer. Tu l’as déjà fait avant de me voir.
Caïn. Comment?
Lucifer. En souffrant.
Caïn. La souffrance doit-elle donc être immortelle?
Lucifer. Nous et tes fils nous verrons; mais maintenant regarde! K’esl-ce pas un magnifique spectacle?
Caïn. O champs de l’air, dont la beauté surpasse l’imagination; et vous, masses innombrables de lumière, qui vous multipliez sans cesse à mes yeux ! qu’èles-vous? que sont ces plaines d’azur, ce désert sans bornes, où vous flottez comme j’ai vu flotter les feuilles sur les fleuves limpides d’Éden ? Votre carrière vous est-elle tracée? ou, abandonnées aux seules lois de votre caprice, errez-vous dans un univers aérien d’une expansion sans limite, — dont la seule pensée donne le vertige k mon âme enivrée d’éternité? O Dieu! ô dieux ! ou qui que vous soyez ! que vous êtes beaux ! qu’ils sont beaux vos ouvrages, ou vos accidents, de quelque nom enfin qu’on doive les nommer! Pjuissé-je mourir comme meurent les atomes (si toutefois ils meurent], ou vous connaître dans votre puissance et dans votre science ! Mes pen-
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st^es en ce moment ne sont pas indignes de ce que je vois, tien que Je ne sois que poussière. — Esprit ! que je meure, ou que je les voie de plus près. ’
Lucifer. N’en es-tu pas assez près ? retourne-toi, et regarde la terre.
Caïn. Où est-elle? Je ne vois rien, si ce n’est une masse d’innombrables lumières.
Lucifer. Regarde par là!
Caïn. Je ne puis la voir.
Lucifer. Pourlant elle brille encore.
Caïn. Cela ? — là-bas ?
Lucifer. Oui.
Caïn. Est-il bien vrai? J’ai vu les mouches phosphoriqucs et les vers luisants briller au crépuscule dans les bosquets sombres et sur le vert gazon, et jeter plus de lumière que ce monde qui les porte.
Lucifer. Tu as vu briller les insectes et les mondes; — qu’en penses-tu ?
Caïn. Je pense qu’ils sont beaux chacun dans sa sphère, et que la nuit qui les fait resplendir, la mouche phosphorique dans son vol, et l’étoile immortelle dans son cours, doivent être guidées.
Lucifer. Mais par qui, ou par quoi?
Caïn. Fais-le moi voir.
Lucifer. Oseras-tu regarder ?
Caïn. Comment puis-je savoir ce que j’oserais regarder? Jusqu’à ce moment tu ne m’as rien montré où je n’aie osé lixer mes regards.
Lucifer. Suis-moi donc. Veux-tu voir des êtres mortels ou immortels ?
Caïn. Que sont les êtres?
Lucifer. En partie mortels, et en partie immortels. Mais \ quelles sont les choses qui t’intéressent le plus ?
Caïn. Celles que je vois.
Lucifer. Quelles sont celles qui t’intéressaient plus encore ? Caïn. Les choses que je n’ai pas vues, et ne verrai jamais. — • les mystères de la mort.
Lucifer. Si je le monirais des êtres qui sont morts , de même que je l’en ai fait voir beaucoup qui ne peuvent mourir ?
Caïn. Monlre-Ies-moi.
Lucifer. En avant donc, sur nos puissantes ailes!
Caïn. Oh! comme nous fendons l’azur ! Les étoiles pâlissent derrière nous! La terre! où est ma terre? que je la regarde une fois encore ; ear c’esl d’elle que j’ai été créé.
Lucifer. Elle est maintenant hors de ta vue ; ce n’est plus dans l’univers qu’un point pliis imperceptible encore que toi-même; mais ne crois pas pouvoir lui échapper; lu retourneras bientôt h la terre et à toute sa poussière; c’esl la condition de ton éternité et de la mienne.
Caïn. Où me conduis-tu ?
Lucifer. Vers ce qui était avant loi, vers le fantôme du monde, dont le tien n’est qu’un débris.
Caïn. Quoi ! il n’est donc pas nouveau ?
Lucifer. Pas plus que la vie ; et la vie existait avant toi , avant moi, avant ce qui nous semble plus grand que toi et moi. Beaucoup d’êtres n’auront pas de fin, et quelques-uns qui prétendent n’avoir pas eu de commencement ont eu une origine aussi chétive que la tienne ; des êtres plus puissants se sont éteints pour faire place à d’autres plus infirmes que ce que nous pouvons imaginer ; car il n’y a jamais eu et il n’y aura éternellement d'immuable que le temps et l’espace. Mais il n’y a que l’argile pour qui changer ce soit mourir; toi, tu es d’argile, — tu ne peux comprendre que ce qui fut argile, et c’est ce que tu vas voir.
Caïn. Argile ou esprit,— je puis voir tout ce que tu voudras.
Lucifer. En avant donc !
Caïn. Mais les lumières s’éclipsent rapidement loin de moi. Quelques-unes tout à l’heure grossissaient à notre approdie, et ressemblaient à des mondes.
Lucifer. Ce sont effectivement des mondes.
Caïn. Contiennent-ils aussi des Édeus?
Lucifer. Peut-être.
Caïn. Et des hommes?
Lucifer. Oui, ou des êtres plus relevés.
Caïn. Et des serpents aussi, sans doute ?
Lucifer. Voudrais-tu donc qu’il s’y trouvât des hommes et point de serpents? Les reptiles qui marchent debout sontils les seuls qui aient le droit de vivre ?
Caïn. Comme les lumières s’éloignent! où allons-nous?
Lucifer. Dans le monde des fantômes, des ombres de ceux qui ne sont plus, et de ceux qui sont encore à naître.
Caïn. Mais l’obscurité s’accroît toujours -, — les étoiles ont disparu
Lucifer. Et cependant tu y vois.
Caïn. Comme celte clarté est lugubre! Plus de soleil, plus de lune, plus d’innombrables étoiles. L’azur pourpré du soir fait place à un sombre crépuscule, et cependant je vois de vastes masses: mais elles ne ressemblent pas aux mondes dont nous nous sommes approchés; ceux-ci, entourés de lumières, paraissaient pleins de vie, même quand leur lumineuse atmosphère s’était dissipée et qu’on voyait se dessiner à leur surface les inégalités de leur sol, leurs profondes vallées, leurs hautes montagnes; quelques-uns jetaient des étincelles, d’autres laissaient apercevoir d’immenses plaines d’eau, d’autres étaient accMUpagnés de cercles radieux, de lunes flottantes qui offraient également l’aspect charmant de la terre; — au lieu de cela, — tout ici est terreurs et ténèbres.
Lucifer. Hais tout y est distinct. Ta désires voir la mort et des êtres devenus sa proie?
Caïn. Je ne la cherche pas ; mais, comme je sais qu’elle existe, comme le péché de mon père l’a placé sous sou empire, ainsi que moi et tout notre héritage, je ne serais pas fâché de voir maintenant ce que je dois voir forcément un jour.
Lucifer. Regarde!
Caïn. Je ne vois qne ténèbres.
Lucifer. Elles existeront éternellement: mais nous allons ouvrir leurs portes.
Caïn. D’énormes tourbillons de vapeurs s’écartent devant nous. — Que signifle cela?
Lucifer. Entrons!
Caïn. Pourrai -je revenir sur mes pas?
Lucifer. Certainement; sans quoi, qui peuplerait la mort? Sa population est petite auprès de ce qu’elle sera, grâce à toi et aux liens.
Caïn. Les nuages s’écartent de plus en plus, et nous entourent de leurs vastes cercles.
Lucifer. Avance!
Caïn. El toi?
Lucifer. Ne crains rien ; — sans moi tu n’aurais pu sortir des limites de ton monde. En avant! en avant!
{Ils disparaissent dans les nuages.)