SCÈNE II
L'Empire de la Mort.
Arrivent LUCIFER et CAÏN.
CaIn. Comme ils sont silencieux cl vastes, ces mondes ténébreux! car il me semble qu’il y en a plusieurs; et pourtant ils sont plus peuplés que ces globes immenses et lumineux que j’ai vus nager dans l’air supérieur; leur nombre était si grand que je les aurais pris pour la brillante foule des habitants de je ne sais quel ciel incompréhensible, et non pour des globes destinés eux-mémes a être habités, si, en les approchant, je n’eusse distingué une immensité palpable de matière, faite pour servir de demeure à des êtres vivants, plutôt que pour être elle-même douée de vie. Mais ici tout est obscur, tout porte l’empreinte du crépuscule, tout annonce un jour qui n’est plus.
Lucifer. C’est ici le royaume de la Mort. — Veux-tu la voir paraître?
Caïn. Jusqu’à ce que je sache ce qu’elle est réellement, je ne puis répondre; mais si elle est ce que j’ai entendu dire par mon père dans ses lamentations sans fin, c’est une chose — O Dieu! je n’ose y penser! Maudit soit celui qui inventa la vie qui mène à la mort ! Maudite soit la masse de vie stupide qui, en possession de la vie, ne put la conserver, et la perdit, — môme pour les innocents!
Lucifer. Maudis-tu donc ton père?
Caïn. Ne m’a-t-il pas maudit en me donnant le jour? Ne m’a-t-il pas maudit avant ma naissance, en osant cueillir le fruit défendu?
Lucifer. Tu dis vrai : entre ton père et toi la malédiction est mutuelle. — Mais tes enfants et ton frère?
Caïn. Qu’ils la partagent avec moi, moi leur père et leur frèrê ! Quelle autre chose m’a-t-on léguée ? je leur laisse mon héritage. — O vous! régions ténébreuses et sans bornes, ombres flottantes d’énormes fantômes, les uns complètement à découvert, d’autres se dessinant dans le vague, et tous imposants et lugubres, — qui êtes-vous ? êtes-vous vivants, ou avez-vous vécu?
Lucifer. Ils appartiennent h l’un et h l’autre de ces deux étals.
Caïn. Qu’est-ce donc que la mort?
Lucifer. Quoi ! celui qui vous a créés, n’a-t-il pas dit que c’était une autre vie?
Caïn. Jusqu’à présent il n’a rien dit, si ce n’est que tous mourront.
Lucifer. Peut-être dévoilera-t-il un jour ce secret.
Caïn. Heureux ce jour-là!
Lucifer. Oui, heureux! quand il sera révélé au milieu d’inexprimables agonies, accrues encorededouleurséternelles, infligées à d’innombrables myriades d’atomes innocents qui sont encore à naître, et ne recevront la vie que dans ce seul but.
Caïn. Quels sont ces puissants fantômes que je vois flotter autour de moi? ils n’ont pas la forme des intelligences que j’ai vues autour de notre regretté et inabordable Éden ; ils n’ont pas non plus celle de l’homme, telle que je l’ai vue dans Adam, dans Abel, dans moi, ou dans ma sœur bienaimée, ou dans mes enfants; et cependant leur aspect, bien que différent de celui des hommes ei des anges, annonce des êtres qui, inférieurs à ceux-ci, sont pourtant supérieurs aux premiers : beaux et fiers, pleins de force, mais d’une forme inexplicable. Ils n’ont ni les ailes des séraphins, ni les traits de l’homme, ni la forme des animaux les plus forts, et ne ressemblent à rien de ce qui a vie maintenant; ils
410 œiiTnES de lord btron.
égalent en paissance et en beauté les êtres les plus puissants et les plus beaux qui respirent; et néanmoins ils en diilè* rent tellement, que c’est à peine si je puis voir en eux des êtres vivants.
Lucifer. Cependant ils ont vécu.
Caï». Où?
Lucifer. Où tu vis.
Caïn. Quand?
Lucifer. Ils habitaient ce que tu nommes la terre.
Caïn. Adam est le premier.
Lucifer. De ta race, je l’accorde; — mais il est trop peu de chose pour être le dernier de celle-ci.
Caïn. Et que sont-ils?
Lucifer. Ce que tu seras.
Caïn. Mais qu’ont-ils été?
Lucifer. Des êtres vivants, supérieurs, élevés, bons, grands et glorieux, aussi supérieurs en tout ù ce que ton père eût jamais pu être dans Ëden, que la soixante millième génération, dans sa triste et froide dégénération, sera inférieure à loi et a ton fils; •— quant à leur faiblesse, juges-en par ta propre chair.
Caïn. Malheureux que je suis ! Et ont-ils péri ?
Lucifer. Oui, sur leur terre, comme tu disparaîtras de la tienne.
Caïn. Mais la mienne était-elle la leur?
Lucifer. Oui.
Caïn. Mais non dans son état actuel. Elle est trop petite et trop chétive pour contenir de telles créatures.
Lucifer. Il est vrai qu’elle était plus gloriei^e.
Caïn. Et pourquoi est-elle déchue?
Lucifer. Demande-le èi celui qui fait déchoir.
Caïn. Mais comment?
Lucifer. Par une inexorable destruction, par un effroyable désordre des éléments, qui fit rentrer dans le chaos un monde qui en était sorti. Ces choses, quoique rares dans le temps, sont fréquentes dans l’éternité. — Avance , et con-: temple le passé.
Caïn Spectacle terrible !
Lucifer. Et \rai« regarde ces fantômes ! Il fut un temps où ils étaient aussi matériels que toi.
Caïn. Et dois-je devenir comme eux ?
Lucifer. Que celui qui l’a créé réponde à cette question. Je te montre ce que sont tes prédécesseurs} ce qu’ils furent, lu le sens à un degré inférieur et autant que le comportent la faiblesse de tes sentiments et ta portion exigué d’intelligence immortelle et de force terrestre. Ce que vous avez de commun avec ce qu’ils eurent, c’est la vie ; ce que vous aurez, — c’est la mort. Le reste de vos chétifs atU'buts est conforme à la nature de reptiles engendrés du limon d’un puissant univers réduit à n’être plus qu’une planète à peine achevée, peuplée d’élres dont le bonheur devait consis'er dans l’aveuglement, — paradis de l’ignorance, dont la science était écartée comme un poison. Hais vois ce que sont ou ce que forent ces êtres supérieurs ; ou, si cela le fait mal, retourne sur tes pas, et reprends ton labeur, la culture de la terre. — Je t’y ramènerai sain et sauf.
Caïn. Non; je préfère rester ici.
Lucifer. Combien de temps?
Caïn. Pour toujours! Puisqu’il faut un jour que de la terre je vienne ici, j’aime autant y rester; je suis las de tout ce que la poussière m’a fait voir. — Je préfère vivre au milieu des ombres.
Lucifer. Cela ne se peut ; tu vois maintenant comme une vision ce qui est une réalité. Pour le rendre propre à habiter ce lieu, tu dois passer par où ont passé les êtres qui sont devant toi, — par les portes de la mort.
Caïn. Par quelle porte sommes-nous entrés tout k l’heure ?
Lucifer. Par la mienne! mais comme tu dois retourner sur la terre, mon esprit soutient Ion souffle dans ces régions où nul ne respire que loi. Regarde, mais ne pense pas k habiter ici jusqu’k ce que ton heure soit venue.
Caïn. El ceux-ci, ne peuvent-ils plus revenir «ur la terre ?
Lucifer. Leur terre est k jamais disparue. — Les con-/ Tulsions qu’elle a subies l’ont tellement changée, que c’est
à peine s’ils pourraient reconnaître un seul endroit de sa surface nouvelle et à peine solidifiée. — C’était... — Oh! quel magnifique monde c'était.
Gain. Il l’est encore. Ce n’est pas à la terre que j’en veux, bien que je sois condamné h la cultiver; ce qui m’irrite, c’est de ne pouvoir m’approprier sans travail ce qu’elle produit de beau; c’est de ne pouvoir rassasier mes mille pensées avides de science, ni calmer mes mille craintes de la mort et de la vie.
Lucifer. Ce qu’est ton monde, tu le vois ; mais tu ne peur comprendre l’ombre de ce qu’il était.
Caïn. Et ces créatures énormes, ces fantômes qui paraissent inférieurs en intelligence aux êtres que nous venons de passer, ils ressemblent un peu aux hôtes sauvages des bois sur la terre, aux plus gigantesques d’entre ceux qui mugissent la nuit dans la profondeur des forêts ; mais ils sont dix fois plus terribles et plus grands; leur taille dépasse la hauteur des murs d’Ëden, confiés h la garde des chérubins; leurs yeux resplendissent comme les glaives flamboyants qui en défendent l’approche; leurs défenses se projettent comme des arbres dépouillés de leur écorce et de leurs branches. — Qu’élaient-ils ?
Lucifer. Ce qu’est le mammouth dans votre monde ; mais les dépouilles de ceux-ci gisent par myriades dans ses entrailles.
Caïn. Et aucun d’eux ne vit h sa surface?
Lucifer. Non ; car si la race avait à leur faire la guerre, la malédiction lancée contre elle serait inutile; elle serait trop tôt anéantie.
Caïn. Mais pourquoi la guerre?
Lucifer. Tu as oublié la sentence qui chassa ta race d’Édeu; — la guerre avec tous tes êtres, la mort pour tous, et pour le plus grand nombre les maladies, les souffrances, les amertumes : tels ont été les fruits de l’arbre défendu.
Caïn. Mais les animaux en ont-ils aussi mangé , qu’il faille également qu’ils meurent ?
Lucifer. Votre Créateur vous a dit qu’tfa étaient faits pour
CAÏît. ACTE II, SCÈNE II. 413
VOUS, comme vous pour lui. — Voudrais-lu que leur sort fût siipérieurau vûtrePSiÂdam n’était pas tombé, tousseraient rcslés debout.
Caïn. Hélas! les malheureux! il faut qu’ils partagent le sort de mon père, comme ses flis; comme eux aussi, sans avoir mangé leur part de la pomme; comme eux aussi, sans Ja possession de la science, si chèrement achetée! L’arbre menlait, car nous ne savons rien. Il prometlait la science au prix de la mort , il est vrai , — mais la science enfin ; mais qu’est-ce que l’homme sait?
Lucifer. Peut-être la mort conduit-elle h la suprême science; comme de toutes les choses c’est la seule qui soit certaine, elle conduit à la science la plus sûre. L’arbre disait donc vrai, bien qu’il donnât la mort.
Caïn. Ces ténébreux royaumes, je les vois, mais je ne les connais pas.
Lucifer. Parce que ton heure est encore loin, et que la matière ne peut comprendre entièrement l’esprit; — mais c’est déjà quelque chose que de savoir que de telles régions existent.
Caïn. Nous connaissions déjà l’existence de la mort.
Lucifer. Mais vous ne saviez pas ce qu’il y avait par delà.
Caïn. Et maintenant je ne le sais pas encore.
Lucifer. Tu sais qu’il existe un état et plusieurs états par delà le lien; — et c’est ce que lu ignorais ce malin.
Caïn. Mais tout semble n’être qu’ombre et obscurité.
Lucifer. Sois satisfait. Tout cela paraîtra plus clair à ton immortalité.
Caïn. Et cet espace liquide, d’un éclatant azur, celte plaine flottante qui s’étend à perte de vue, qui ressemble à de l’eau, et que je prendrais pour le fleuve qui sort du paradis et coule devant ma demeure, si cette onde n’était sans limites, sans rivage , et d’une couleur étbérée, — appreods-moi ce que c’est.
Lucifer. Il en est sur la terre de semblables, bien qu’inférieures à celle-ci, et tes enfants habiteront sur ses bords. — C'est le fantôme d’un Océan.
414 rEUVr.ES DE LORD DTRON,
Caïn. On dirait un autre monde, un soleil liquide. Et ces créatures extraordinaires ^ui se jouent à sa surface brillante ?
Lucifer. Ce sont ses habitants, les Léviathans d’autrefois.
Caïn. Et cet immense serpent qui, du fond de l’ablme, lève son humide crinière et sa vaste tète dix fois plus haut que le cèdre le plus élevé, cl qu’on dirait capable d’entourer de ses replis l’un de ces globes que nous venons de voir, — n’appartient-il pas à l’espèce de celui qui roulait ses anneaux sous l’arbre d’Eden.
Lucifer. Eve, ta mère, pourrait mieux que moi dire quelle espèce de serpent l’a tentée.
Caïn. Celui-ci semble trop terrible; l’autre, sans doute, était plus beau.
Lucifer. Ne l’as-tu jamais vu ?
Caïn..> J’en ai vu beaucoup de la même espèce (on me le disait du moins), mais jamais celui-lè. précisément qui lit cueillir à ma mère le fruit fatal ; je n’en ai même jamais vu qui lui fût complètement semblable.
Lucifer. Ton père ne l’a pas vu ?
Caïn. Non ; ce fut ma mère qui le tenta — après avoir été tentée par le serpent.
Lucifer. Homme simple! toutes les fois que ta femme, ou les femmes de tes fils, induiront eux ou toi dans quelque tentation nouvelle et étrange, remontez à la source, et cherchez à connaître celui par qui d’abord elles auront été ellesmêmes tentées.
Caïn. Ton préeepte vient trop tard : le serpent n’a plus de motif de tentation à offrir à la femme.
Lucifer. Mais il est encore des tentations auxquelles la femme peut induire l’homme, et l’homme la femme. — Que tes fils y prennent garde! Mon conseil est bienveillant; car il est principalement donné à mes dépens ; il est vrai qu’on ne le suivra pas; je ne hasarde donc pas grand’ebose.
Caïn. Je ne le comprends pas.
Lucifer. Tu n’en es que plus heureux! — > Le monde et
toi, VOUS êtes trop jeunes encore. Tu le crois bien criminel et bien malheureux, n’est-ce pas?
Caïn. Quant au crime , je ne le connais pas -, mais pour la douleur, j’en ai ressenti beaucoup.
Lucifer. Premier né du premier homme! ton état actuel de péché, — et le crime est dans ton cœur; — de douleur.
— et tu souffres, c’est Éden dans toute son innocence, comparé à ce que tu seras peut-être bientôt ; et l’état où tu seras alors, dans son redoublement de misère, sera un paradis, comparé à ce que les fils des fils de tes fils, se mullipliant de génération en génération comme la poussière (dont ils ne feront en effet qu’augmenter la masse), doivent un jour endurer et faire. — Maintenant retournons sur la terre.
Caïn. Est-ce seulement pour m’apprendre cela que tu m’as conduit id ?
Lucifer. N’était-ce pas la sdence que tu cherchais ? Caïn. Oui, comme étant la route du bonheur.
Lucifer. Si la vérité y conduit, tu la possèdes.
Caïn. Alors le Dieu de mon père a bien fait de prohiber l’arbre fatal.
Lucifer. Il eût mieux fait encore de ne pas le planter. Mais l’ignorance du mal ne préserve pas du mal; il n’en poursuit pas moins son cours, partie intégrante de toutes choses.
Caïn. Non de toutes choses. Non, je ne puis le croire,
— car j’ai soif du bien.
Lucifer. Et quels sont les êtres et les choses qui ne l’ont pas, cette soif? Qui désire le mal pour sa propre amertume ?
— Personne, — rien! C’est le levain de toute vie, de toute chose sans vie.
Caïn. Dans ces globes radieux et innombrables que nous avons vus briller de loin avant d’entrer dans cette région de fantômes, le mal ne peut pénétrer : ils sont trop beaux. Lucifer. Tu les as vus de loin.
Caïn. Et qu’importe? La distance ne peut qu’affaiblir leur splendeur. — Vus de près, ils doivent être plus ineffables encore.
416 ŒUVRES DE LORD BYROIf.
Lucifer. Approche des choses les plus belles de la terre, et juge de leur beauté en la regardant de près.
Caï.v Je l’ai fait. — L’objet le plus charmant que je connaisse est plus charmant encore vu de près.
Lucifer. Alors ce doit être une illusion. Quel est donc cet objet qui, vu de près, est encore plus beau à tes yeux que les plus beaux objets vus de loin ?
Caïn. Ma sœur Adah. — Toutes les étoiles du ciel, l’azur foncé de la nuit , éclairé par un globe qui ressemble k un esprit, ou au monde d’un esprit; — les teintes du crépuscule, — le lever radieux du soleil, son coucher impossible a décrire, — car en le voyant descendre vers l’horizon, mes yeux se remplissent de larmes, et je sens mon cœur flotter doucement avec lui k l’occident, dans son paradis de nuage ; — la forêt ombreuse, le vert bocage, — la voix de l’oiseau, de l’oiseau du soir, qui mêle ses chants d’amour k ceux des chérubins, quand sur les murs d’Eden le jour clôt sa carrière : tout cela est moins beau k mes yeux et k mon cœnr que le visage d’Adah : mes regards se détournent du spectacle de la terre et du ciel pour la contempler.
Lucifer. Elle est belle, autant que peuvent l’être les rejetons de la mortalité fragile dans la première fleur de la jeune création, les fruits des premiers embrassements des auteurs de la race humaine ; mais c’est toujours une illusion.
Caï.n. Tu penses ainsi parce que lu n’es pas son frère.
Lucifer. Mortel! je n’ai de confraternité qu’avec ceux qui n’ont pas d’enfants.
Caïn. Alors tu n’en saurais avoir avec nous.
Lucifer. Il est possible que la tienne me soit acquise; mais si tu possèdes un objet charmant, qui surpasse k tes yeux toute beauté, pourquoi es-tu malheureux?
Caïn, Pourquoi est-ce que j’existe? Pourquoi loi-même cs-lu malheureux ? pourquoi tous les êtres le sont-ils ? Celui- Ik même qui nous a faits doit l’être, comme créateur d’êtres malheureux. Produire la destruction ne saurait assurément être l’emploi du bonheur, et cependant mon père dit qu’il est tout-puissant : s’il est bon, pourquoi donc le mal cxisle-t-il ?
CaTn. acte II, SCÈNE tl. 417
J’ai fait cette question à mon père; il m’a répondu que le mal était une voie pour arriver au bien. Bien étrange que celui qui doit naître de ce qui lui est le plus opposé ! Je vis, il y a quelque temps, un agneau piqué par un reptile; le pauvre animal gisait écumant k côté de sa mère, dont l’inquiétude s'exhalait par de vains bêlements ; mon père cueillit quelques herbes, et les appliqua sur la blessure; peu à peu le pauvre agneau fut rendu k sa vie insouciante, et se leva pour teter sa mère qui, debout et tremblante de bonheur, se mil k lécher ses membres ranimés. « Vois, mon fils, » me dit Âdam, « comme le bien naît du mal même ! »
Lucifer. Que répondis-tu?
Caïn. Rien, car il est mon père; mais je pensai qu’il eût beaucoup mieux valu pour l’animal de n'avoir pas été piqué, que d’acheter le retour de sa vie chétive par d’inexprimables douleurs, bien qu’allégées par des antidotes.
Lucifer. Mais tu disais donc qu’entre tous les êtres que lu aimes , lu préfères celle qui a partagé avec toi le lait de la mère, et donne le sien k les enfants?
Caïn. Assurément : que serais-je sans elle?
Lucifer. Que suis-je, moi ?
Caïn. N’aimes-tu rien ?
Lucifer. Qu’est-ce que ton Dieu aime?
Caïn. Toutes choses, dit mon père; mais j’avoue que leur arrangement ici-bas ne le témoigne guère.
Lucifer. Ainsi tu ne peux juger si j’aime ou non autre chose que les fins d’un plan général et vaste dans lequel les objets particuliers viennent se fondre comme de la neige.
Caïn. La neige! qu’est-ce que c’est?
Lucifer. Estime-toi heureux de ne pas connaître ce que devra subir ta postérité lointaine; mais continue k jouir de ton climat sans hiver.
Caïn. Mais u’aimes-tu pas quelque objet semblable k loi?
Lucifer. T’aimes-tu toi-même?
Caïn. Oui; mais j’aime davantage celle qui me rend mes sentiments plus supportables, celle qui, k mes yeux, est plus que moi, parce que je l’aime.
T. ni. 27
Lucifer. Tu Taimes, parce qu’elle est belle comme était la pomme aux yeux de ta mère; quand elle cessera de i’êlre, ton amour cessera, comme tout autre appétit.
Caïn. Cesser d’être belle ! comment cela se peuUil ?
Lucifer. Avec le temps.
Caïn. Mais le temps s’est écoulé, et jusqu’ici Adam et ma mère sont beaux encore ; moins beaux qu'Adali et les séraphins, — mais très beaux, cependant.
Lucifer. Tout cela doit s’elffacer en eux et en elle.
Caïn. J’en suis fâché; mais je ne comprends pas en quoi cela pourrait diminuer mon amour pour elle. Et, quand sa beauté disparaîtra, il me semble que celui par qui toute beauté fut créée, perdra plus que moi en voyant dépérir un si bel ouvrage.
Lucifer. Je te plains d’aimer ce qui doit périr.
Caïn. Et moi', je te plains de ne rien aimer.
Lucifer. Et ton frère, — n’est- il pas aussi près de ton cœur ?
Caïn. Pourquoi pas?
Lucifer. Ton père l’aime beaucoup, — ton Dieu également.
Caïn. Et moi aussi.
Lucifer. C’est très-bien agir et avec humilité.
Caïn. Avec humilité!
Lucifer. Il est le second né de la chair, et le favori de ta mère.
Caïn. Qu’il garde sa faveur, puisque le serpent fut le premier à l’obtenir.
Lucifer. Et celle de ton père ?
Caïn. Que m’importe? Ne dois-je pas aimer celui qui est aimé de tous?
Lucifer. Et Jéhovah , — le Seigneur indulgent, — le généreux Créateur du paradis dont il vous interdit J’entrée, — lui aussi , il sourit a Abel avec bienveillance.
Caïn. Je ne l’ai jamais vu , et j’ignore s’il sourit.
Lucifer. Mais tu as vu ses anges.
Caïn. Rarement.