WERNER. ACTE I, SCÈNE
moyens d’existence; et, à dire vrai, quelques-uns prennent pour cela la voie la plus courte.
Wern. Quelle est -elle?
Gab. La première qui se présente k eux. Toute la Silésie elles forêts de la Lusace sont occupées par des bandes d’anciens soldats, qui prélèvent sur le pays les frais de leur entretien. Les châtelains sont obligés de rester dans leurs châteaux. Hors de leur enceinte, la roule n’est pas sûre pour le riche comte ou le fier baron en voyage. Ce qui me console, c’est qu’en quelque endroit que j’aille, je n’ai pas grand’chose à perdre.
Wern. Et moi rien.
Gab. C’est encore plus dur. Vous avez été soldat, dites-’ vous ?
Wern. Je l’ai été.
Gab, Vous en avez encore la mine. Tous les soldats sont ou doivent être camarades, lors même qu’ils sont ennemis. Quand nos épées sont tirées, il faut qu’elles se croisent, et que nos mousquets soient pointés les uns contre les autres ; mais quand une trêve, une paix, ou n’importe quoi , fait rentrer l’acier dans le fourreau et laisse dormir l’étincelle qui doit allumer la mèche, alors nous sommes frères. Vous êtes pauvre et malade; je ne suis pas riche, mais je me porte bien : je puis me passer de bien des choses; vous paraissez manquer de ceci... (U tire sa bourse.) Voulez-vous partager ?
Wern. Qui a pu vous faire croire que j’étais réduit h mendier ?
Gab. Vous-même, en me disant en temps de paix que vous étiez soldat.
Wern. {le regardant d*un air de méfiance). Vous ne me connaissez pas.
Gab. Je ne connais personne, pas même moi... Comment connaîtrais-je quelqu’un que je ne vois que depuis une demi-heure ?
Wern. Monsieur, je vous remercie... Votre offre serait généreuse si elle s’adressait h un ami. Faite à un étranger, k un inconnu , elle est pleine de bienveillance, quoique un
OEUTBES DE LORD BTRON,
peu imprudente; mais je ne vous en remercie pas moins. Je suis indigent sans l’être de profession , et quand j’aurai un service de ce genre èi demander, je m’adresserai à celui qui a été le premier à m’offrir ce que peu de gens obtiennent, même en le demandant. Veuillez m’excuser. {Wermr tort.
Gab. [seul). Il m’a l’air d’un bon enfant, quoique usé, comme la plupart des bons enfants, par la peine ou le plaisir, qui se disputent avant le temps les lambeaux de notre vie. Je ne sais laquelle de ces deux causes agit le plus promptement. Quoi qu’il en soit, cet homme me semble avoir connu des jours meilleurs-, et n’est-ce point le cas de quiconque a vu le jour d’hier ? Mais voici notre sage intendant avec le vin... Eln faveur de la coupe, je supporterai l’échanson. ,
Entre IDENSTEIN.
Idexst. Le voilà, le supernaculum !... D a vingt ans comme un jour.
Gab. C’est l’àge des jeunes femmes et du vieux vio , et c’est grand dommage que, de ces deux choses excellentes, l’une s’améliore par les années, et l’autre se détériore... Remplissez jusqu’aux bords ! — Je bois à notre hôtesse, — à votre belle épouse ! [B prend le verre.)
loENST. Belle ! — fort bien... J’espère que vous vous connaissez en vin comme en beauté. Néanmoins, je vous ferai raison.
Gab. La femme charmante que j’ai rencontrée dans la salle voisine, et qui m’a rendu mon salut avec un air, un port, des yeux qui auraient fait honneur à oe palais dans ses jours les plus brillants, bien que sa mise fût adaptée à l’état actuel de délabrement de cette demeure,— cette femme n’estelle pas votre épouse ?
loENST. Je voudrais bien qu’elle le Mt! Mais vous vous méprenez: c’est la femme de l’étranger.
Gab. a la voir, on la prendrait pour celle d’un pnnee. Bien que le temps ait déjà marché pour elle, elle conserve encore beaucoup de beauté et de majesté.
Idbmst. Et c’est plus que je ne puis dire de madame Iden-
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stein, du moins pour la beaulé. Quant à la majesté, elle a quelques-uns de ses attributs dont elle pourrait bien se passer; — mais peu importe!
Gab. Cela m’est égal... Mais qui peut être cet étranger? Son air a quelque chose de supérieur à sa position apparente.
Idenst. Eln cela nous différons... 11 est pauvre comme Job, et pas tout h fait aussi patient; mais j’ignore ce qu’il peut ' être, et je ne connais de lui que son nom; encore ne l’ai-je appris que ce soir.
Gab. Mais comment est-il venu ici ?
Idenst. Dans une vieille et misérable calèche, il 7 a environ un mois. A peine arrivé, il est tombé malade, et s’est vu à deux doigts de la mort... Il aurait dû mourir.
Gab. Voilà une sensibilité véritable; — mais pourquoi ?
Idenst. Qu^est-ce que la vie quand on n’a pas de quoi vi>Te? Il est sans le sou.
Gab. En tout cas, je m’étonne qu’un homme comme vous, qui paraissez doué d’une si rare prudence, ait pu recevoir dans cette noble résidence des hôtes réduits à un tel dénuement.
Idenst. C’est vrai ; mais la pitié, vous le savez, entraîne le cœur à faire ces folies; et puis il faut dire aussi qu’ils avaient à cette époque certains objets de prix qui les ont fait vivre jusqu'au moment actuel. J’ai donc pensé qu’ils pouvaient loger ici tout aussi bien qu’à la petite taverne, et j’ai mis à leur disposition quelques-unes des chambres les plus délabrées. Ils ont servi à les aérer, aussi longtemps du moins qu’ils ont pu payer leur bois.
Gab. Pauvres gens!
Ioe.nst. Oui, excessivement pauvres.
Gab. Et toutefois peu faits à la pauvreté, si je ne me trompe. Où allaient-ils?
Idenst. Oh ! Dieu le sait! Peut-être au ciel. Il y a quelques jours, c’était pour Werner le voyage le plus probable.
Gab. Werner!... J’ai entendu cenom-Ià; mais c’est peutêtre un nom supposé.
Idenst. VraisemUablement. Mais écoutez..., on entend un bruit de roues et de voix ; j’aperçois la lumière des tor-
4S6 OEOTKES DE LORD BTRON.
ches. Aussi sûr qu’il y a une destinée, Son Excellence est arrivée. Il faut que je me rende à mon poste. Ne vous joindrez-vous point à moi pour l’aider à descendre de voiture, et lui présenter A la porte vos humbles devoirs ?
Gab. Je l’ai retiré de son carrosse dans un moment où il aurait donné sa baronnie ou son comté pour éloigner les flots qui le suffoquaient. Il a maintenant assez de valets... Tantôt, ils se tenaient à l’écart, secouant sur la rive leurs . oreilles trempées, hurlant tous a Au secours ! » et n’en offrant aucun. Quant aux devoirs dont vous parlez, — j’ai fait le mien alors; faites le vôtre maintenant. Partez et amcneznous Son Excellence , en l’accompagnant de vos salutations rampantes î
Idenst. Moi, ramper! — Mais je perdrais l’occasion...— Au diable! il sera ici avant que je sois là-has.
(Idenstein sort à la hâte. — Werncr rentre.)
Wern. (à part). J’ai entendu un bruit de carrosse et do voix... Comme tous les bruits me troublent! [AfercevantGa- 6or). Encore ici!... Ne serait-ce pas un espion démon persécuteur? L’offre qu’il m’a faite si subitement, b moi inconnu, n’annonçait-elle pas un secret ennemi? Les amis ont moins d’empressement sur ce chapitre.
Gàb. Monsieur, vous semblcz rêveur; et cependant le moment n’est pas propice b la méditation. Ces vieux murs seront bientôt bruyants. Ici vient d’arriver le baron, comte (ou quel que puisse être ce noble b demi noyé), b qui le village et ses pauvres habitants montrent plus de respect que n’en ont témoigné les éléments.
Idenst. {en dehors.) Par ici! — par ici. Excellence! — Prenez garde ! l’escalier est un peu obscur et tant soit peu délabré; mais si nous avions attendu un hôte aussi important. — Veuillez prendre mon bras. Monseigneur.
(Straleobcim entre avec Idenstein et des domestiques; les uns font partie de sa suite, les autres appartiennent au domaine dont Idenstein est l’intendant.)
Stral. Je me reposerai ici un moment.
Idenst. Holb ! une chaise ! (Stralenheim s'assied).
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Wers. (dparf). C’est lui!
Stral. Je suis mieux maintenant. Qui sont ces étrangers ?
Idenst. Avec votre permission, Monseigneur, il en est un qui prétend ne pas vous être étranger.
Webn. [haut et brusquement). Qui dit cela ?
(Tout le monde le regarde avec surprise.)
Idenst. Mais personne ne vous parle ni ne parle de vous! Voici quelqu’un que Son Excellence daignera sans doute reconnaître. {Il montre Gabor.)
Car. Je neveux point importuner sa noble mémoire.
Stral. Je pense que c’est l’un des étrangers k qui je dois mon salut. [Montrant Werner.) N’est-ce point là l’autre? L’état où j’étais quand on est venu à mon secours, doit excuser la difCculté que j’éprouve à reconnaître ceux à qui Je suis si redevable.
Idenst. Lui!... Non, Monseigneur: il a plus besoin de secours qu’il n’est capable d’en donner... C’est un pauvre voyageur harassé et malade; il a récemment quitté le lit, qu’il a cru un moment ne devoir plus quitter.
Stral. Il me semblait qu’ils étaient deux.
Car. Nous étions deux, en elTet; mais, dans le service rendu à Votre Seigneurie, un seul, et il est absent, a véritablement contribué à vous secourir ; sa bonne étoile a voulu qu’il fût le premier. Mon bon vouloir ne le cédait pas au sien ; mais sa force et sa jeunesse m’ont devancé. Ne perdez donc point vos remerciements avec moi. Je me trouve heureux d’avoir été le second d’un principal plus important que moi.
Stral. Où est-il ?
Un Domestique. Monseigneur, il est resté dans la cabane où Votre Excellence s’est reposée une heure, et il a dit qu’il serait ici demain.
Stral. Jusque-là, je ne puis offrir que des remerciements ; mais alors...
Car. Je n’en demande pas davantage, et c’est à peine si j’en mérite autant. Mon camarade parlera pour lui.
Stral. (oport, après avoir fixé ses regards sur Werner.)
Gela ne se peut ! et cependant il faut avoir l’oeil sur lui. Il y a vingt ans que je ne l’ai vu, et quoique mes agents ne l’aient point perdu de vue, la prudence m’a fait un devoir de me tenir k distance, de peur de l’effrayer et de lui faire soupçonner mes plans. Pourquoi faut-il que j’aie laissé k Hambourg ceux qui auraient pu me dire si c’est lui ou non ? Je devrais être déjk le propriétaire de Siégendorf, et j’étais parti k la hâte dans ce but ; mais les éléments eux-mêmes paraissent ligués contre moi, et ce débordement subit peut me retenir ici prisonnier jusqu’k ce que... {Il s’arrête, regarde Werner, puis continue :) 11 faut surveiller cet homme. Si c’est lui, il est tellement changé, que son père lui-même, s’il sortait du tombeau, passerait près de lui sans le reconnaître. Il me faut de la prudence : une erreur gâterait tout.
iDEireT. Votre Seigneurie semble rêveuse.... Vous plairaitil de vous rendre a votre appartement? .
Stral. C’est la fatigue qui me donne cet air abattu et pensif. J’irai prendre du repos.
Idenst. La chambre du prince est prête, avec tous les meubles qui ont servi lors de son dernier séjour, et qui ont encore tout leur éclat. (J part.) Ils sont un peu délabrés et humides en diable, mais passables k la lumière ; et c’est bien assez pour ces nobles k vingt quartiers : celui qui les porte peut bien coucher aujourd’hui dans une demeure du genre de celle dans laquelle il doit un jour reposer k jamais.
Stràl. (se levant et se retournant vers Gabor). Bonne nuit, braves gens!.... Monsieur, j’espère que demain vous me trouverez plus en état de reconnaître votre service. En attendant, je vous serais obligé de vouloir bien un instant me tenir compagnie dans ma chambre.
Gab. Je vous suis.
Stral. (après avoir fait quelques pas, s'arrêta et appelle Werner). Mon ami!
Wern. Monsieur!
Idenst. Monsieur! Ahl mon Dieu! pourquoi ne dites-vous pas Monseigneur ou Excellence? Veuillez, Monseigneur, excuser le manque d’éducation de ce pauvre homme : il
WERKEIl. ACTE I, SCÈNE I. i'J)
ii’est pas accoulumé a se Irouver en semblable compagnie,
Stral. (à Idenstein). Paix! intendant.
Idenst. Ah! je suis muet.
Stral. (à Werner). Êtes-vous ici depuis longtemps ?
AVern. Longtemps?
Stral. Je désirais une réponse et non un écho.
Wern. Vous pouvez demander l’un et l’autre à ces murs. Je n’ai pas l’habitude de répondre à ceux que je ne connais pas.
Stral. En vérité! vous pourriez néanmoins répondre poliment à une demande faite avec bienveillance.
Webn. Quand j’en aurai la conviction, j’y répondrai de même.
Stral. L’intendant m’a dit que vous aviez été retenu ici par votre maladie. — Si je pouvais vous être utile, — voyageant dans la même direction....
Wern. (brusquement). Je ne voyage pas dans la même direction.
Stral. Qu’en savez-vous? Vous ignorez quelle route je suis.
Wern. Je sais qu’il n’y a qu’un voyage où le riche et le pauvre suivent la même route. Vous vous êtes écarté de ce sentier redoutable il y a quelques heures, et moi il y a quelques jours : nous suivons donc deux routes opposées, quoique notre destination soit la même.
Stral. Votre langage est au-dessns de votre position.
Wern. (avec une ironie amère). Croyez-vous?
Stral. Ou du moins au-dessus de ce qu’annonce votre mise.
Wern. il est heureux que je ne sois pas au-dessous, comme cela arrive parfois aux gens bien vêtus; mais enfin que me voulez-vous?
Stral. (surpris). Moi?
Wern. Oui, vous! Vous ne me connaissez pas et vous me questionnez; et vous vous étonnez que je ne vous réponde pas quand j’ignore quel est celui qui m’interroge. Expliques ce que vous désirez de moi, et alors j’éclaircirai vos doutes et les miens.
'ihO CEUVRES DE LORD BTRON.
Stral. Je ne savais pas que vous aviez des motifs pour vous tenir sur la réserve.
Wern. Bien des gens en ont; — n’en avez-vous pas vousmême?
Stral. Aucun qui puisse intéresser un étranger.
Wern. Pardonnez donc à cet humble étranger, h cet inconnu, s’il désire rester tel pour un homme qui ne peut rien avoir de commun avec lui.
Stral. Monsieur, mon dessein n’est pas de vous contrarier; quelque peu agréable que soit votre humeur, je ne voulais que vous rendre service mais, bonne nuit! — Intendant, précédez-moi. (A Gator.) Monsieur.... m’accompagnez-vous? {Slralenheim sort avec ses domestiques, Idenstein et Gahor.)
Wern. C’est lui ! je suis dans ses filets. Avant mon départ de Hambourg, Giulio, son dernier intendant, m’informa qu’il avait obtenu un ordre de l’électeur de Brandebourg pour arrêter Kruitzner (tel était le nom que je portais) dès qu’il paraîtrait sur la frontière. Les privilèges de la ville libre ont sauvé ma liberté jusqu’à ce que je fusse sorti de ses murs. — Insensé que je fus de les quitter! mais je croyais que cet humble costume, que celte route détournée, auraient trompé les limiers paresseux envoyés à ma poursuite. Que faire? 11 ne me connaît pas personnellement, et, moi-même, il m’a fallu les yeux de la crainte pour le reconnaître au bout de vingt ans; nous nous étions vus si rarement et si froidement dans notre jeunesse ! Mais ceux qui l’entourent! Je comprends maintenant les avances de ce Hongrois, qui sans doute n’est qu’un instrument, qu’un espion de Stralenheim, chargé par lui de me sonder et de s’assurer de moi. Sans ressource, malade, pauvre; — retenu en outre par le fleuve débordé, barrière infranchissable même pour le riche aidé de tous les moyens que peut procurer l’or pour maîtriser le péril en exposant la vie des nommes, — quel espoir me reste? il y a une heure, je croyais ma position désespérée, et maintenant elle est telle que le passé me semble un paradis : un jour de plus et je
\rERN'En. ACTE I, SCÈNE I. 4G1
suis découvert! — k la veille de recouvrer mes honneurs, mes droits, mon héritage ; quand il sufQrait d’un peu d’or pour me sauver en favorisant ma fuite!
IDENSTEIN entre en causant avec FRITZ.
Fbitz. Sur-le-champ.
Idenst. Je vous dis que c’est impossible.
Fritz. Toutefois il faut le tenter, et si un exprès échoue il faut en envoyer d’autres, jusqu’k ce qu’on reçoive la réponse du commandant de Francfort.
Idenst. Je ferai ce que je pourrai.
Fritz. Souvenez-vous de ne rien épargner; vous serez récompensé au décuple.
Idenst. Le baron repose-t-il ?
Fritz. Il s’est jeté dans un grand fauteuil près du feu, où il sommeille ; il a ordonné qu’on n’entrkl pas avant onze heures; c’est alors qu’il se mettra au lit.
Idenst. Dans une heure d’ici j’aurai fait de mon mieux pour le servir.
Fritz. N’oubliez pas. {Fritz sort.)
Idenst. Que le diable emporte ces grands personnagee! Ils pensent que toutes choses ne sont faites que pour eux. Il me faut maintenant aller faire lever de dessus leurs grabats une demi-douzaine de vassaux grelottants, et les envoyer k Francfort en traversant la rivière au péril de leur vie. Il me semble que l’expérience qu’a faite le baron il y a quelques heures aurait dû lui inspirer quelque humanité envers ses semblables; mais non : a il le faut, » et tout est dit. — Quoi donc! êtes-vous ici, monsieur Werner ?
Wern. Vous avez bientôt quitté votre noble-hôte.
Idenst. Oui, il sommeille, et semble vouloir ne laisser dormir personne. Voilk un paquet pour le commandant de Francfort, qu’il me faut expédier k tous risques et coûte que coûte; mais je n’ai pas de temps k perdre; bonne nuit!
{Idenstein sort.)
Wern. « A Francfort! » Le nuage grossit! Oui , t le commandant! » Cela répond parfaitement aux démarches antérieures de ce démon calculateur k froid, qui s’interpose
entre moi et la maison de mon père. Sans donte, ü demande un détachement pour me faire conduire secrètement dans quelque forteresse. — Ah! plutôt...
(YVcrner regarde autour de loi et swsit un contenu qull trouve sur une table, dans un coin.)
Maintenant, du moins, je suis mon maître. Écoutons, on rient! Qui sait si Stralenheim attendra même le semblant d’autorité dont il veut couvrir son usurpation ? II est certain qu’il me soupçonne. Je suis seul , une suite nombreuse l’accompagne; je suis faible, il est fort; il a pour lui la richesse, le nombre, le rang, l’autorité; moi, je suis sans nom, ou le mien ne peut qu’amener ma perte, jusqu’à ce que je sois sur mes domaines; lui , il est fier de ses titres, qui exercent plus d’ascendant encore dans cette petite et obscure bourgade que partout ailleurs. Silence ! on approche encore. Pénétrons dans le secret passage qui communique avec le... — Non, le silence règne; — mon imagination m'abusait; — tout est calme dans l’intervalle redoutable qui s’écoule entre l’éclair et la fondre. — Je dois imposer silence à mon âme au milieu de ses périls ; cependant, retirons-nous pour m’assurer si le passage que j’ai découvert est resté inconnu : il me servira du moins de refuge pendant quelques heures.
(Wemer tire on pannesu de boiserie, et sort en le fermant après loi.)
GABOa et JOSÈPHUiS entrent.
Gab. Oh est votre mari ?
JosÉp. Je le croyais ici : il n’y a pas longtemps, je l’ai laissé dans celte chambre ; mais ces appartements ont de nombreuses issues, et il a peut-être accompagné l’intendant.
Gab. Le baron Stralenheim a beaucoup questionné l’intendaot au sujet de votre mari, et, à vous parler franchement, je doute qu’il lui veuille du bien.
JosÉp. Uélas ! que peut-il y avoir de commun entre l’orgueilleux et opulent baron et l’inconnu Wemer?
Gab. C’est ce que vous savez mieux que moi.
JosÉP. Et d’ailleurs vous iulércsseriez-vous en sa faveur plutôt qu’à celui dont vous avez sauvé les jours?
Gab. J’ai contribué à le sauver quand il était en péril ;
WERNER. ACTE t, SCÈNE 1. 4(ir>
mais je ne me suis pas engagé èi le senrir dans des actes d’oppression. Je connais ces nobles et les mille moyens qu^Is ont de fouler le pauTre. J’en ai fait l’expérience, et mon indignation s’allume quand je les vois conspirer la mine du faible : — c’est Ik mon seul motif.
JosÉP. n ne serait pas facile de conraincre mon mari de vos bonnes intentions.
Gab. Est-il donc si soupçonneux?
JosÉP. Il ne l’était pas autrefois; mais le temps et le malheur l’ont fait ce que tous le voyez.
Gab. J’en suis fâché pour lui; le soupçon est une pesante armure qui embarrasse celui qui la porte plus qu’elle ne le protège. Bonne nuit! J’espère le revoir ’a la pointe du jour.
(Gabor sort. — Idenstein rentre accompagné de quelques paysans;
Joséphine se retire A Fextrémité de la salle.)
Le PREHIER PAYSAN. Mais si je me noie?
Idenst. Eh bien! vous serez largement payé pour cela, et je ne doute pas que vous n’ayez souvent risqué beaucoup plus pour bien moins.
Second paysan. Mais nos femmes et nos enfants?
Idenst. Ne peuvent y perdre, et peut-être y gagneront.
Troisième paysan. Je n’en ai point , et je tenterai l’aventure.
Idenst. Bien parlé. Voilk un brave garçon , et digne de faire un soldat. Je vous ferai entrer dans les gardes du corps du prince si vous réussissez, et en outre vous aurez en bel or, bien luisant, deux thalers.
Le troisième paysan. Pas davantage?
Idenst. Fi de votre avarice ! Comment un vice si bas peutil s’allier à tant d’ambition? Je te dis, l’ami , que deux thalers subdivisés en petite monnaie constitueront un trésor. Est-ce que cinq cent mille héros ne risquent pas journellement leur vie et leur âme pour le dixième d’un thaler? Quand as-tu possédé la moitié de cette somme?
Le troisième paysan. Jamais. — Néanmoins, il m’en faut trois.
Idenst. Âh ! tu oublies, coquin , de qui tu es né le vassal.
4Gi OEUVRES DE LORD BYRON.
Troisième paysan. Du prince, et non de Tétranger.
Idenst. Maraud ! en l’absence du prince c’est moi qui suis le souverain ; et le baron est une de mes connaissances particulières, et même un peu mon parent. — a Cousin Idenslein, m’a-t-il dit, vous mettrez en réquisition une douzaine de vilains. » Ainsi donc, vilains, en avant ! — marchez ! — marchez, vous dis-je! et si un seul pli de ce paquet est mouillé par l’Oder, prenez-y garde ! pour chaque feuille de papier avarié, une de vos peaux sera convertie en parchemin sur un tambour, comme la peau de Ziska , afin de battre la générale contre tous les vassaux réfractaires qui ne peuvent pas faire l’impossible. — Partez , vers de terre !
(Il sort en les chassant devant lui.)
JosÉP. (s* avançant). Il me tarde de fuir le spectacle trop fréquent de cette tyrannie féodale exercée sur d’impuissantes victimes. Je ne puis rien pour elles; je ne veux pas être témoin de leurs souffrances. Ici même, dans celte obscure localité, dans ce canton ignoré, oh retrouve l’insolence de la richesse indigente contre de plus indigents qu’elle, Porgueil de la servilité nobiliaire k l’égard d’une classe plus servile encore, le vice allié k la misère, l’opulence en haillons! Quel état de choses ! Dans ma chère Toscane, ce pays qu’échauffe un doux soleil , nos nobles étaient citoyens et marchands, comme Cosme de Médicis. Nous avions nos maux; mais ils ne ressemblaient pas k ceux-ci. La pauvreté n’excluait pas le bonheur dans nos vivantes et fécondes vallées ; un aliment y pendait k chaque brin d’herbe, et de chaque pampre coulait ce breuvage enchanteur qui réjouit le cœur de l’homme; c’est Ik qu’un soleil bienfaisant, rarement voilé par les nuages, ou, lorsqu’il l’est, laissant après lui sa chaleur pour consoler de l’absence de ses rayons, rend les mortels plus heureux , sous le manteau léger ou la robe flottante, que les rois ne le sont sous leur pourpre splendide. Mais ici, les despotes du Nord paraissent vouloir imiter le vent glacial de leur climat; leur tyrannie pénètre jusque sous les haillons du vassal grelottant , pour lui torturer l’âme, comme les frimas lui torturent le corps ! Et voilà les souve-
rains parmi lesquels mon époux brûle de prendre place ! Et telle est la force de son orgueil nobiliaire, — que vingt années de traitements tels que pas un père, dans une classe plus humble, n’eût eu le courage de les infliger à son fils, n’ont rien changé à sa nature primitive! Mais moi, dont la naissance est noble aussi , j’ai reçu de la tendresse paternelle une leçon différente. O mon père! que ton âme, longtemps éprouvée ici-bas, et qui maintenant goûte dans le ciel le repos des élus, jette un regard sur nous et sur notre Ulric, ce fils dont nous appelons si impatiemment le retour ! J’aime mon fils comme tu m’as aimée! Mais que vois-je? Werner, est-ce loi? Est-il possible? En quel état te voilà! (Werner entre brusquement, un couteau à ta main, par le panneau secret, qu’il ferme précipitamment après lui.)
Wern. (qui d'abord ne la reconnaît pas). Je suis découvert ! en ce cas, je poignarderai. .. — (La reconnaissant.) Ah î Joséphine ! pourquoi ne reposes-tu pas?
JosÉP. Reposer! Mon Dieu! que signifie cela?
Wern. (montrant un rouleau d’or). Voilà de l’or, — cet or, Joséphine, nous délivrera de ce donjon délesté.
JosÉp. Comment l’as- tu acquis? — Ce couteau...
Wern. Il n’est pas teint de sang, — pas encore! partons;
— rendons-nous à notre chambre.
JosÉP. Mais d’où viens-tu?
Wern. Ne me le demande pas! Mais songeons où nous irons. — Ceci, — ceci nous ouvrira un chemin. (Montrant l’or.)
— Je les défie maintenant!
JosÉp. Je n’ose te croire coupable d’un acte déshonorant. Wern. Déshonorant!
JosÉp. Je l’ai dit.
Wern. Éloignons-nous; c’est la dernière nuit, j’espère, que nous passerons ici.
JosÉP. J’espère que ce ne sera pas la pire,
Wern. Tu l’espères ! moi j’en suis sûr. Mais allons à notre chambre.
JosÉp. Encore une question; — qu’as-lu fait?
Wern. (d’un air farouche). Je me suis abstenu de faire ce
CEl'TRES DE LORD BTRON.