SCÈNE I
Un» talle du m(me palaû.
IDENSTEIN entre avec FRITZ et antres.
loENST. La belle affaire! la jolie affaire! l’honnête affaire! un baron volé dans le palais d’un prince! où jamais, jusqu’à ce jour, pareille chose n’élail arrivée !
Fritz. Cela n’était guère possible, à moins que les rats ne dérobassent aux souris quelques lambeaux de tapisserie.
Idenst. Oh! faut-il que j’aie vécu pour être témoin d’un pareil jour! L’honneur de notre endroit est perdu à jamais.
Fritz. Fort bien; mais il s’agit maintenant de découvrir le coupable. Le baron est déterminé à ne pas perdre cette somme sans faire des recherches.
Idenst. Et moi aussi.
Fritz. Mais qui soupronnez-vous ?
Idenst. Qui je soupçonne ? tout le monde au dehors, — au dedans, — en haut, — en bas. .. . — Le ciel me soit en aide !
Fritz. La chambre n’a-t-elle pas d’autres entrées?
Idenst. Aucune autre.
Fritz. En êtes-vous sûr?
Idenst. Très sûr. J’ai vécu et je suis ici depuis ma naissance, et s’il y en avait, je les aurais vues ou j’en aurais entendu parler.
Fritz. Alors ce doit être quelqu’un qui avait accès dans l’antichambre.
Idenst. bans aucun doute. >
Fritz. Ce nommé Werner est pauvre ?
Idenst. Pauvre comme un cancre. Mais il est logé si loin dans l’autre aile, d’où il n’y a aucune communication avec la chambre du baron, que ce ne saurait être lui. En outre, je lui
ai dit bonne nuit dans la grande salle, qui est presque k un mille d’ici, et qui ne conduit qu’à son appartement; j’ai pris congé de lui à peu près au moment où ce vol, cet infâme larcin, paraît avoir été commis.
Fritz. Et cet autre, l’étriinger ?
Idenst. Le Hongrois ?
Fritz. Celui qui a aidé à repêcher lé baron dans l’Oder.
Idenst. Ce n’est pas impossible. Mais, à propos, — ne pourrait-ce pas être quelqu’un de vos gens?
Fritz. Comment? nous. Monsieur?
Idenst. Non, — je ne dis pas vous, mais quelque valet en sous-ordre. Vous dites que le baron dormait dans le fauteuil, — le fauteuil de velours, — dans sa robe de chambre brodée; devant lui était la table; sur la table un pupitre avec des lettres, des papiers, et plusieurs rouleaux d’or dont un seul a disparu ; la porte n’élaît pas fermée au verrou, et l’accès en était facile.
Fritz. Mon bon Monsieur, ne soyez pas si prompt; l’honneur du corps qui forme la suite du baron est irréprochable, depuis l’intendant jusqu’au marmiton, excepté dans les prévarications honnêtes et permises, comme dans les mémoires, les poids, les mesures, l’office, la cave, la sommellerie, où chacun peut faire de petits profits; comme aussi dans les ports de lettres, la perception des fermages, les provisions, les pots-de-vin convenus avec les honnêtes marchands qui fournissent nos nobles maîtres ; mais quant à ces petites filouteries, nous les méprisons comme les gages de bouche. El puis, si l’un de nos gens avait fait la chose, il n'eût pas eu la simplicité de s’exposer à la potence pour un seul rouleau, il aurait fait rafle sur le tout, et eût emporté jusqu’au pupitre, s’il était portatif.
Idenst. 11 y a de la justesse dans ce raisonnement.
Fritz. Non, Monsieur, soyez-en persuadé, le coupable n’est pas parmi nous; c’est quelque petit filou vulgaire, sans génie et sans art. Toute la question est de savoir qui a pu pénétrer dans la chambre, indépendamment du Hongrois et de vous.
Idenst. Vous ne me soupçonnez pas, sans doute ?
Fritz. Non, Monsieur, j’honore trop vos talents....
Idenst. Et mes principes, j’espère?
Fritz. Cela va sans dire. Mais, au fait, qu’y a-t-il à faire ?
Idenst. Rien; — mais il y a beaucoup a dire. Nous offrirons une récompense ; nous remuerons ciel et terre ; nous informerons la police (quoiqu’il n’y en ait pas de plus rapprochée que celle de Francfort) ; nous poserons des afGches h la main (car nous n’avons pas d’imprimeur), et mon aide se chargera de les lire (car il n’y a guère ici que lui et moi qui sachions lire); nous enverrons des vilains pour déshabiller les mendiants et fouiller les poches vides; nous ferons aussi arrêter tous les bohémiens, tous les gens sales et mal vêtus. Si nous ne mettons pas la main sur le coupable, nous ferons du moins des prisonniers; et quant h l’or du baron, — si on ne le trouve pas, du moins il aura la grande satisfaction d’en dépenser deux fois la valeur pour évoquer l’ombre de ce rouleau. Voilà, j’espère, de l’alchimie pour les pertes de votre maître.
Fritz. Il en a trouvé une meilleure.
Idenst. Où ?
Fritz. Dans un immense héritage. Le comte Siégendorf, son parent éloigné, est mort près de Prague, dans son château ; et monseigneur va prendre possession de ses domaines.
Idenst. N’y avait-il pas un héritier ?
Fritz. Oh ! oui ; mais il y a longtemps qu’on l'a perdu de vue, et peut-être n’est-il plus de ce monde. C’était un enfant prodigue, éloigné depuis vingt ans de son père qui a refusé de tuer pour lui le veau gras; par conséquent, s’il vit encore, il faut qu’il se résigne à mâcher les écorces. Mais s’il venait à paraître, le baron trouverait le moyen de le faire taire ; il est politique et a beaucoup d’influence dans certaines cours.
Idenst. C’est fort heureux.
Fritz. Il existe bien, il est vrai, on petit-fils que le feu comte avait retiré des mains de son fils, et élevé comme son héritier; mais sa naissance est douteuse.
Idenst. Comment cela?
WERNEB. ACTE II, SCÈNE I. -iGO
Fritz. Son père avait contracté imprudemment un mariage d’amour, une sorte de mariage de la main gauche, avec la fllle aux yeux noirs d’un exilé italien, noble aussi, dit-on, mais qui n’était point un parti digne d’une maison telle que celle des Siégendorf. Le grand-père vil cette alliance avec déplaisir, et quoiqu’il eût pris le fils avec lui, il ne voulut jamais revoir ni le père ni la mère.
Idenst. Si le jeune homme est un garçon de courage, il peut encore faire valoir ses droits, et filer une trame que votre baron aura de la peine à débrouiller.
Fritz. Quant à du courage, il n’en manque pas : on dit qu’il offre un heureux mélange des qualités de son père et de son grand-père : — impétueux comme le premier, politique comme le second ; mais ce qu’il y a de plus étrange, c’est qu’il a disparu aussi, il y a quelques mois.
Idenst. Comment diable ?
Fritz. Tout juste. Ce ne peut être que le diable qui lui a mis dans la tête de partir dans un moment aussi critique, h la veille de la mort du vieillard dont son absence brisa le cœur.
Idenst. N’a-t-on assigné aucune cause à ce départ?
Fritz, ün grand nombre, dont peut-être aucune n’est la véritable. Les uns ont dit qu’il était allé à la recherche de ses parents; d’autres, qu’il a voulu s’affranchir de la contrainte que lui imposait le vieillard (mais cela n’est guère probable, car ce dernier en raffolait) ; un troisième prétendait qu’il avait été prendre du service dans les armées ; mais la paix ayant suivi de près son départ, il serait de retour si c’eût été là le motif réel de son absence ; un quatrième enfin conjecturait charitablement, vu qu’il y avait en lui quelque chose d’étrange et de mystérieux, que le jeune homme, dans la sauvage exubérance de sa nature , était allé joindre les bandes noires qui dévastent la Lusace, les montagnes de la Bohême et la Silésiç, depuis que, dans ces dernières années, la guerre a fait place à un système de condottieri et de brigandage, chaque troupe ayant son chef, et chefs et soldats ligués contre le genre humain.
Idekst. Cela ne se peut: un jeune héritier, élevé dans le luxe et l’opulence, risquer sa vie et son honneur arec des soldats licenciés, des gens sans aveu !
Fritz. Le ciel sait ce qu’il est! mais il est des natures humaines si imbues d’un goût farouche pour les entreprises hasardeuses, qu’elles cherchent le péril comme un plaisir. J’ai entendu dire que rien ne peut civiliser l’Indien ni apprivoiser le tigre, leur enfance fût-elle nourrie de lait et de miel. Après tout, vos Wallenstein, vos Tilly, vos Gustave, vos Bannier, vos Torstenson et vos Weimar n’étaient que des brigands sur une grande échelle; maintenant qu’ils ne sont plus et que la paix est proclamée, ceux qui veulent se livrer au même passe-temps doivent agir pour leur compte. Voici venir le baron et l’étranger saxon qui a le plus contribué hier à le sauver, mais qui n’a quitté que ce matin la chaumière sur les rives de l’Oder.
■STRALENHEIM et ULRIC entrent.
SniAL. Généreux étranger, puisque vous refusez toute autre récompense que des remerciements insuffisants, vous me réduisez même à ne pouvoir vous payer ma dette en paroles; et vous me faites rougir de la stérilité de ma reconnaissance, dont l'expression est si peu de chose comparée à ce que votre courtoisie et votre courage ont fait en ma faveur.
Ulr. Ne parlons plus de cela, je vous prie.
Stral. Mais ne puis-je vous être utile? Vous êtes jeune, et votre nature est de celles qui produisent les héros ; vous êtes bien fait, brave: les jours que je vous dois en sont la preuve ; et sans doute avec des qualités aussi brillantes, vous affronteriez les périls de la guerre sur les pas de la Gloire avec le même courage que vous avez déployé pour sauver un inconnu d’une mort imminente. Vous êtes né pour la carrière des armes. J’ai servi moi-même : j’ai un grade que je dois à ma naissance et A mes services; j’ai des amis qui seront les vôtres. 11 est vrai que cet intervalle de paix est peu favorable & une pareille profession ; mais l’inquiétude qui travaille les esprits ne permettra pas que cet état de choses soit de longue durée; après trente ans de combats, la paix
n’est qu’une petite guerre dont chaque forêt est le théâtre; ce n’est vériu^lement qu’une trêve année. La guerre reprendra ses droits ; en attendant, vous pourrez obtenir un grade servant de point de départ à un autre plus élevé; et, par mon influence, vous ne sauriez manquer d’arriver aux plus hauts postes. Je parle du Brandebourg, où je suis en (-.rédit auprès de l'électeur; en Bohême, je suis étranger comme vous, et c’est sur sa frontière que nous sommes en ce moment.
Ulr. Je suis Saxon, comme vous le voyez h mon costume, et naturellement je dois mes services k mon souverain. Si je décline votre offre, c’est avec le même sentiment qui vous l’a inspirée.
Stral. Comment donc .' mais c’est une véritable usure ! Je vous dois la vie, et vous me refusez le moyen d’acquitter l’intérêt de ma dette, pour accumuler sur moi de nouvelles obligations jusqu’à ce que j’en sois écrasé !
Ulr. Attendez, pour le dire, que j’en réclame le payement.
Stral. Ainsi, Monsieur, puisque vous ne voulez pas y consentir,— vous êtes de naissance noble ?
Ulr. Je l’ai entendu dire à ma famille.
Stral. Vos actions le prouvent. Puis-je vous demander votre nom ?
Ulr. Ulric.
Stral. Le nom de votre famille ? '
Ulr. Quand je m’en serai rendu digne, je vous répondrai.
Stral. (à part). C’est sans doute un Autrichien que la prudence oblige a cacher sa noblesse sur ces frontières sauvages et dangereuses, où le nom de son pays est abhorré. (Haut à Fritz et à Jdenstem). Eh bien! Messieurs, avez-vous réussi dans vos perquisitions ?
Idenst. Passablement, Monseigneur.
Stral. Le voleur est donc pris?
Idenst. Mais — pas positivement.
Stral. Ou, du moins, soupçonné ?
Idenst. Ah! pour cela, oui, très véhémentement soupçonné.
Stral. Qui peut-il être?
(KUTRIES DE LOED BYRON.
Idenst. Ne pourriez-vous pas nous le dire, Monseigneur?
Stral. Comment le pourrais-je? j’étais endormi.
Idenst. El moi aussi, ce qui fait que je n’en sais pas plus que Votre Excellence.
Stral. L’imbécile!
Idenst. Si Votre Seigneurie, qui a été volée, ne reconnaît pas le voleur, comment moi, qui ne l’ai pas été, le distinguerais-je parmi tant de gens? Permettez-moi de dire à Votre Excellence que rien ne peut faire reconnaître le voleur à la mine ; il ressemble à tout le monde, et peut-être a-t-il encore meilleur visage que d’autres ; ce n’est qii’k la barre du tribunal et en prison que les gens avisés reconnaissent un criminel : que celui qui vous a volé y paraisse seulement, et je réponds que, coupable ou non, son visage le fera condamner.
Stral. (à Fritz). Dis-moi, Fritz, je te prie, ce qu’on a fait pour se mettre sur les traces du voleur.
Fritz. Ma foi. Monseigneur, on n'a guère fait jusqu’à présent que des conjectures.
Stral. Sans parler de la perte, qui, je l’avoue, m’affecte maintenant très matériellement, je désirerais découvrir le coupable par des motifs d’intérêt public; car un voleur aussi adroit , capable de se faire jour parmi mes gens, de traverser un si grand nombre de chambres éclairées et habitées, d'arriver jusqu’à moi pendant mon sommeil, et de me dérober mon or sous mes yeux à peine fermés, un tel coquin aura bientôt dévalisé votre bourgade, monsieur l’intendant.
Idenst. C’est vrai, s’il y avait quelque chose à y prendre.
Ulr. De quoi s’agil-il?
Stral. Vous n’êles venu nous joindre que ce matin, et vous ne savez pas encore qu’on m’a volé la nuit dernière.
Ulr. J’en ai entendu dire quelque chose en traversant le vestibule du palais, mais voilà tout...
Stral. C’est un étrange événement; l’intendant peut vous mettre au courant. '
Idenst. Très volontiers. Vous saurez donc...
Stral. {avec impatience.) Différez votre histoire jusqu’à
ce que vous soyez certain de la patience de votre auditeur.
Idenst. Je ne puis m’en assurer qu’a l’épreuve. Vous saurez donc...
Stral. {l’interrompant et s'adressant à Ulric). Voici l’affaire : j’étais endormi dans un fauteuil, ayant devant moi une table sur laquelle il y avait de l’or (en plus grande quantité que je n’en voudrais perdre) ; un coquin subtil est parvenu à pénétrer jusqu’à moi à travers mes domestiques et les gens du château, et m’a emporté cent ducats en or, que je ne serais pas fâché de retrouver : voilà tout. Comme je me sens encore faible, voudriez-vous, au service importantque vous m’avez rendu hier, en ajouter un autre moins considérable, mais au quel je mets aussi du prix ? c’est d’aider ces gens, qui me paraissent un peu tièdcs, à recouvrer mon argent.
Ulr. Très volontiers, et sans perdre de temps. — {A Idenstein.) Venez avec moi. Monsieur...
Idenst. On avance rarement les choses avec tant de hâte, et...
Ulr. On les avance moins encore en ne bougeant pas ; mais nous raisonnerons en marchant.
Idenst. Mais...
Ulr. Montrez-moi l’endroit, et je vous répondrai.
Fritz. J’irai avec vous, Monsieur, avec la permission de Son Excellence...
Stral. Va, et emmène avec toi ce vieil âne.
Fritz. Partons!
Ulr. (A Idenstein). Viens, vieil oracle ! explique-nous les énigmes. {Il sort avec Idenstein et Fritz).
Stral. (seul). Voilà un jeune homme qui m’a l’air résolu, actif, belliqueux ; il est beau comme Hercule avant qu’il eût entrepris le premier de ses travaux; quand il est en repos, son front révèle des pensées au-dessus de son âge, jusqu’à ce que son regard s’anime sous le regard qui l’interroge. Je voudrais me l’attacher; ^'ai besoin de quelques e.sprits de celle trempe auprès de moi ; car il faudra lutter pour obtenir cet héritage, et quoique je ne sois pas homme à céder sans combat, il en est de même de ceux qui s’interposent entra
moi et Tobjel de mes désirs. Le jeune homme, dit-on, esi plein de cœur, mais dans un moment de capnce et de folie il a disparu, laissant à la Fortune le soin d’appuyer ses droits : c’est bien. Le père, que je sufs à la piste depuis quelques années, comme pourrait le faire un limier, sans jamais le voir, mais aussi sans jamais perdre sa trace, était parvenu h me mettre en défaut; mais ici je le liens, et c’est mieux encore ; ce doit être lui ! Tout me le dit, et la voix des indifférents qui i^orent le motif de mes recherches, me le confirme encore. — Oui, cet homme, son aspect, le mystère et l’époque de son arrivée, ce que l’intendant me dit (car je ne l’ai pas vue) de l’air de dignité et de l’aspect étranger de sa femme ; l’antipathie qui s’est manifestée entre nous la première fois que nous nous sommes trouvés ensemble, comme le lion et le serpent reculent en présence l’un de l’autre par un secret instinct qui leur dit qu’ils sont ennemis mortels, sans être destinés mutuellement h se servir de proie ; tout, — tout m’affermit dans celte opinion. Quoi qu’il en soit, nous nous mesurerons. Dans quelques heures, l’ordre arrivera de Francfort si le fleuve ne continue pas à monter (et le temps annonce qu’il ne lardera pas à baisser); je mettrai sa personne en sûreté dans une prison, où il fera connaître son état véritable et son nom ; et lors même qu’il ne serait pas ce que je soupçonne , quel mal y aura-t-il après tout ? Ce vol aussi (à part la perle réelle qui en résulte pour moi) est un incident heureux. Cet homme est pauvre, et par conséquent suspect; il est inconnu, et nécessairement sans défense. Il est vrai que nous n’avons pas de preuves de sa culpabilité ; — mais quelles preuves a-t-il lui-même de son innocence? Si, sous d’autres rapports, c’était un homme indifférent pour moi, je soupçonnerais plutôt le Hongrois qui a en lui quelque chose que je n’àime pas ; d’ailleurs, à l’exception de l’intendant, des gens du prince et des miens, il est le seul qui ait eu accès dans i^on appartement.
GABOR entre.
Ami, comment vous trouvez-vous ?
Gab. Comme ceux qui se trouvent bien partout quand ils