SCÈNE I
Dn« talU du mime palais, où se trouve l'issue du passage secret.
Entrent WERNER et GABOR.
Car. Monsieur, je vous ai dit ma position. Si vous voulez m’accorder un refuge pour quelques heures, c’est bienj ■— sinon, j’irai tenter fortune ailleurs.
-ÎOO GCCVRES DE lURD BTROλ.
Wern. Comment un malheureux tel que moi peiif-il en abriter un autre? J’ai besoin moi-même d’un asile autant que le daim poursuivi par les chasseurs a besoin d’une retraite.
Car. Ou le lion blessé de sa caverne. Vous m’avez plutôt l’air d’être homme à faire face à vos ennemis et à éventrer le chasseur.
W’ern. Ah !
Gab. Je ne m’en inquiète pas; car je serais moi même fort disposé à en faire autant. Mais voulez-vous me donner un refuge? Je suis opprimé comme vous, — pauvre comme vous, — déshonoré...
Wern. {vivemeni). Qui vous dit que je suis déshonoré?
Gab. Personne. Je n’ai pas dit que vous l’étiez, je n’ai établi le parallèle que sous le point de vue de la pauvreté ; mais je vous disais que je l’étais, et j’allais ajouter avec vérité, aussi injustement que vous.
Wern. Encore ! que moi?
Gab. Ou que tout autre honnête homme. Que diable voulez-vous ? Sans doute vous ne me croyez pas coupable de ce lâche larcin ?
Wern. Non, non, — je ne le puis.
Gab. Voilà ce que j’appelle un homme d’honneur! Quant h ce jeune damoiseau, — quant à votre Harpagon d’intendant et votre noble bouffi, — tous, — tous m’ont soupçonné ; et pourquoi? parce que j’étais plus mal vêtu qu’eux, et que mon nom est obscur. Cependant, si nous avions une fenêtre à la poitrine, mon âme s’y montrerait plus hardiment que la leur; mais voilà ce que c’est ; — vous êtes pauvre et sans appui, — et cela plus que moi-même.
Wern. Qu’eu savez-vous?
Gab. Vous avez raison. Je demande asile à un homme que je dis être sans appui. Si vous me le refusez, je l’aurai mérité. Mais vous , qui semblez avoir éprouvé la salutaire amertume de la vie, vous devez savoir par sympathie que tout l’or du Nouveau-Monde dont l’Espagne se vante, ne saurait tenter l’homme qui connaît sa valeur véritable, à moins (et dans ce cas je reconnais son prix), à moins qu’on
WERNER. ACTE III, SCtXE I. 4'Jl
ne l'ait obtenu par des moyens qui ne fassent point peser un cauchemar sur notre sommeil.
Werr. Que Toulez-Tous dire?
Gab. Ce que je dis. Je croyais m’être expliqué clairement... Tous n’êtes point un voleur, — moi non plus; et, en honnêtes gens, nous devons nous aider mutuellement. Wern. C’est un monde maudit que celui-ci !
Gab. Il en est de même du plus voisin des deux mondes à venir, comme disent les prêtres (et ils doivent s’y connaître). Je m’en tiens donc à celui-ci... — Je suis peu désireux d’endurer le martyre, et surtout avec une épitaphe de voleur sur ma tombe. Je ne vous demande asile que pour une nuit... Demain les eaux du fleuve auront baissé, et, comme la'colombe de l’arche, j’en tenterai le passage.
Wern. Baissé, dites-vous? Peut-on l’espérer?
Gab. a midi on en avait l’espoir.
Wern. Alors nous serions sauvés.
Gab. Êtes-vous en péril ?
Wern. La pauvreté l’est toujours.
Gab. Je le sais par une longue expérience. Voulez-vous me venir en aide ?
Wern. A votre pauvreté ?
Gab. Non... — Vous n’êtes pas le docteur que je choisirais pour guérir une telle maladie. Je parle du péril qui me menace... Tous avez un toit, je n’en ai point ; je ne cherche qu’une retraite.
Wern. C’est juste... Comment serait-il possible qu’un malheureux comme moi possédât de l’or ?
Gab. Honnêtement, h dire vrai, ce serait difficile ; et pourtant je serais tenté de vous souhaiter l’or du baron. '
Wern. Osez-vous insinuer...
Gab. Quoi ?
Wern. Savez-vous à qui vous parlez?
Gab. Non, et je ne suis pas homme k m’en soucier beaucoup. (On entend du bruit en dehors.) Écoutez... ils viennent. Wern. Qui?
Gab. L’intendant et ses limiers lâchés après moi... Je le»
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attendrais, mais ce serait en vain qu’on espérerait obtenir justice de pareilles gens. Où irai-je ?... Cacbez-moi n’importe où. Je vous jure, par tout ce qu’il y a de plus sacré, que je suis innocent. Faites comme si vous étiez à ma place.
Wf.RN. (ô pari). O juste Dieu! ton enferja’est pas à venir! Suis-je vivant encore ?
Car. Je vois que vous êtes ému ; cela témoigne en votre faveur... Je pourrai reconnaître ce service.
Wer.r. N’êtes-vous point un espion de Stralenheira ?
Car. Non, certes ; et, si je l’étais, qu’y a-t-il k espionner en vous ?... Je me rappelle cependant ses questions fréquentes sur vous et votre épouse... Cela pourrait donner à penser; mais vous savez mieux que personne k quoi vous en tenir. Pour moi, je suis son plus mortel ennemi.
Wern. Fous?
Gab. Après le retour dont il a payé le service que j’ai contribué k lui rendre, je suis son ennemi... Si vous n’étes pas son ami, vous viendrez k mon aide.
Wern. J’y consens.
Gab. Mais comment?
Wern. (montrant le panneau). 11 y a Ik un ressort secret. Rappelez-vous que je l’ai découvert par hasard, et que je ne m’en suis servi que pour ma sûreté.
Gab. Ouvrez-le, etje m’en servirai dans le même but.
Wern. Je l’ai découvert comme je vous le disais. Cette ouverture conduit dans des murs sinueux assez épais pour que l’on puisse marcher dans leur intérieur, et qui, toutefois, n’ont rien perdu de leur force et de leur solidité. On y trouve pratiquées des cellules et des niches obscures. Je ne sais où aboutit ce passage. .. Ne cherchez point k pénétrer trop avant. Donnez-m’en votre parole.
Gab. Cela est inutile... Comment voulez-vous que je me dirige, dans les ténèbres, k travers les détours inconnus d’un labyrinthe gothique ?
Wern. Oui; mais qui sait où ce labyrinthe peut aboutir? Remarquez bien que je n’en sais rien... — Mais qui sait s’il ne conduit pas dans la chambre de votre ennemi, tant elles
sont singulièrement construites, ces galeries, ouvrages des Teutons nos ancêtres, à une époque où l’homme, dans ses édifices, cherchait moins à se fortifier contre les éléments que contre ses voisins ? N’allez pas au delà des deux premiers détours. Si vous le faites, quoique je n’aie jamais été au delà , je ne réponds pas des conséquences
Gab. J’en réponds, moi ! Mille remerciements !
Wern. Vous trouverez plus facilement le ressort de l’autre côté, et quand vous voudrez revenir, il cédera au plus léger contact.
Gab. J’entre ; — adieu ! (Gabor entre dans le passage secret.)
Wern. [seul). Qu’ai-je fait? Hélas ! qu’avais-je fait auparavant pour que j’éprouve maintenant ces craintes ? Toutefois, que ce soit pour moi une sorte d’expiation de sauver cet homme dont le sacrifice eût peut-être empêché le mien ! Ils viennent, pour s’en retourner chercher ailleurs ce qui est devant eux.
IDENSTEIN entre avec d’autres.
Idenst. Il n’est pas ici. Il a donc disparu par les fenêtres gothiques, par le pieux secours des saints peints suivies vitraux rouges et jaunes ? Le soleil les traverse chaque jour de ses rayons à son lever et à son coucher; il fait ruisseler sa lumière sur de longues barbes blanches, des croix rouges, des crosses dorées, des armes, des capuchons, des casques, des cottes de mailles, de longues épées; il éclaire tous les fantastiques ornements de ces fenêtres chargées des images de vaillants chevaliers et de saints ermites, dont les portraits et la gloire sont confiés à quelques carreaux de cristal que chaque souffle de vent proclame aussi fragiles que toute autre vie et toute autre gloire. Quoi qu’il en soit, il est parti.
Wern. Qui cherchez-vous ?
Idenst. Un coquin!
Wern. Fallait-il, pour cela, aller si loin ?
Idenst. Nous cherchons celui qui a volé le baron.
Wern. Êtes-vous certains de connaître le coupable ?
Idenst. Aussi certains que vous êtes là devant nous; mais où est-il allé ?
Wern. Qui ?
Idenst. Celui que nous cherchons.
Wer». Vous voyez qu’il n’esl point ici.
Idenst. El cependant nous l’avons vu entrer dans cotte salle. Êtes-vous complices, ou êtes -vous sorciers ?
Wern. J’agis avec franchise; c’est un crime aux yeux de bien des gens.
Idenst. 11 est possible que j’aie, plus tard, une ou deux questions h vous adresser ; mais, pour le moment, nous allons continuer k chercher l’autre.
Wern. Vous feriez bien de commencer sur-le-champ votre interrogatoire ; je puis ne pas être toujours aussi patient.
Idenst. Eh bien ! je désirerais savoir si vous n’éles pas l’homme que cherche Stralenheim.
Wern. Insolent ! N’avez-vous pas dit qu’il n’était point ici ?
Idenst. Oui ; mais il en est un qu’il recherche avec persévérance ; et peut-être bientôt il se verra investi , k cet effet, d’une autorité supérieure k la sienne et k la mienne. — Mais, venez, mes enfants! Dépêchons-nous; nous sommes en défaut. (Idenstein sort avec sa suite.)
Wern. Dans quel labyrinthe m’entraîne ma mystérieuse destinée! Un acte de bassesse m’a été moins fatal que le scrupule qui m’a fait m’abstenir d’un crime bien plus grand Eloigne-toi, pensée perverse, qui t’élèves dans mon cœur ! Il est trop tard ! je ne veux pas tremper mes mains dans le sang.
ULRIC entre.
Ulr. Mon père, je vous cherchais.
Wern. N”y a-t-il pas k cela du danger pour toi ?
ÜLR. Non; Stralenheim ignore complètement les liens qui nous unissent; bien plus, il m’a chargé de surveiller vos actions, me croyant entièrement dévoué k ses intérêts.
Wern. Je ne puis le penser; c’est un piège qu’il nous tend k tous deux pour prendre du même coup de illet et le père et le fils.
Ulr. Je ne puis m’arrêter k toutes ces craintes futiles, et suspendre ma marche devant les incertitudes qui, semblables k des ronces, s’élèvent sur notre voie. 11 faut que je me