WERNER. ACTE IV, SCÈNE I. S
amusements hors de l’enceinte du château : je vous obéis; vous voulez que je me transforme en amoureux de salon, pour ramasser des gants des éventails et des aiguilles, pour écouter des chants et de la musique, pour épier des sourires, pour sourire moi-même à un babil frivole , pour contempler les yeux d’une femme, comme si c’étaient des étoiles dont nos regards impatients fixent la pâlissante clarté le matin d’un jour de bataille qui doit décider de l’empire du monde; — que peuvent faire de plus un fils et un homme ?
[Ulric sort.)
SiÉc. (seul). C’est trop faire ! — c’est trop de soumission, et pas assez de tendresse ! Il me paye en une monnaie qu’il ne me doit pas; telle a été ma destinée, que je n’ai pu jusqu’à présent remplir auprès de lui les devoirs d’un père ; mais sa tendresse ne m’en est pas moins due; car il n’a jamais été absent de ma pensée, et, les yeux baignés de larmes, je n’ai cessé de soupirer après le jour où je reverrais mon enfant; et maintenant je l’ai trouvé! mais comment? — plein d’obéissance, mais aussi de froideur; soumis en ma présence, mais indifférent , — mystérieux , — concentré , — réservé , — s’absentant fréquemment pour aller où ? — personne ne le sait; — lié avec les plus dissipés de nos jeunes seigneurs, quoique, et c’est une justice à lui rendre, jamais il ne s’abaisse à leurs vulgaires plaisirs; néanmoins il existe entre eux un lien dont j’ignore la nature. Leurs yeux sont fixés sur lui, — ils le consultent, — se groupent autour de lui comme autour d’un chef ; mais Ulric ne me témoigne, à moi, aucune confiance! Ah! puis-je l’espérer, après que... — Eh quoi! la malédiction de mon père descendrait-elle jusqu'à mon fils ? Le Hongrois est-il près d’ici pour répandre encore du sang? ou bien serait-ce toi, ombre de Stralenheim, qui erres dans celte enceinte pour y frapper d’une fatale influence ceux qui ne l’ont pas immolé , il est vrai , mais qui l’ont ouvert la porte du trépas? Ce crime n’a pas été commis par nous; nous sommes innocents de la mort. Tu étais notre ennemi, et pourtant je l’épargnai dans un moment où ma ruine dormait avec toi, pour s’éveiller avec ton réveil 1
ŒUVRES DE LORD BtROÜ.
Je rae contentai de prendre... — Or maudit! lu es comme im poison dans mes mains! je n’ose me servir de loi ni m’en séparer; la manière dont je t’ai obtenu méfait penser que lu souillerais toutes les mains comme la mienne. — Cependant, infâme métal, pour expier une faiblesse et la mort de celui à qui lu appartenais, quoiqu’elle ne soit l’ouvrage ni de moi ni des miens, j’ai fait autant que s’il eût été mon frère ! j’ai recueilli son orpheline Ida, — je l’ai chérie comme celle qui doit être ma fille.
Un domestique entre.
Le Dom. Monseigneur, l’abbé que vous avez envoyé chercher attend qu’il plaise à Votre Excellence de le recevoir.
(Le domestique sort. — Le prieur ALBERT entre.)
Le Pr. Paix k ces murs et à tous ceux qui les habitent!
SiÉG. Soyez le bien venu, mon père! et puisse votre prière être entendue! Tous les hommes en ont besoin, et moi...
Le Pr. Vous avez droit plus que personne aux prières de notre communauté. Notre couvent, fondé par vos ancêtres, est encore protégé par leurs enfants.
SiÉc. Oui, mon père, continuez k prier chaque jour pour nous dans ces temps d’hérésie et de sang, quoique le Suédois schismatique Gustave soit parti.
Le Pr. Pour l’étemelle demeure des infidèles, pour ce séjour des douleurs sans fin, où sont les grincements de dénis, les larmes de sang, le feu éternel et le ver qui ne meurt pas.
SiÉG. 11 est vrai, mon père; — et, pour écarter ces douleurs, ces tourments d’un homme qui, bien qu’appartenant k notre Église sainte et sans tache, cependant est mort privé de ces secours chers et suprêmes qui aplanissent le chemin de l’àme k travers les souffrances du purgatoire, voici une donation que je vous offre humblement, afin d’obtenir des messes pour le repos de son âme.
(Siégeodorf remet au prieur l’or qu’il avait pris à Stralenbeim.)
Le Pr. Comte, si je la reçois, c’est parce que je sais trop bien qu’un refus vous offenserait. Soyez persuadé que tout cet argent sera employé en aumônes , et qu’on n’en dira pas moins les messes que vous demandez. Notre monastère n’a
pas besoin de donations, grâce à celles que lui a faites jadis votre maison; mais notre devoir est de vous obéir, ainsi qu’aux vôtres, en toutes choses légitimes. Pour qui les messes seront-elles dites?
SiÉc. Pour... — pour... — un mort;
Le Pr. Son nom ?
SiÉG. Ce n’est pas un nom, mais une âme que je voudrais soustraire à la damnation.
Le Pr. Je ne veux point pénétrer dans vos secrets. Nous prierons pour un inconnu comme nous ferions pour le plus élevé des mortels.
SiÉG. Des secrets ! je n’en ai pas ; mais, mon père, celui qui est mort pouvait en avoir un, ou bien il a légué... — Non, il n’a rien légué ; mais je consacre cette somme à des intentions pieuses.
Le Pr. C’est une action louable dans l’intérêt de nos amis défunts.
SiÉG. Mais le défunt n’était pas mon ami : il était le plus mortel, le plus acharné de mes ennemis.
Le Pr. C’est encore mieux... Employer nos richesses à obtenir le ciel pour les âmes de nos ennemis morts, est digne de ceux qui savaient leur pardonner pendant leur ’^ie.
SiÉG. Mais Je n’ai pas “pardonné h cet homme : je l’ai hai jusqu’au dernier moment comme il me haïssait lui-même. En ce moment, je ne l’aime pas ; mais...
Le Pr. De mieux en mieux!... C’est là de la religion toute pure : vous voulez soustraire à l’enfer celui que vous haïssez; compassion tout à fait évangélique... — Et avec vos propres deniers, encore!
SiÉG. Mon père, cet or n’est point à moi.
Le Pr. A>qui appartient-il donc?... Vous m’avez dit que ce n’était point un legs.
SiÉG. Peu importe l’origine de cet or... Qu’il vous suffise de savoir que celui à qui il appartenait n’en aura plus besoin, si ce n’est pour acheter les prières de vos autels. Il est à vous et à votre monastère.
Le Pr. N’y a-l-il point de sang sur cet or ?
îj:2i OEUVRES de lord btron.
SiÉc. Non , mais il y a pis que du sang : — il y a une infamie élernclle.
Le Pr. Celui qui le possédait est-il mort dans son Ut ?
SiÉG. Hélas! oui.
Le Pr. Mon fils, vous retombez dans voire vengeance, si vous regrettez que votre ennemi ne soit pas mort de mort violente.
SiÉc. Sa mort a été effroyablement tachée de sang.
Le Pr. Vous disiez qu’il était mort dans son lit, et non sur le champ de bataille.
SiÉc. Il périt je sais h peine comment, — mais il fut assassiné dans l’ombre. Maintenant, vous savez tout : — il fut égorgé dans son lit! — Oui... — Vous pouvez me regarder ; je ne suis pas l’assassin. Sur ce point, je puis affronter votre regard, comme un jour celui de Dieu.
Le Pr. N’avez-vous été en rien complice de sa mort ?
SiÉG. Non, par le Dieu qui voit et frappe!
Le Pr. Ne connaissez-vous pas celui qui le tua?
SiÉG. J’ai seulement soupçonné quelqu’un... Il m’était étranger : aucun rapport ne nous unissait; il n’a point agi par mes ordres, et je ne l’ai jamais connu qu’un jour.
Le Pr. Vous êtes donc pur de toute culpabilité ?
SiÉG. {vivement). Oh ! le suis-je? — Parlez.
Le Pr. Vous l’avez dit, et vous devez le savoir.
SiÉG. Mon père, j’ai dit la vérité, rien que la vérité, sinon tàute la vérité. Répétez-moi que je ne suis pas coupable, car le sang de cet homme pèse sur moi comme si je l’avais versé; et cependant, j’en atteste le Dieu qui abhorre le sang humain, sa mort n’est pas mon ouvrage ! — Bien plus, je l’épargnai quand j’aurais pu et peut-être dû le frapper, si toutefois il est permis d’immoler un ennemi tout-puissant dans l’intérêt de sa défense personnelle ; mais priez pour lui, pour moi et pour toute ma maison : car, comme je l’ai dit, bien que je sois innocent, j’éprouve, je ne sais pourquoi, un douloureux remords, comme s’il avait succombé sous mes coups ou de la main de quelqu’un des miens. Priez pour moi, mon père : j’ai moi-même prié en vain.