DES TROIS ACTES DE MANFRED
^ Le tradactenr avait, dans la première édition, reproduit ce magniûquo passage, dans les vers suivants :
Éloigné des humains, je vivais solitaire;
D’autres yeux que les leurs je contemplais la terre;
Je n’avais point la soif de leurs ambitions ;
Je ne partageais point leurs vœux, leurs passions,
Douleur, joie, entre nous tout différait ; en somme.
Rien d’humain ne battait dans ma poitrine d’homme.
Moi, j’aimais le désert; sur ces âpres sommets Dont l’insecte et l’oiseau n’approchèrent jamais,
J’aspirais un air rare en mes poumons avides;
J’aimais à me plonger dans les torrents rapides,
 bondir avec l’onde, à rouler emporté Par la mer mugissante ou le fleuve irrité :
Tels étaient les plaisirs de mon adolescence.
J’aimais à contempler, dans l’ombre et le silence,
La lune blanche et pâle, à suivre dans les cieux Le cortège lointain des astres radieux.
Je fixais des éclairs la flamme éblouissante.
Ou j’écoutais tomber la feuille frémissante.
Quand l’automne, le soir, soufflait au sein des bois.
Tout mon bonheur était d’être seul. Si parfois Je rencontrais un homme, à cette image vile.
Mon être dégrade redevenait d’argile.
38 aUV^ES DE LOK» BVilO».
* Au-dessus de ce beau drame plane un sentiment mors), comme on sombre nuage qui recèle la tempête. I. fallait uo crime comme celui que l’on nous montre dans 'e lointain pour fournir un aussi terrible et aussi éclatant exemple des biaeuses aberrations de la nature tiumaine, quoiqu* noblo et majestueuse dans son principe, lorsqu'elle s'abandonue sans frein à ses désirs, à ses passions, it sou imagination : la beauté, d'abord si innocemment adorée, est à la fin souillée, prul'anée et violée. Le crime, le remords, s’enchaînant l’uu à l’autre, se succèdent dans une progression tcn-ible. Noua nous'figorons Aslarté belle, jeune, innocente, coupable, a»> saasinéc, ensevelie, jugée et pardonnée; cepeudant, dans la visite qu’il lui est oermis do rendre à la terre, sa voix est pleine de duulcur, et sa contenance respire un trouble mortel. Nous ne faipoua que l’entrevoir lorsqu’elle est encore belle et innocente ; mais à la fin clic se dresse devant nous, silencieux fantôme, avec le regard fixe, éteint et sans pa»« sioas, qui révôle la mort, le jugemeut dernier et i’eternité. Une haute moralité respire et circule dans chaque parole, dans cette dtmooco, cette désolation. Dons cette agonie, ces déchirements et ces sombres évocations, nous apercevons, quoique confus et obscurcis, les éléments d’une existence plus pure. Wilson.
S Parmi les grands poètes dos temps modernes, trois seulement ont osé peindre dans toute leur étendue et toute leur énergie ces agonies auxquelles sont exposées, par le continuel retour d'un profond et amer scepticisme, de grandes et méditatives intelligences; mais un seul a osé se représenter lui-méme comme la victime de ces souffrances sans nom et indéfinissables. Goethe a choisi pour scs doutes et sa mélancolie le terrible déguisement de son mystérieux Faust ; Schiller, plus hardi, a planté les mêmes angoisses dans le cœur superbe et héroïque de Wallenstein; mais Byron n’a pas cherché de symbole extérieur pour lui prêter les inquiétudes do son âme : il prend le monde et tout ce qui le compose pour théâtre, pour spectateur, et il se découvre devant tous les regards, luttant sans cesse et inutilement contre le démon qui le tourmente. Par moment, il y a quelque chose de triste et d’accablant dans son scepticisme; mais le plus souvent il revôt un caractère élevé et solennel qui le rapproche de la foi. Quelles que soient les croyances du poète, nous, ses lecteurs, nous nous sentons trop ennoblis et trop élevés par le spectacle de cette mélancolie, pour ne pas être confirmés dans notre croyance par CCS doutes mêmes exprimés avec tant de majesté. Son scepticisme a son contre-poids dans sa grandeur; il n’y a ni philosophie ni religion dans les amères eu sauvages attaques qui ont été dirigées par divers organes contre ces doutes de l’intelligence, doutes involontaires et qui ne passeront pas. Les ténèbres et les spectres qui remplissent son imagination peuvent bien troubler un moment la nôtre; mais au milieu des ténèbres, il y a de fréquentes Inmières, et la sublime tristesse que lui inspire le spectacle des mystères de l’existence humaine, est toujours accompagnée d'un appel à l’immortalité de l’âme exprimé dans un langage divin. Wilsoü.