‹ Œuvres complètes de Lord Byron DramesChapitre 33 sur 133 · MARISO FALIERO. ACTE IV, SCÈNE II · texte numérisé non relu

MARISO FALIERO. ACTE IV, SCÈNE II

des Huns, pendant que vos pâles bourgeois, cachés sous leur tente, tremblaient aux sons de victoire de leurs propres trompettes. S’il y a peu de résistance, vous verrez ces citoyens devenus tous des lions, comme leur étendard ; mais si la partie devient plus difficile, vous regretterez avec moi de n’avoir pas derrière vous une bande de nos campagnards.

Bert. Fal. Je m’étonne qu’avec ces idées-là vous vous soyez décidé à frapper si tôt le coup décisif.

Le Doge. C’est sur-le-champ ou jamais qu’il faut frapper de tels coups. Une fois que j’ai eu dompté la faiblesse et le lâche remords qui me tenaient au cœur, alors que je me laissai un instant émouvoir au souvenir du passé, j’ai eu hâte d’en venir à l’exécution : d’abord pour ne point céder de nouveau k de pareilles émotions, ensuite parce que, à l’exception d’Israël et de Philippe Calendaro, le courage et la fidélité de tous nos conjurés ne m’étaient pas suffisamment connus ; aujourd’hui peut susciter parmi eux un traître contre nous, comme hier en a suscité mille contre le sénat;roais une fois lancés, une fois l’épée au poing, il leur faudra marcher dans l’intérêt de leur propre salut ; une fois le premier coup frappé, l’instinct farouche de Caïn, le premier-né, cet instinct qui fermente toujours dans quelque coin du cœur humain, quoique les circonstances en compriment l’explosion , fera de tous ces hommes autant de loups furieux. Il suffit à la foule de la vue du sang pour lui en donner la soif, comme la première coupe de.vin est le prélude d’une longue débauche. Quand ils auront commencé, il sera plus difficile de les arrêter que de les pousser en avant; mais jusque-là il suffit d’une pamle, d’une paille, d’une ombre, pour changer leurs dispositions- — La nuit est-elle avancée ?

Bert. Fal. Le jour va bientôt paraître.

Le Doge. Alors il est temps de sonner la cloche. Nos hommes sont-ils à leurs postes?

Bert. Fal. Maintenant, ils doivent y être; mais ils ont ordre d’attendre, pour sonner, que vous en ayez donné le signal, transmis par moi-même.

Le Doge. C’est bien. — L’aube n’éteindra- t-elle doue

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jamais ces étoiles qui scintillent encore dans les deux? Ma résolution est prise et fermement arrêtée, et l’effort même qu’il m’a fallu faire sur moi pour me décider k purifler par la flamme cette république, a mis plus de calme dans mon àme. J’ai pleuré, j’ai tremblé à la pensée de ce funeste devoir; mais maintenant j’ai fait taire toute émotion inutile, et ja regarde fixement la tempête qui s’approche, comme le pilote d’un vaisseau amiral. Cependant, le croiras-tu, mon neveu ? il m’en a coûté, pour en venir là, plus d’rfforts que lorsque le destin des nations allait dépendre d’une bataille où je commandais l’une des deux armées, et où des milliers d’hommes devaient infailliblement périr; oui, pour verser le sang corrompu de quelques despotes orgueilleux, pour accomplir un acte qui a rendu Timoléon immortel, il m’a fallu plus d’empire sur moi-même que pour affroider les fatigues et les dangers d’une vie de combats.

Bert. Fat. Je suis bien aise de voir votre sagesse première imposer silence a la fureur qui vous agitait avant que votre parti fût arrêté.

Le Doce. C’est toujours ainsi que j’ai été ; l’agitation s’empare de moi dans la première pensée d’une résolution, alors que rien ne vient limiter l’empire de la passion ; mais au moment d’agir j’ai toujours été aussi calme que les cadavres gisants autour de moi. C’est ce que n’ignoraient pas ceux qui m’ont fait ce que je suis; ils ont compté sur le pouvoir que j’ai de dompter mes ressentiments une fois que leur première fougue s’est exhalée ; mais ils ne savaient pas qu’il est des outrages qui font de la vengeance une vertu réfléchie et non une impulsion d’aveugle colère. Dans le sommeil des lois, la justice veille : souvent les âmes outragées font servir au bien public leurs injures particulières, et se justifient à ellesmêmes leurs actes. — Il me semble que le jour commence à paraître, — n’est-il pas vrai? regarde, la vue est plus jeune et meilleure que la mienne; — une fraîcheur matinale se répand dans l’air, et à mes yeux, du moins, la mer, vue de cette fenêtre, commence à prendre une teinte plus grirsàtre.

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Bert. Fal. C’est vrai; l’aurôre commence à poindre dans les deux.

Le Doce. Pars donc; va faire donner snHe-champ le signal, et au prmnier son de la cloche, marche sur le palais avec toutes les forces de notre maison; j’irai t’y rejoindre. — Les Seize et leurs compagnies se mettront en mouvement simultanément et en colonnes séparées. — Ne manque pas de prendre position à la porte principale, pour expédier les Dix ; nous ne devons nous reposer de ce soin que sur nousmêmes. — Quant k la populace patricienne, nous pouvons l’abandonner aux glaives plus indifférents de ceux qui sont ligués avec nous. Rappelle-toi que le cri de guerre est : «Saint-Marc! — les Génois sont dans le port! aux armes! Saint-Marc et liberté! » — Maintenant, — il faut agir!

Bert. Fal. Adieu donc, mon oncle! Nous nous reverrons libres et véritablement souverains, ou jamais!

Le Doce. Viens, mon cher Bertuccio, — que je t’embrasse! — Hâte-toi, car le jour augmente. — Quand tu auras rejoint nos troupes, envoie-moi un messager pour me dire comment les choses vont; puis fais sonner la cloche d’alarme de Saint-Marc. {Bertuccio Faliero sort.)

Le Doge, seul. Il est parti, et chacun de ses pas décide d’une vie. — C’en est fait , maintenant l’Ange de la Mort plane sur Venise, et suspend son vol avant d’épancher le vase de colère, comme l’aigle, regardant sa proie du haut des airs, cesse un moment d’agiter ses ailes puissantes, puis tout à coup fond sur elle avec sa serre infaillible! — O jour qui efQeures lentement les eaux ! — marche ! — marche ! je ne veux pas frapper dans l’ombre : j’aime mieux voir que tous les coups portent. Et vous, vagues d’azur, je vous ai déjà vues rougies du sang des Génois, des Sarrasins et des Huns, mêlé au sang de Venise, mais de Venise triomphante ! Maintenant un seul sang va vous colorer : celui des Barbares n’adoucira pas pour nous l’horrible aspect de celte teinte pourprée! Amis ou ennemis, il ne tombera dans ce massacre que des concitoyens! Et j’ai vécu jusqu’à qualrc- I ingts ans pour cela, moi que Venise nommait son sauveur!

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moi au nom de qui des millions de bonnets volaient en l’air, et des millions de voix s’élevaient vers le ciel , appelant sur moi ses bénédictions, et la gloire, et de longues années! — Faut-il que je sois témoin d’un pareil jour! Mais ce jour, marqué dans le calendrier d’un signe néfaste, sera le commencement d’une ère de bonheur et de gloire. Le doge Dandolo survécut à son quatre-vingt-dixième été pour vaincre des empires et refuser des couronnes ; moi , j’aurai abdiqué unecouronneetrendulalibertékma patrie. — Mais, hélas! -par quels moyens! Une noble fin doit les justifier. — Que sont quelques gouttes de sang humain? C’est faux! le sang des tyrans n’a rien d’humain. Ces Molochs incarnés se repaissent du nôtre, et il est temps de les rendre aux tombeaux qu’ils ont tant peuplés. — O monde! ô hommes! qu’étes-vous ? que sont nos plus vertueux projets, qu’il nous faille punir le crime par le crime, et tuer, comme si la mort n’avait que celte voie, alors que quelques années eussent rendu le glaive superflu ? Et moi , arrivé sur la limite de ces régions inconnues, faut-il que j’envoie tant de hérauts pour m’y précéder! — Ne nous arrêtons pas k ces pensées... (Moment de silence.) Écoutons... il m’a semblé entendre un murmure de voix lointaines et le bruit d’une troupe qui marche au pas. Cela ne se peut ; — le signal n’a pas encore sonné. — Pourquoi ce retard?.,. Le messager de mon neveu doit être en route , et peut-être qu’au moment où je parle tourne sur ses énormes gonds la porte de la tour où SC balance la cloche colossale, le lugubre oracle dont la voix , interprète des tragiques pressenlimenls,'ne résonne que pour la mort des princes ou pour l’étal en péril. Qu’elle fasse son office, qu’elle fasse entendre pour la dernière fois son tocsin le plus terrible, jusqu’à faire trembler sur sa base la robuste tour! — Quoi! silencieuse encore ! J’irais moi-même, si mon poste n’était ici pour servir de point de ralliement aux éléments souvent hétérogènes dont se composent ces sortes de ligues, et pour raffermir l’hésitation et la faiblesse, en cas de résistance : car, s’il doit y avoir lutte, c’est ici , dans le palais, que le combat sera le plus acharné. C'est ici

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que je dois être, en ma qualité de chef de l’entreprise. — Hais écoutons... — 11 vient, — il vient, le messager de mon neveu, du brave Bertuccio! — Eh bien! quelles nouvelles? est-il en marche ? tout va-t-il bien ? — Qui vois-je ici ?... — Tout est perdu ! — Néanmoins, faisons encore un effort, (Entre un Seigneur de la Nuit avec des gardes, etc., etc.)

Le Seign. de la N. Doge, je t’arréte pour haute trahison.

Le Doge. Moi ! ton prince ! pour haute trahison ! — Qui sont-ils, ceux qui osent voiler leur propre trahison sous un tel ordre ? •

Le Seign. de la N. Voici l'ordre du conseil des Dix assemblés.

Le Doge. Où et pourquoi sont -ils assemblés ? Ce Conseil n’est légal que lorsque le prince le préside, et ce devoir est le mien. Je te somme, au nom du tien , de me laisser passer ou de me conduire k la chambre du Conseil !

Le Seign. de la N. Duc, cela ne se peut : le Conseil n’est pas assemblé dans le lieu ordinaire de ses séances, mais au couvent de Saint-Sauveur.

Le Doge. Tu as donc l’audace de me désobéir?

Le Seign.de la N. Je sers l’État, et le dois servir fidèlement... J’ai pour mandat l’ordre de ceux qui gouvernent.

Le Doge. Jusqu’k ce que ce mandat soit revêtu de ma signature, il est illégal; et dans son application actuelle, c’est un acte de rébellion. As-tu bien calculé ce que vaut ta vie, que tu oses ainsi assumer la responsabilité d’un acte illégal ?

Le Seign. de la N. Mon devoir est d’agir et non de répliquer. — Je suis envoyé ici pour garder votre personne, et non pour vous entendre et vous juger.

Le Doge (à part). Il faut gagner du temps... — Pourvu que la cloche sonne, tout peut encore aller bien. Ilàte-toi, Bertuccio ! — hâte-toi ! — hâte-toi ! — notre destinée tremble dans la balance, et malheur aux vaincus, que ce soit le prince et le peuple, ou le sénat et les esclaves! (On entend sonner la grosse cloche de Saint-Marc.) Elle sonne! elle

fis CCOVRES DE LORD BTRON.

sonne! (T’ouï haut.) Enlends-tu, Seigneur de la Nuit? El vous, esclaves, dépositaires tremblants d’un pouvoir mercenaire, c’est votre glas de mort! — Sonne, sonne, tocsin redoutable!... Maintenant, misérables, par quelle rait^n rachèterez-vous votre vie?

Le Seic.n. de la N. Malédiction!... Ayez la main sur vos armes et gardez la porte. Tout est perdu si on ne fait bientôt taire cette cloche terrible! Il faut que l’oflicier se soit égaré en route, ou qu’il ait rencontré quelque obstacle imprévu );l funeste. Anselme, marche droit à la tour avec ta compagnie... Que le reste demeure avec moi.

(£.'7ie partie des gardes sortent.)

Le Docb. Malheureux! si tu tiens encore h ta méprisable vie , implore mon pardon ; elle n’a pas une heure à durer encore! Oui! oui! envoie tes lâches sicaires... Iis ne reviendront plus!

Le Seigk. de la N. Soit! ils mourront en faisant leur devoir, et moi aussi.

Le Doge. Insensé! l’aigle superbe vole h une proie pins noble que toi et tes mirmidons. — Vis, pourvu que ta résistance n’expose point la tète ; et si une âme aussi ténébreuse peut regarder le soleil en face, apprends à être libre.

(La cloche cesse de sonner.)

Le Seign. de la N. Et toi , apprends k être prisonnier! — 11 a cessé, le coupable signal qui devait lancer contre les patriciens la meute populaire!... Le glas de mort a sonné, mais ce n’est pas pour le sénat.

Le Doge (après un moment de silence). Tout est silencieux... toutes! perdu!

Le Scigk. de la N. Maintenant, doge, dénonce-moi comme l’esclave rebelle d’un conseil de révoltés. N’ai-je pas fait mon devoir ?

Le Doge. Tais-toi, misérable!..’. Tu as fait un digne exploit : tu as gagné le prix du sang , et ceux qui t'emploient te récompenseront ; mais tu as été envoyé ici pour me garder, et non pour pérorer, comme tu viens toi-môme de le dire... — Remplis donc ta charge, mais que ce soit en silence.

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comme tu le dois : car, quoique Ion prisonnier, je n’en suis pas moins ton prince.

Le Seign. de la N. Mon intention n’est pas de manquer au respect dû à votre rang ; en cela je vous obéirai.

Le Doge (à part). A présent, il ne me reste plus qu’à mourir; et cependant combien il s’en est peu fallu que je ne réussisse ! J’aurais succombé avec orgueil au milieu de mon triomphe ; mais le voir ainsi m’échapper ! — ( Entrent les Seigneurs de la Nuit avec Bertuccio Faliero, prisonnier.)

Le second Seigm. de la N. Nous l’avons saisi sortant de la tour Qù , par l’ordre du doge, dont il était porteur, le signal avait commencé à sonner.

Le premier Seigü. de la N. Tous les passages qui conduisent au palais sont-ils occupés?

Le sec. Seige. de la N. Ils le sont tous; mais cela n’est point important. Les chefs sont tons dans ks fers; on en juge déjà quelques-uns. — Leurs complices sont dispersés, et plusieurs arrêtés.

Bert. Fal. Mon oncle!

Le Doge. 11 est inutile de lutter contre la fortune; la gloire a déserté notre maison.

Bert. Fal. Qui l’eùl pu croire ? — Âh! un moment plus tôt!

Le Doge. Ce mcment-là eût changé la face des siècles; ce- Ittt-c» nous livre à l’éternité; — nous subirons notre sort comme des hommes dont le triomphe ne réside pas dans le succès, et dont l’àme, quoi qu’il advienne; sait faire face à tonies les destinées. Ne te laisse pas abattre, ce n’est qu’un court passage. — Je voudrais partir seul ; mais si , comme cela est probable, il nous faut partir ensemble, montronsnous, en mourant, dignes de nos pères et de nous.

Bert. Fal. Mon oncle, je ne vous ferai point rougir.

Le PREH. Seigm. de la N. Seigneurs, nous avons l’ordre de vous garder dans deux pièces séparées jusqu’au moment où le Conseil vous fera comparaître devant lui pour vous juger.

Le Doge. Nous juger! Veulent-ils donc pousser leur mystiQcation jusqu’au bout ? Qu’ils en agissent avec nous comme

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nous en aurions agi avec eux ; mais avec moins de pompe. C’est un jeu d’homicide mutuel ; nous avons joué h qui mourrait le premier; ils ont gagné, mais leurs dés étaient pipés. — Qui a été notre Judas?

Le prem. Seicî». de la N. Je ne suis pas autorisé h répondre à cette demande.

Bert. Fal. J’y répondrai, moi. — C’est un certain Bertram, qui fait en ce , moment ses révélations à la junte secrète.

Le Doge. Bertram, le Bergamasque ! De quels vils instruments nous nous servons pour perdre ou pour sauver ! Ce lâche, souillé d’une double trahison, va recueillir des récompenses et des honneurs; l’histoire le placera k côté des oies du Capitole , dont le cri nasillard éveilla Rome et k qui on décerna un triomphe annuel , tandis que Manlius , le vainqueur des Gaulois, fut précipité du haut de la roche Tarpéienne.

Le prem. Seign. de la N. Il se rendit coupable de trahison et voulut usurper la tyrannie.

Le Doge. Il sauva l’État et voulut réformer ce qu’il avait sauvé; — mais tout cela est inutile. — Allons, messieurs, faites votre œuvre.

Le prem. Seign. de la N. Noble Bertuccio , il faut que nous vous fassions passer dans une pièce intérieure.

Bert. Fal. Adieu, mon oncle! J’ignore si nous devons nous revoir dans cette vie ; mais ils permettront sans doute que nos cendres soient réunies.

Le Doge. Oui, ainsi que nos âmes, qui survivront et feront ce que notre argile ainsi entravée n’a pu faire. Ils ne pourront anéantir la mémoire de ceux qui ont voulu les renverser de leurs trônes coupables, cl notre exemple trouvera des imitateurs, bien que dans un avenir lointain.

{lU sortent.)

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