‹ Œuvres complètes de Lord Byron DramesChapitre 39 sur 133 · SCÈNE II · texte numérisé non relu

SCÈNE II

L’appartement du Doge.

LE DOGE, prisonnier; LA DUCHESSE.

Le Doge. Maintenant que le prêtre est parti, il serait inutile de prolonger de quelques minutes ma misérable existence...

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Encore une douleur, celle de le quitter, et je laisserai dans le sablier le peu de sable qui y reste encore de l’heure qui m’a été accordée. — Le temps et moi nous avons réglé nos comptes.

Ang. Hélas! et c’est moi qui suis la cause de tout ceci, la cause innocente ! C’est ce funèbre hyménée , celle lugubre union que, pour complaire aux vœux démon père, tu promis de contracter au moment de sa mort, qui a scellé la tienne !

Le Doge. Non : il y avait en moi quelque chose qui me prédisposait k subir un grand revers. Je m’étonne seulement qu’il ail attendu si longtemps, et cependant il m’avait été prédit?

Ang. Comment, prédit ?

Le Doge. Il y a bien longtemps de cela, si longtemps que l’époque en est douteuse dans ma mémoire; et néanmoins nos annales l’ont conservée. J’étais jeune, je servais le sénat et la république en qualité de podestat et capitaine de la ville de Trévise. Un jour de fête, l’é\équc, qui portait le saintsacrement, excita mon impatience et ma colère par sa lenteur et sa réponse arrogante aux reproches que je lui adressais. Je levai sur lui la main, le frappai, et le fis tomber parterre avec son fardeau sacré. Après s’élre relevé, il étendit vers le ciel ses mains tremblantes d’un pieux courroux; puis, montrant l’hostie sainte qui avait échappé de ses mains, il se tourna vers moi, et dit : « Un moment viendra où celui que lu as renversé le renversera ; la gloire désertera ta maison , la sagesse abandonnera ton âme, et, au milieu de la maturité de ton esprit, une démence de cœur le saisira; lu seras déchiré par les passions k une époque de la vie où, chez les autres hommes, les passions s’éleignent ou se transforment en vertus; la majesté de la vieillesse ne couronnera la tête que pour la faire tomber ; les honneurs seront les avant-coureurs de la ruine, les cheveux blancs de la honte, les uns et les autres de ta mort, mais non de cette mort qui sied au vieillard. » Ce disant, il continua son chemin. — Sa prédiction se vérifie.

Ang. Et comment, ainsi averti, ne vous êtes-vous pas

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efforcé de détourner de tous celte fatale destinée, e» d’expie»

par la pénitence le tort que tous aviez eu ?

Le Doge. J’avoue que les paroles de l’évéque pénétrèrent au fond de mon cœur, tellement que je me les suis rappelées au milieu du tourbillon de la vie, où elles me faisaient tressaillir comme la voix d’un spectre dans un rêve surnaturel; et je me repentis... Mais je n’ai jamais eu pour habitude de reculer en quoi que ce fût ; quel que dût être mon avenir, je ne le pouvais changer, et je ne le craignais pas. — Ce n’est pas tout : tu ne peux avoir oublié une circonstance que tout le monde se rappelle. Le jour de mon débarquement ici comme doge, h mon retour de Rome, un brouillard épais précéda le Bucentaure, semblable h la colonne sombre qui marchait devant Israël à sa sortie d’Égypte; en sorte que le pilote perdit sa route, et nous Ot aborder entre les piliers de Saint- Marc, où l’on exécute les criminels, au lieu de nous débarquer, selon l’usage, à la riva délia Paglia. — Tout Venise frissonna à ce présage.

ÂNG. Âb! que sert -il maintenant de se rappeler cea choses?

Le Doge. J’éprouve une consolation k penser que, ces choses sont l’œuvre de la destinée... J’aime mieux céder aux dieux qu’aux hommes; j'uitne mieux accorder une foi aveugle à la fatalité, et ne voir dans ces mortels, dont la plupart, je le sais, sont vils comme la poussière, et aussi impuissants que vils, que des instruments d’une puissance supérieure ; ils n’ont rien pu par eux-mêmes, — ils n’ont pu vaincre celui qui avait tant de fois vaincu pour eux !

Ang. Employez le peu d’instants qui vous restent k des pensées d’une nature plus consolante, et, en prenant votre vol vers les deux, soyez en paix même avec ces misérables

Le Doge. Je suis en paix. Je la dois, cette paix, k la certitude qu’un jour viendra où les enfants de leurs enfants, où cette ville orgueilleuse, et ces flots azurés, et tout ce qui fait la gloire et la splendeur de ces lieux, tout cela ne sera plus que désolation et malédiction ; où Venise deviendra

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la ris(^'e des natious, une Carlbage, une Tyr, une Babel de l’Océan !

Ang. Cessez de parler ainsi... Le flot des passions déborde sur vous jusqu’au dernier moment... Vous vous abusez vousméme, et ne pouvez rien contre vos ennemis... — Soyez plus calme.

Le Doge. Je suis déjà dans l’éternité... Elle se dérouie devant moi, et je vois, — d’une manière aussi palpable que je contemple ton doux visage pour la dernière fois, — je vois les jours dont mes prédictions menacent ces murs baignés par les flots et ceux qui les habitent.

Un garde (s’avançant). Doge de Venise, les Dix attendent votre altesse.

Le Doge. Adieu donc , Ângiolina ! — Que je t’embrasse encore!... — Pardonne au vieillard qui fut pour tgi un époux afleclueux, mais fatal; chéris ma mémoire... Je n’en aurais pas réclamé autant pour moi de mon vivant; mais maintenant lu peux me juger avec plus d’indulgence, en voyant que toutes mes mauvaises pensées sont calmées. Et puis, de tous les fruits de mes longues années, la gloire, la richesse, la puissance, la renommée, un grand nom; de tous ces fruits qui ordinairement laissent quelques fleurs sur la tombe d’un homme, il ne me reste rien, pas une parcelle d’amour, d’amitié ou d’estime! rien dont la fastueuse douleur d’une famille pût extraire seulement une épitaphe!... Une heure a suffi pour déraciner toute ma vie antérieure, et j’ai survécu à tout, excepté à ton cœur, asile de pureté, de bonté , de douceur, dont la douleur silencieuse , mais sincère, conservera... — Comme lu pâlis! — Hélas! elle s’évanouit! — le pouls et la respiration lui manquent! — Gardes, prôtez-moi votre aide! — Je ne puis la laisser en cet état... Et cependant peut-être vaut-il mieux qu’il en soü ainsi , puisque chaque moment d’insensibilité lui épargne une torture ! Quand elle aura secoué celte mort passagère, je serai avec l’Élernel. — Appelez ses femmes ! — Encore un regard ! — Que sa main est froide ! — aussi froide que sera la mienne avant qu’elle ait repris ses sens. — Oh ! donnez-

lui les soins les plus atlenlifs, et recevez mes derniers remerciements.— Maintenant, je suis prêt. (Ils sortent. Les femmes éCAngiolina entrent, et entourent leur maîtresse évanouie.)

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