SCÈNE I
Un chalet au milieu dee Alpee de Berne.
ILANFRED et LE CHASSEUR DE CHAMUIS.
Le chass. Non, non ! — demeure encore, — tu partiras plus tard : ton esprit et ton corps sont dans un état qui ne permet pas que l’un se confie à l’autre, du moins pendant quelques heures; quand lu seras mieux, je te servirai do guide; mais oû irons-nous?
IfANFRED. ACTE II, SCÈNE I. 11
If ANF. Il n’imporle : je connais parfaitement mon chemin, et n'ai plus besoin de guide.
Le chass. Tes vêtements et ton port annoncent une haute naissance. Tu es sans doute Tun de ces chefs nombreux dont les châteaux dominent les basses vallées? — Quel est celui dont tu es le seigneur? J’en connais seulement le portail; il est rare que mon genre de vie me conduise dans la plaine, pour me réchauffer au large foyer de ces vieilles demeures, ou m’y réjouir avec les vassaux; mais les sentiers qui mènent de nos montagnes à leurs portes me sont familiers dès mon enfance; lequel de ces châteaux est le tien?
Manf. Peu importe.
Le chass. Eh bien! excuse mes questions, et reprends un peu de gaieté. Allons, goûte mon vin; il est vieux; plus d’une fois il a dégelé mes veines au milieu de nos glaciers ; qu’aujourd’hui il en fasse autant pour toi ! — Allons, buvons ensemble.
Manf. Arrière ! arrière ! sur les bords de cette coupe il y a du sang! la terre ne le boira-t-elle donc jamais!
Le chass. Que veux-tu dire? ta raison t’abandonne.
Manf. Je te dis que c’est du sang, — mon sang à moil la source pure qui coulait dans les veines de mes pères et dans les nûlres quand nous étions jeunes, et que nous ne formions qu’un cœur, et que nous nous aimions comme nous n’aurions pas dû nous aimer; et ce sang a été versé; mais il s’élève aujourd’hui, il rougit les nuages qui me ferment l’entrée du ciel, où tu n’es pas, où je ne serai jamais.
Le chass. Homme aux paroles étranges, tourmenté de quelque remords délirant qui peuple pour toi le vide, quels que soient tes terreurs et tes tourments, il est encore pour toi des consolations — dans les secours des hommes pieux, dans une religieuse patience.
Manf. La patience! la patience! arrière! — Ce mot futcréé pour les bêtes de somme, non pour les oiseaux de proie. Prêche la patience à des mortels de ton argile. Je ne suis pas de ta race.
Le cuass. J’en rends grâce au ciel; je ne voudrais pas
être de la tienne pour la libre gloire de Guillaume Tell; mais quel que soit ton mal, il faut l’endurer, et ces rcgimbements sont inutiles.
Manf. Ne l’enduré-je pas? — Regarde-moi, — je vis.
Le chass. C’est un état convulsif, ce n’est pas la vie de la santé.
Ma5f. Je te dis, homme, que j’ai vécu bien des annéps, et de longues années; m^ais elles ne sont rien maintenant, comparées à celles qui me restent à vivre : des siècles, — des siècles, — l’espace et l’éternité, — et le sentiment de l’existence avec une soif ardente de la mort, soif jamais étanchée!
Le chass. Mais c’est à peine si ton front porte l’empreinte de l’àge mûr; je suis de beaucoup ton aîné.
Manf. Penses-tu donc que c’est du temps que dépend l’existence? Cela peut être; mais nos actions, voilà nos époques ; les miennes ont rendu mes nuits et mes jours impérissables, illimités, uniformes, comme les grains de sable sur le rivage; innombrables atomes; désert froid et stérile sur lequel les vagues viennent se briser, mais où rien ne reste, que des squelettes, des débris, des rocs et des algues amères.
Le chass. Hélas ! il est fou, — mais je ne dois pas le quitter.
Manf. Plût au ciel que je fusse fou ! — car alors les choses que je vois ne seraient plus que le rêve d’un insensé.
Le chass. Quelles sont les choses que tu vois, ou que tu crois voir?
Manf. Moi et toi ; — toi, paysan des Alpes, — tes humbles vertus, ton toit hospitalier, ton âme patiente, pieuse, hère et libre, ton respect de toi-même, entretenu par des pensées d’innocence; tes jours de santé, tes nuits de sommeil; tes travaux ennoblis par le danger, et pourtant exempts de crimes; l’espérance d’une vieillesse heureuse et d’un tombeau tranquille avec une croix et des fleurs sur son vert gazon, et l’amour de tes petits-enfants pour épitaphe : voilà ce que je vois: — et puis je regarde aii-dedans de moi! — n’importe, — la douleur avait déjà sillonné mon âme.
Le chass. Voudrais-tu donc échanger ta destinée contre la mienne?
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UANFRED. ACTE II, SCÈSE II. 13
BIanf. Non, mon ami! je ne voudrais point d’un marché qui le serait funeste; je ne voudrais échanger mon destin contre celui d’aucun être vivant. Ce que je puis supporter dans la vie, — et je le supporte, quoique misérablement, — d’autres ne pourraient l’endurer en rêve, ils en mourraient dans leur sommeil.
Le chass. Et avec cela, — avec cette sensibilité attentive pour les douleurs d’autrui, se peut-il que le crime ait souillé ton âme? Ne me le dis pas. Il n’est pas possible qu’un homme dont les pensées sont si bienveillantes ail immolé ses ennemis à sa vengeance.
Manf. Oh ! non , non , non ! mes offenses sont tombées sur ceux qui m’aimaient, sur ceux que j’aimais le plus : je n’ai jamais abattu un ennemi, si ce n’est pour ma défense légitime; — mais mon embrassement a été fatal.
Le chass. Que le ciel te donne le calme ! que la pénitence * "le rende à loi-même! je prierai pour loi.
BJanf. Je n’en ai pas besoin, mais je ne puis endurer ta pitié; je pars, — il est temps. — Adieu! — Voilà de l’or, reçois aussi mes remerciements; — point de refus, ce que je te donne l’est dû. — Ne me suis pas, — je connais mon chemin ; — les dangers de la montagne sont passés; je le le répète, ne me suis pas.