‹ Œuvres complètes de Lord Byron DramesChapitre 5 sur 133 · SCÈNE IL · texte numérisé non relu

SCÈNE IL

Une vallée dee Alpes. — Une cataracte.

Arrive MANFRED.

Il n’est pas encore midi, — les rayons du soleil jettent sur le torrent un arc brillant de toutes les couleurs du ciel; la colonne d’eau retombe en nappe d’argent le long du roc perpendiculaire, et balance ses gerbes d’écuine lumineuse, comme la queue du cheval pâle, du coursier géant, monté par la Mort, décrit par l'Apocalypse. Nul autre œil que le mien ne s’abreuve maintenant de celle vue enchanteresse; je devrais être seul dans celle solitude, et partager avec le génie du lieu l’hommage de ces ondes. — Je vais l’appeler.

(CUVKES SE LOK» IiYKON.

(Manfred prend quelques gouttes d’eau dans le creux de sa main, et les jette en l’air en murmurant les paroles magiques. Après un moment do silence, la Fée des Alpes parait sous l’arc-en-ciel du torrent. )

Beau génie! avec ta chevelure de lumière, tes yeux éblouissants de gloire, tes formes qui rappellent les charmes des moins mortelles d’entre les lilles de la terre, mais agrandis dans des proportions plus que terrestres, dans une essence d’éléments plus purs; pendant que les couleurs de la jeunesse, ce tendre incarnat de la joue d’un enfant endormi sur le sein de sa mère, et bercé par les battements de son cœur, ou ces teintes roses que le crépuscule d’été laisse après lui sur la neige virginale des'hauts glaciers, rougeur pudique de la terre dans l’embrasement du ciel, — colorent ton céleste visage, et font paraître moins brillant l’arc-en-ciel qui te couronne; beau génie! sur ton front calme et pur, où se réflète cette sérénité d’àme qui à elle seule révèle ton immortalité, je lis que tu pardonnes à un fils de la terre, k qui les puissances les plus mystérieuses daignent quelquefois se communiquer, — de faire usage de tes secrets magiques — pour évoquer ainsi ta présence et te contempler un moment.

La fée. Fils de la terre ! je te connais, ainsi que les puissances k qui tu dois ton pouvoir : je te connais pour un homme k la pensée féconde, qui a fait tour k tour et le bien et le mal, extrême dans tous deux, et dont les souffrances ont été fatales k lui-même et aux autres. Je t’attendais; — que veux-tu de moi?

Manf. Contempler ta beauté et rien de plus. Ce qui est k la surface de la terre m’a rendu insensé, et je me réfugie dans ses mystères, et je pénètre jusqu’au séjour des esprits qui la gouvernent; — mais ils ne peuvent rien pour moi. Je leur ai demandé ce qu’ils n’ont pu me donner, et maintenant je ne leur demande plus rien.

La fée. Quel est le vœu que ne peuvent exaucer ceux qui peuvent tout, les monarques de l’invisible?

Manf. Il en est un; mais pourquoi le redire? ce serait inutile.

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MAHFRED. ACW H, 8CÈHE II. 15

La fée. C’csl ce que j’ignore; fais-le-moi connaître.

Makf. C’est une torture que je vais m’infliger, mais n’importe ! ma douleur trouvera ime voix. — Dès ma jeunesse, mon esprit ne marchait pas avec les âmes des hommes et ne regardait point la terre avec des yeux humains. La soif de leur ambition n’était pas la mienne ; le but de leur existence n’était pas le mien : mes joies, mes chagrins, mes passions, mon génie, tout faisait de moi un étranger. Quoique j’en portasse la forme, je n’avais aucune sympathie pour la chair respirante, et parmi les créatures d’argile qui m’entouraient, il n’y en avait point, excepté une. — J’en

parlerai plus tard.

J’ai dit que je n’étais guère en communion avec les hommes et les pensées des hommes. Au contraire, ma joie était, dans la solitude , de respirer l’air pur des montagnes couvertes de neiges, sur la cime desquelles l’oiseau n’ose bâtir son nid, et dont le granit sans gazon n’est jamais effleuré par l’aile des insectes; — ou bien de me plonger dans le • torrent, et de rouler avec le rapide tourbillon de la vague sur le sein soulevé des fleuves et de l’Océan ; luttes où mes forces naissantes s’exaltaient avec délices ! — ou bien encore de suivre, à travers la nuit, la marche de la lune et le cours brillant des étoiles, ou de saisir les éclairs dans l’orage, jusqu’à ce que mes yeux en fussent éblouis; ou, l’oreillo attentive, de regarder les feuilles éparses alors que les vents d’automne murmuraient leurs chants du soir. Tels étaient mes passe-temps , — toujours seul ! et si un des êtres au nombre desquels j’avais honte de me compter se rencontrait dans mon chemin, je me sentais de nouveau dégradé jusqu’à eux, et me retrouvais tout argile *.

Dans mes rêveries solitaires, je descendais dans les caveaux de la mort, recherchant scs causes dans ses effets; et de ces ossements , de ces crânes desséchés, de cette poussière amoncelée, j’osai tirer de criminelles conclusions. Pendant des années entières je passai mes nuits dans l’étude de sciences autrefois connues, maintenant oubliées ; à force de temps et de travail , après de terribles épreuves et des

austérités telles qu’elles donnent à celui qui les pratique autorité sur l’air, et sur les esprits de l’air et de la terre, de l’espace et de l’infini peuplé, je rendis mes yeux familiers avec l’éternité : ainsi firent autrefois les mages et celui qui à Gadara évoqua du sein de leurs ondes Éros et Anteros, comme je t’évoque aujourd’hui; et avec ma science s’accrut en moi la soif de connaître, et la puissance et la joie de cette brillante intelligence, jusqu’à ce que....

La fée. Poursuis.

Manf. Oh! je n’ai ainsi prolongé ce récit, je ne me suis appesanti sur l’éloge de ces vains attributs, que parce qu’à mesure que j’approche de la plaie vive de mon cœur désolé.... Mais, continuons. Je ne l’ai parlé ni de père, ni de mère, ni de maîtresse, ni d’ami, ni d’aucun des êtres auxquels j’étais enchaîné par les liens de l’humanité : si de telles personnes existaient, elles n’étaient point telles âmes yeux, — pourtant il en était une....

La fée. Ne l’épargne pas, — poursuis.

Manf. Elle me ressemblait. Elle avait, disait-on, mes yeux, mes cheveux, mes traits, tout, jusqu’au son de ma voix ; mais tout cela avait chez elle un caractère plus doux et était tempéré par la beauté. Elle avait, comme moi, les pensées solitaires et rêveuses, la soif de connaître les choses cachées, et un esprit capable de comprendre l’univers. A cela elle ajoutait des facultés plus douces que les miennes, la pitié, le sourire et les larmes que moi je n’avais pas, et la tendresse; mais ce sentiment-là, je l’éprouvais pour elle; et l’humilité, que je n’eus jamais ; ses défauts étaient les miens, ses vertus étaient à elle seule. Je l’aimais et je la fis mourir !

La fée. De ta main?

Manf. Ce fut l’œuvre, non de ma main, mais de mon cœur, — qui brisa le sien : — son cœur regarda le mien et se flétrit. J’ai versé du sang, mais ce n’est pas le sien; — et pourtant son sang fut versé, — je le vis couler — et ne pus l’élaiicber.

La fée. El c’est pour un tel objet, — pour un être de la race que lu méprises et au-dessus de laquelle lu voudrais t’élever pour l’unir à nous et aux nôtres, que lu négliges les

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dons de noire science sublime, et retombes dans les lâches liens de la nature mortelle! — Arrière!

Manf. Fille de l’air! je te dis que depuis ce moment

Mais des paroles ne sont qu’un vain souffle; regarde-moi dans mon sommeil, ou suis-moi des yeux dans mes veilles ; — viens t’asseoir h mes côtés ! ma solitude n’en est plus une; elle est peuplée par les furies; — la nuit m’a vu dans sou ombre grincer des dents jusqu’au retour de l’aurore, et le jour me maudire jusqu’au coucher du soleil; — j’ai imploré la démence comme un bienfait, — elle m’a été refusée. J’ai affronté la mort, — mais dans la guerre des éléments, les flots se sont reculés de moi, et le péril a passé près de moi sans me toucher; — la main glacée d’un démon impitoyable me retenait par un seul cheveu, qui n’a jamais voulu se rompre. Je me suis plongé dans les profondeurs et les magnificences de mon imagination, — autrefois si riche en créations; mais, comme la vague qui se soulève, elle m’a rejeté dans le gouffre sans fond de ma pensée. Je me suis plongé dans le monde, j’ai cherché l’oubli partout, excepté là où il se trouve, et c’est ce qu’il me reste à apprendre ; — mes sciences, ma longue élude des connaissances surnaturelles, tout cela n’est qu’un art mortel : j’habite dans mon désespoir, — et je vis, — et vis pour toujours.

La fée. Peut-être pourrai-je t’être utile.

Manf. Pour cela il faut que ta puissance évoque les morts, ou me fasse dormir avec eux. Donne-moi le trépas ! — quelles que soient sa forme, son heure — et la souffrance qui l’accompagne, pourvu que ce soit la dernière.

La fée. Cela n’est pas dans mes attributions; mais si tu veux jurer de m’obéir et de faire tout ce que je t’ordonnerai, je puis accomplir ton vœu.

BIanf. Je ne jurerai rien : — moi obéir! et à qui? aux esprits que j’oblige à comparaître devant moi ? moi l’esclave de ceux qui étaient à mes ordres? — Jamais!

La fée. Est-ce là tout? N’as-tu pas de réponse plus aimable à me faire ? Penses-V encore, et réfléchis avant de rejeter mon offre.

ŒDVRES DE LORD BYKOX.

Masf. J’ai dit.

La fée. Celasufül! — Je puis donc me retirer? — parle:

Manf. Retire-toi! {La Fée disparaît. )

Nous sommes les jouets du temps et de nos terreurs; nos jours coulent inaperçus, et chacun d’eux nous enlève quelque chose ; et cependant nous vivons, abhorrant la vie, et néanmoins redoutant de mourir ; parmi les jours que nous passons k porter ce joug détesté, ce poids vital sous lequel le cœur se débat, affaissé sous les chagrins, ou palpitant de douleur, ou d’une joie que termine la souffrance, ou l’épuisement ; — parmi tous les jours du passé et de l’avenir, car dans la vie il n’y a pas de présent, combien il en est peu, — combien moins que peu, — où l’àme cesse de souhaiter la mort ! et néanmoins elle recule devant le trépas, comme on retire sa main d’une eau glacée, quoiqu’il sufflse de braver la première impression. Ma science m’offre encore une ressource : je puis évoquer les morts et leur demander en quoi consiste ce que nous redoutons d’élre ; au pis-aller, j’aurai pour réponse le tombeau, et cela n’est rien. — Si on ne me répondait pas ! — mais le prophète enseveli a bien répondu k la sorcière d’Endor; le monarque Spartiate a bien obtenu que la vierge de Byzance lui répondît et lui révélât sa destinée ! Il avait, sans le vouloir, immolé celle qu’il aimait, et mourut sans être pardonné, bien qu’il appelât k son aide le Jupiter phyxien, bien que dans Phigalie, par la voix des magiciens d’Arcadie, il suppliât l’ombre indignée de déposer sa colère, ou de fixer un terme k sa vengeance. — Elle lui répondit par des paroles d’un sens douteux, mais qui néanmoins reçurent leur accomplissement. Si je n’avais jamais vécu, celle que j’aime vivrait encore ; si je n’avais jamais aimé, celle que j’aime serait encore belle, — et heureuse, et faisant le bonheur des autres. Qu’est-elle ? qu’estelle maintenant? une victime de mes fautes, — un objet sur lequel je n’ose arrêter ma pensée, — rien peut-être. Dans quelques heures mes doutes seront éclaircis, — et cependant maintenant je redoute ce que j’osè entreprendre : jusqu’à présent la vue d’un bon ou mauvais esprit ne m’avait jamais

effrayé, — à présent je tremble, et sens sur mon cœur je ne sais quel froid dégel. Mais je puis faire même ce que j’abhorre le plus, et déûer les humaines frayeurs. — La nuit appro che. ( Il sort. )

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