‹ Œuvres complètes de Lord Byron DramesChapitre 69 sur 133 · SCÈNE I · texte numérisé non relu

SCÈNE I

On apsrçoit SardanapeU endormi sur un divan; son sommsil est par moments troublé; Myrrha veille auprès de Usi.

MYRRHA, en le regardant.

Je me suis glissée auprès de lui pendant qu’il repose , si c’est un repos qu’un sommeil convulsif. Dois-je l’éveiller? Non : il parait maintenant plus tranquille. O toi ! dieu du repos, qui liens sous ton sceptre les paupières fermées, et les doux songes, et le sommeil profond, si profond que rien ne peut le faire cesser, ob ! ressemble à ta sœur, la Mort , — si calme, — si immobile; — car nous ne sommes jamais plus heureux que dans l’empire de celle sœur sombre, silencieuse', et qui n’a pas de réveil. Il remue de nouveau ; — les mouvements de la douleur se manifestent sur ses traits, comme le souffle soudain de la brise, ride la surface du lac tranquille endormi sous l’ombre delà montagne; ou comme le vent agite les feuilles d’automne qui, languissantes, immobiles , pendent au rameau chéri. Il faut que je l’éveille !

— Non, pas encore : qui sait ce que le réveil va lui ûler? Il semble souffrir. Mais si cette douleur doit faire place à une douleur plus grande ? La fièvre de celle nuit tumultueuse, la douleur de sa blessure, toute légère qu’elle est, produisent peul-êlre ces symptômes, et me donnent, h moi, plus d’inquiétude qu’à lui de souffrances. Abandonnons-le aux soins maternels de la Nature; veillons, non pour la contrarier, mais pour la seconder.

Sard. [s’éveillant]. Non, — quand vous multiplieriez les astres à l’inüni, quand vous m’en feriez partager l’empire avec vous, je n’achèterais pas à ce prix l’empire de l’élernilé. Arrière! — arrière! — vieux chasseur des premiers hôtes des forêts ! et vous qui avez chassé aux hommes, comme s’ils étaient des bêtes féroces ! autrefois mortels sanguinaires, — aujourd’hui idoles plus sanguinaires encore, si vos prêtres ne mentent pas! Et toi, — spectre sanglant de mon aïeule, qui foules à les pieds le cadavre de l’Inde, — arrière, arrière! Où suis-je ? où sont les fantômes ? où... — Non, — ce n’est pas une illusion trompeuse: je les reconnaîtrais au milieu de tout ce que les morts peuvent évoquer de plus terrible de leur gouffre ténébreux pour effrayer les vivants. — Myrrha !

Mvrr. Ilélas! comme tu es pâle! des gouttes de sueur s’amassent sur ton front, pareilles à la rosée de la nuit. Mon bien-aimé, silence! calme-loi. — Tes paroles semblent d’un autre monde, et tu es le souverain de celui-ci. Rassure-toi, tout ira bien.

Sard. Ta mam. — Bien, — c’est ta main; c’est une main vivante; presse la mienne, — plus étroitement encore, jusqu'à ce que je me sente redevenu ce que j’étais.

Myrr. Reconnais-moi du moins pour ce que je suis, et serai toujours, — ta Myrrha.

Sard. Je reviens à moi, je reviens à la vie. Ah ! Myrrha ! j’ai été là où nous serons.

Myrr. Seigneur!

Sard. J’ai été dans le séjour de la tombe, — où les vers sont souverains, et où les rois sont... Mais je ne croyais pas que la mort fût ainsi ; je pensais que ce n’élail rien.

SAnCANAPALE. ACTE IV. SCÈNE I. 237

Mvnn Ce n’cst rien on effet, excepté pour les âmes timides qui anticipent par la pensée sur ce qui ne sera peutêtre jamais.

Sard. O Myrrlia! si le sommeil fait voir de telles choses que ne doit pas révéler la mort !

Myrr. Je ne sais point de maux que la mort doive montrer, que la vie n’ait déjà fait voir à ceux qui ont longtemps vécu. S’il est en effet un rivage où l’àme doit survivre, ce sera comme âme qu’elle vivra, et d’une manière incorporelle; ou s’il lui reste encore quelque ombre de cette importune enveloppe d’argile qui s’interpose entre l’àme et le ciel et nous enchaîne à la terre, — notre fantôme, quoi qu’il puisse avoir h craindre, du moins ne redoutera pas la mort.

Sard. Je ne la redoute pas; mais j’ai senti, — j’ai vu — une légion de morts.

Myrr. Et moi aussi. La poussière sur laquelle nous marchons fut autrefois animée et souffrante. Mais continue; qu’as-tu vu ? parle ; cela te soulagera, et dissipera les ombres qui assiègent ton esprit.

Sard. Il me semblait...

Myrr. Non, attends, tu es fatigué, — tu souffres, tu es épuisé ; tout cela affaiblit à la fois l’esprit et le corps : tâche plutôt de t’endormir de nouveau.

Sard. Pas en ce moment, — je ne voudrais plus rêver, quoique je sache maintenant que ce que j’ai vu n’était qu’un songe; — pourras-tu en supporter le récit ?

Myrr. Je puis tout supporter, quels que soient les rêves de vie ou de mort que je partage avec toi, en imagination ou en réalité.

Sard. Celui-ci semblait réel, je te l’assure ; mes yeux étaient ouverts quand j’ai vu les fantômes s’enfuir, — car c’est alors qu’ils se sont enfuis.

Myrr. Poursuis.

Sard. 11 me semblait, ou plutôt je rêvais que j’étais ici, — ici, — dans ce linême lieu; nous étions h table, et je me croyais l’un des convives, n’ayant autour de moi que des égaux; mais ’a ma droite elà ma gauche, au lieu de toi et de

Zamës, de nos convives habituels, était assis h ma gauche un spectre au visage hautain, sombre et terrible; je ne pus le reconnaître, et pourtant je l’avais vu, quoique je ne pusse dire où; il avait les traits d’un géant; son œil était brillant, mais immobile ; ses longs cheveux retombaient sur ses larges épaules, derrière lesquelles s’élevait un énorme carquois garni de Qèches empennées avec des plumes d’aigle, qui hérissaient leurs pointes k travers les serpents de sa chevelure. Je l’invitai k remplir la coupe placée entre nous, mais il ne me répondit pas. — Je la remplis, — il ne la prit pas; mais ses yeux s’arrêtèrent sur moi; si bien que je tremblai sous la Gxité de son regard ; je fronçai le sourcil comme il convient k un roi oiTensé, — il ne fronça pas le sein, mais continua k me regarder avec une inaltérable immobilité qui ajouta encore k ma terreur; je voulus, pour le fuir, m’adresser k des êtres plus doux, et te chercher k ma droite, où tu as coutume de t’asseoir. Mais... [Il s’arrête.)

Mvrr. Que vis-tu au lieu de moi?

Sard. Sur ton siège, — k la place que tu occupes dans nos banquets, — je cherchai ton charmant visage; — mais au lieu de toi, — un spectre décharné, aux cheveux gris, ayant du sang dans les yeux, du sang sur les mains; un fantême sépulcral, vêtu comme une femme, portant une couronne sur son front ridé par l’àge, ayant le sourire de la vengeance sur les lèvres, et dans les yeux une flamme lascive, était assis ; — mon sang se glaça.

Mvaa. Est-ce tout?

Sard. Dans sa main droite, — sa main décharnée et crochue, — elle tenait une coupe dans laquelle bouillonnait du sang; et dans la gauche, une autre coupe pleine de... — je ne pus voir ce que c’était, car je détournai les yeux. Tout autour de la table étaient assis une suite de spectres couronnés, d’aspects divers, mais ayant tous une expression uniforme.

Mvrr. Et tu ne sentais pas que ce n’était qu’une illusion ?

Sard. Non : tout était si palpable que j’aurais pu les toucher. J’examinais successivement chaque visage dans l’es-

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