SARDAMPALE. ACTE IT. SCÈNE I
poir d’en trouver un que j’eusse antérieurement connu; mais non, — tous se tournèrent vers moi, et me regardèrent ; ils ne buvaient ni ne mangeaient, mais regardaient; si bien que je me vis comme changé en marbre ainsi qu’ils le paraissaient eux-mêmes, mais en marbre vivant, car je trou • Tais en eux de la vie ainsi qu’en moi. Il y avait entre nous je ne sais quelle horrible sympathie, comme s’ils se fussent dépouillés d’une portion de mort pour venir à moi, et moi de la moitié de ma vie pour me réunir à eux ; notre existence ne tenait ni du ciel ni de la terre. — Âh ! puissé-je voir la mort tout entière plutôt qu’une telle existence !
Mvrr. Et enfin?
Sard. Enfin, j’étais immobile et froid comme un marbre, quand le chasseur et la vieille femme se levèrent, en me souriant; — oui, le gigantesque mais noble chasseur me sourit, — du moins ses lèvres, car ses yeux ne bougèrent pas, — et sur les minces lèvres de la vieille parut aussi une sorte de sourire ; — tous deux se levèrent, et les spectres couronnés placés à droite et à gauche, se levèrent aussi, comme pour suivre l’exemple d^ deux ombres principales, — simples imitateurs, même après la mort ; — mais moi, je ne bougeai pas; je ne sais quel courage désespéré s’infusa dans tous mes membres, et enfin je n’eus plus peur de ces fantômes, et me mis à rire a leur face. Mais alors ! alors le chasseur posa sa main sur la mienne; je la pris, je la serrai, — elle s’évanouit sous mon étreinte; lui aussi disparut, ne me laissant que le souvenir d’un héros, car il en avait l’air.
Mire. C’en était un : l’ancêtre d’une race de héros, et le tien.
Sard. Oui, Myrrha; mais la femme, — la femme qui restait se jeta sur moi, et brûlâmes lèvres de ses bruyants baisers; et, rejetant les coupes qu’elle tenait dans chaque main, il me sembla que leurs poisons se répandaient par flots autour de nous, jusqu’à former deux fleuves hideux. Cependant elle continuaità s’attacher à moi, pendant que les autres fantômes, pareils à une rangée de statues, restaient immobiles comme dans nos temples; elle me serrait dans ses bras ,
Digilized by Coogle
et moi, je cherchais k la repousser, comme si, au lieu d’être son descendant, j’eusse été le Ois qui la tua pour punir son inceste. Alors, — alors je me trouvai au milieu d’un épais chaos d’objets hideux et informes; j’étais mort et vivant, — enterré et ressuscité, — dévoré par les vers, puriOé par la flamme, évaporé dans l’air! Tout ce que je me rappelle ensuite, c’est qu’au, milieu de ces tortures, j’appelais ta présence, et te cherchais, lorsque je m’éveillai et te trouvai près de moi.
Mtrr. Tu m’y trouveras toujours, dans ce monde et dans l’autre, si ce dernier existe; mais ne pense plus à ces choses, — simple produit des derniers événements sur un corps non accoutumé k la fatigue, et néanmoins surchargé de travaux qui feraient fléchir les plus robustes courages.
Sard. Je me sens mieux ; maintenant que je te revois, ce que j'ai vu ne me semble plus rien.
SALËMËNE entre.
Sal. Le roi est-il déjà éveillé?
Sard. Oui, mon frère, et je voudrais n’avoir pas dormi; car tous les prédécesseurs de notre race m’ont apparu, afln, je crois, de m’entraîner auprès d’eux. Mon père était aussi avec eux ; mais, je ne sais pourquoi, il se tenait k l’écart, me laissant entre le chasseur auteur de notre race, et la reine homicide qui immola son époux, et que tu appelles glorieuse.
Sal. C’est ainsi que je vous appelle vous-même, maintenant que vous avez montré une âme semblable k la sienne. Je propose que nous fassions une sortie k la pointe du jour, et que nous attaquions de nouveau les rebelles, qui continuent k se recruter, repoussés, mais non tout k fait vaincus.
Sard. Où en est la nuit?
Sal. Il reste encore quelques heures d’obscurité; profilez-en pour vous reposer encore.
Sard. Non, pas cette nuit, si elle n’est pas encore Onie. Il m’a semblé que ce rêve avait duré des heures.
Myrr. Une heure k peine; j’ai veillé auprès de vous;
SARDANiPlLE. ACTE IT. SCÈÜE I. 241
c’était une heure longue et pénible , mais une heure seulement. '
Sard. Tenons donc conseil ; demain nous ferons une sortie.
Sal. Mais auparavant j’avais une grâce à demander.
Sard. Elle est accordée.
Sal. Écoutez -la avant de me faire une réponse trop prompte. C’est à vous seul que je désire parler.
Mvrr. Prince, je me retire. {Myrrha sort.)
Sal. Celte esclave mérite sa liberté.
Sard. Sa liberté seulement? celte esclave mérite de partager un trône.
Sal. Prenez patience, — ce trône n’est pas vacant, et c’est de celle qui l’occupe avec vous que je voulais vous entretenir.
Sard. Comment? de la reine?
Sal. D’elle-méme. J’ai jugé convenable, pour sa sûreté et celle de ses enfants, de les faire partir à la pointe du jour pour la Paphlagonie, où commande notre parent Colla ; là, à tout événement, la vie de vos fils, mes neveux, sera en sûreté, et avec eux, leurs justes prétentions à la couronne, dans le cas où...
Sard. Je viendrais à périr. C’est bien penser;— qu’ils partent avec une escorte sûre !
Sal. Elle est déjà prête, ainsi que la galère qui doit descendre l’Euphrate; mais avant leur départ, ne consentirezvous pas h voir...
Sard. Mes fils? Cela pourrait énerver mon courage; les pauvres enfants pleureraient; et que puis-je faire pour les consoler ? je n’ai à, leur offrir que des espérances trompeuses et des sourires forcés. Tu sais qu’il m’est impossible de feindre.
Sal. Mais je pense du moins que vous êtes capable de sentir; en un mot, la reine demande h vous voir avant de vous quitter pour jamais.
Sard. Pourquoi ? dans quel but ? Je suis prêt à lui accorder tout ce qu’elle voudra me demander, —hormis celle entrevue.
T. ni. 16
24^ CEUVRES DE tORD BYROîf.
Sal. Vous connaissez, vous devez connaître assez les femmes, puisque vous en avez fait une élude si approfondie, pour savoir que ce qu’elles demandent dans tout ce qui touche le cœur, est plus cher à leurs affections ou k leurs caprices que le monde extérieur tout entier. Je pense comme vous du désir de ma sœur ; mais c’est son désir, — elle est ma sœur, — vous êtes son époux ; — voulez-vous le lui accorder?
Sard. Ce sera inutile, mais qu’elle vienne.
Sal. Je vais la chercher. {Saîémène sort).
Sard. Nous avons trop longtemps vécu séparés pour nous revoir, — et nous revoir maintenant ! N’ai-je pas assez de soucis et de chagrins k supporter seul ? Pourquoi uniraientils leurs afflictions ceux que l’amour a cessé d’unir ?
( Saîémène rentre avec Zarina, )
Sal. Du courage, ma sœur ! ne faites pas rougir notre sang par d’indignes frayeurs; mais rappelez-vous de quelle race nous sortons. — La reine est en votre présence. Sire.
Zar. Je vous en prie, mon frère, laissez-moi.
Sal. Puisque vous le désirez..., (Saîémène sort.)
Zar. Seule avec lui ! Nous sommes bien jeunes encore, et pourtant combien d’années se sont écoulées depuis le jour où nous nous sommes vus pour la première fois ! et tout ce temps, je l’ai passé dans le veuvage du cœur. II ne m’aimait pas ; cependant il me semble peu changé, — changé pour moi seule ; — que le changement n’est-il mutuel ! il ne me parle point, — k peine il me regarde ; — pas une parole, — pas un regard ; — cependant il y avait de la douceur dans son air et dans sa voix : il était indifférent, mais non sévère. Seigneur*
Sard. Zarina!
Zar. Non , pas Zarina , — ne dites pas Zarina; ce ton , ce mot , effacent de longues années, et des choses qui les ont rendues plus longues encore.
Sard. Il n’est plus temps de songer k ces rôves'du passé. Ne nous faisons pas, — c’est-k-dire ne me faites pas de reproches, — pour la dernière fois.
Zar. Et la première. Je ne vous en ai jamais adressé.