‹ Œuvres complètes de Lord Byron DramesChapitre 7 sur 133 · SCÈNE IV · texte numérisé non relu

SCÈNE IV

le palais d'Arimane. — Arimane est sur le globe de feu gui lui sert de trône. — Les génies rangés en cercle autour de lui.

Hymne des GÉNIES.

Salut èi notre maître ! au prince de la terre et de l’air ! Il marche sur les nuées et sur les eaux; — il tient dacs sa main le sceptre des éléments, qui h sa voix se dissolvent et font place au chaos! 11 souffle, — et la tempête agite l’Océan ; il parle, — et les nuages lui répondent par la voix du tonnerre ; il regarde, — et les rayons du soleil fuient devant son regard ; il se meut, — et la terre tremble et se déchire. Sous ses pas éclatent les'volcans ; son ombre est la peste ; les comètes précèdent sa marche dans les deux brûlants, et devant sa colère les planètes sont réduites en cendre. La guerre lui offre chaque jour des sacrifices; la mort lui paie son tribut ; la vie lui appartient avec toutes ses innombrables agonies, — et c’est lui qui est l’àme de tout ce qui est.

Arrivent LES DESTINÉES et NÉMÉSIS.

Première dest. Gloire à Ârimane ! Sa puissance s’accroît sur la terre; — mes sœurs et moi, nous avons exécuté ses ordres, et je n’ai pas négligé mon devoir.

Deuxième dest. Gloire à Arimane ! Nous qui courbons la tête des hommes, nous nous inclinons devant son trône.

Troisième dest. Gloire & Arimane ! Nous attendons un signe de sa volonté.

Némésis. Souverain des souverains ! nous sommes h toi, et tout ce qui vit est plus ou moins à nous, et presque tout ce qui est nous appartient entièrement; néanmoins, pour accroître notre pouvoir en augmentant le tien, notre sollicitude est nécessaire, et c’est pourquoi nous sommes vigilantes. — Nous avons exécuté dans toute leur étendue les derniers commandements.

Arrive MANFRED.

Un génie. Qui s’avance? un mortel! — Téméraire et vile créature, fléchis le genou et adore !

Deuxième génie. Je connais cet homme : — c’est un ma-

22 CEUVRES DE LORD BTRON.

gicien d’une grande puissance et d’une science formidable!

Troisième génie. Fléchis le genou et adore, esclaTe! — Quoi! ne reconnais-tu pas ton souverain et le nôtre? — Tremble et obéis!

Toos LES GÉNIES. Prostcme-toi, ainsi que ton argile condamnée, fils de la terre ! ou crains le pire des châtiments.

Manf. Je le connais, et néanmoins ta vois que je ne fléchis pas le genou.

Quatrième génie. Nous t’apprendrons à le faire.

Manf. Je l’ai déjà appris ; que de nuits sur la terre nue j’ai courbé mon front dans la poussière et couvert ma tête de cendres! J’ai connu la plénitude de l’humiliation, car je me suis affaissé devant mon désespoir et agenouillé devant ma désolation.

Cinquième génie. Oses-tu bien refuser à Ârimane sur son trône ce que toute la terre lui accorde sans le voir dans la terreur de sa gloire ? Courbe-loi, te dis-je !

Manf. Dis-lut de se courber devant celui qui est au-dessus de lui, — devant l’Infini, le suprême régulateur des choses,

— devant le Créateur, qui ne l’a point fait pour être adoré :

— qu’il s’agenouille, et nous nous agenouillerons ensemble.

Les génies. Écrasons ce ver! mellons-le en pièces! —

Première dest. Arrêtez ! éloignez-vous ! il est à. moi. Prince

des puissances invisibles ! cet homme n’est pas un homme ordinaire , comme l’attestent son port et sa présence en ces lieux ; ses souffrances ont été, comme les nôtres, d’une nature immortelle; sa science, ses facultés et sa volonté, autant que l’a permis l’argile qui emprisonne une essence éthérée, ont été telles que l’enveloppe humaine en contient rarement; il a élevé son essor au-dessus des habitants de la terre, cl n’a retiré de ses investigations d’autre fruit que de savoir ce que nous savons, — que la science n’est pas le bonheur, et n’a pour résultat que d’échanger une ignorance contre une autre. Ce n’est pas tout : — les passions, ces allribuls inhérents k la terre et au ciel, dont nulle puissance, nul être n’est exempt, depuis le vermisseau jusqu’aux sommités de l’échelle créée, ont transpercé son cœur , et leurs conséquences ont fait do

lui un objet tel, que moi, qui ignore la pitié, je pardonne k ceux qui ont pitié de lui. Il est k moi , et k toi aussi peutêtre; — quoi qu’il en soit, nul autre esprit dans cette région n’a une âme comme la sienne ; — nul n’a pouvoir sur son âme.

Ném. Alors que vient-il donc faire ici ?

Première dest. Que lui-même réponde.

Manf. Vous connaissez ce que j’ai connu ; et sans un pouvoir supérieur, je ne serais pas au milieu de vous ; mais il est des pouvoirs plus grands encore , — je viens les interroger sur ce que je cherche.

Ném. Que demandes-tu ?

Manf. Tu ne peux me répondre. Évoque les morts devant moi, — c’est k eux que s’adressent mes questions.

Ném. Grand Arimane, permets-tu que le désir de ce mortel soit exaucé ?

Ar. Oui.

Ném. Qui veux-tu exhumer? '

Manf. Un mort sans sépulture. Évoque Aslarté.

Ném. Ombre ! ou esprit ! qui que tu sois, quelque portion que tu aies conservée des formes que lu reçus k ta naissance, de l’enveloppe d’argile qui a été rendue k la terre, reparais k la clarté du jour; reviens telle que lu étais, avec le même cœur et le même aspect, et dérobe-toi un moment aux vers de la tombe. Parais! — Parais! — Parais! Celui qui t’envoya Ik-bas réclame ici ta présence! {Le fantôme d'Astarté s'élève et se tient debout au ifulieu des génies.)

Manf. Est-ce bien la mort que je vois? l’incarnat est encore sur ses joues; mais je vois que ce ne sont pas des couleurs vivantes; c’est une rougeur maladive, pareille k celle que l’automne imprime sur les feuilles mortes ! O Dieu ! comment se fait-il que je tremble de la regarder ? — Aslarté ! — Non, je ne puis lui parler. — Dites-lui de parler; que j’entende de sa bouche mon pardon ou sa condamnation.

Ném. Parla puissance qui a brisé la tombe qui te retenait, parle k celui qui vient de parler ou k ceux qui l’ont fait venir !

Manf. Elle garde le silence, et ce silence m’a plus que répondu.

CCUVnES DE LOnD BVnON.

Ném. Mon pouvoir ne va pas plus loin. Prince de l’air, toi seul peux faire davantage ; commande-lui de parler.

Ar. Esprit, — obéis à ce sceptre!

Ném. Elle se lait encore ! Elle n’est pas de notre ordre, elle appartient aux autres puissances. Mortel ! ta demande est vaine, et nous-mêmes nous sommes impuissants.

Manf. Entends-moi ! entends-moi ! — Astarlé ! ma bienaimée! parle-moi : j’ai tant souffert! — je souffre tant! — regarde-moi ! La tombe ne t’a pas plus changée que je ne suis changé à cause de toi. Tu m’as trop aimé, et moi je l'ai trop aimée aussi : nous n’étions pas destinés à nous torturer ainsi l’un l’autre, et nous avons été bien coupables d’aimer comme nous avons aimé. Dis que tu ne me hais pas, — que je suis puni pour nous deux, — que tu seras du nombre des bienheureux, — et que je mourrai, car jusqu’à présent tout ce qu’il y a d’odieux ici-bas conspire à me retenir dans les liens de l’existence, — dans une vie qui me fait envisager l’immortalité avec effroi, comme un avenir calqué sur le passé. Pour moi, il n’y a plus de repos possible. Je ne sais ni ce que je demande ni ce que je cherche : je ne sens que ce que tu es — et ce que je suis; et il me serait doux d’entendre une fois encore avant de mourir la voix qui fut mon harmonie. — Parle-moi! car je t’ai appelée dans le calme de la nuit : ma voix a réveillé l’oiseau endormi sous le feuillage silencieux, et j’ai réveillé le loup dans la montagne; et j’ai appris aux échos des cavernes à répéter inutilement ton nom, et ils m’ont répondu, — tout m’a répondu, les esprits et les hommes, — mais loi, tu es restée muelte. Parle-moi donc ! J’ai veillé plus longtemps que les étoiles, et mes regards l’ont vainement cherchée dans les deux. Parle-moi ! J’ai erré sur la terre , et n’ai rien vu de semblable à loi. — Parle-moi ! Vois ces démons qui nous entourent : — ils s’attendrissent sur moi; je ne les crains pas, je n’ai de sentiment que pour toi. — Parle-moi, quand tu ne devrais prononcer que des paroles de colère; — dis-moi, — peu importe ([uoi, ■— mais que je t’entende une fois, — une fois encore!

Le FANTOME d’astarté. Manfred!

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MAKFREO. ACTE 111, SCÈNE I. 2^

Manf. Poursuis, poursuis! — toute ma vie est sur tes lèvres ! c’est bien ta voix !

Le FANTOME. Manfred ! demain terminera tes maux terrestres. Adieu !

Manf. Un mot encore ; suis-je pardonné?

Le FANTOME. Adieu !

Manf. Dis, nous reverrons-nous?

Le FANTOME. Adieu!

Manf. Un mot de pardon! Dis que tu m’aimes!

Le FANTOME. Manfred! [Le fantôme d’Astarté disparaît*.)

Ném. Elle est partie, et il n’esl plus possible de la rappeler; ses paroles s’accompliront. Retourne sur la terre.

Un génie. Il est en proie aux convul.>;ions du désespoir; — voilà ce que c’est que d’être mortel, et de vouloir connaître ce qui est au-delà des limites de sa nature.

Un autre génie. Cependant, voyez, il se maîtrise, et rend sa souffrance tributaire de sa volonté. S’il eût été l’un de nous, c’eût été un esprit d’une effrayante puissance.

Ném. As-tu d’autres questions à adresser à notre grand monarque ou à ses adorateurs ?

Manf. Aucune.

Ném. Alors, adieu pour un temps.

Manf. Nous nous reverrons donc? où? sur la terre? — où tu voudras. Pour la faveur qui m’a été accordée, recevez tous mes remerciements. Adieu ! {Manfred sort.)

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