‹ Œuvres complètes de Lord Byron DramesChapitre 8 sur 133 · SCÈNE P · texte numérisé non relu

SCÈNE P

Unt talle du châleau de Manfred.

MANFRED, BERMAN.

Manf. Quelle heure est-il ?

Herh. Encore une heure, et le soleil se couchera; nous aurons un délicieux crépuscule.

Manf. Dis-moi, tout a-t-il été disposé dans la tour comme je l’ai ordonné?

Herm. Toutes! prêt, seigneur : voici la clef et la cassette.

Manf. C’est bien. Tu peux te retirer. {Herman sort.)

SG OCUTHES DE LODD BTRO:i.

Manf. Je sens en moi-même un calme, — une tranquillité inexplicable, qui jusqu’à présent n’a point appartenu à ce que j’ai connu de la vie. Si je ne savais que la philosophie est de toutes nos vanités la plus futile, le mot le plus vide dont le jargon de l’école ait jamais déçu nos oreilles, je croirais que le secret d’or, la pierre philosophale est enfin trouvée, et que son siège est dans mon âme. Cet état ne durera pas ; mais il est bon de l’avoir connu, ne fût-ce qu’une fois : il a agrandi mes pensées d’un sens nouveau, et je noterai dans mes tablettes qu’un tel sentiment existe... Qui est Ik ? (Herman rentre.)

Herm. Seigneur, l’abbé de Saint-Maurice demande à être admis en votre présence. (L’abbé de Saint-Maurice entre.)

L’abbé. Que la paix soit avec le comte Manfred!

Manf. Je te remercie, mon père! Sois le bienvenu dans ces murs : ta présence les honore et bénit ceux qui les habitent.

L’abbé. Plût au ciel, comte, qu’il en fût ainsi! — Mais je désirerais t’entretenir en particulier.

Manf. Herman, laisse-nous. (Herman sort.) — Que me veut mon hôte vénérable?

L’abbé. J’entre en matière san^s plus de formalités: — mon âge, mon zèle, ma profession, mes bonnes intentions, excuseront la liberté que je prends; j’invoquerai aussi notre voisinage, bien que nous nous connaissions peu. Il court des bruits étranges et d’une coupable nature auxquels on mêle ton nom, ce nom glorieux depuis des siècles ! Puisse celui qui le porte aujourd’hui le léguer sans tache à ses descendants.

Manf. Poursuis : — j’écoute.

L’abbé. On dit que tu te livres à des éludes interdites aux recherches de l’homme, que tu es en rapport avec les habitants des sombres demeures, la foule des esprits malfaisants et impies qui errent dans la vallée de l’ombre de la mort. Je sais que tu es rarement en communication de pensées avec les hommes tes semblables, et que ta solitude, pour être celle d’un anachorète, n’a besoin que d’être sainte.

Manf. Et qui sont ceux qui disent ces choses?

L’abbé. Mes frères pieux, — les paysans effrayés, — tes

propres vassaux, — qui te regardent avec des yeux inquiets. — Ta vie est en péril.

Manf. Qu’on la prenne!

L’adbé. Je viens pour sauver, et non pour détruire. — Il ne m’appartient pas de chercher à sonder les secrets de ton âme; mais si ces choses sont vraies, il est temps encore de recourir à la pénitence et au pardon... Réconcilie-toi avec la vraie Église, et par l’Église avec le ciel.

Manf. Je t’entends. Voici ma réponse : quoi que je sois ou puisse avoir été, c’est un secret qui reste entre le ciel et moi ;

— je ne choisirai pas un homme pour mon médiateur. Ai-je transgressé vos ordonnances ? Qu’on le prouve et qu’on me punisse !

L’abbé. Mon fils, ce n’est pas de punition que j’ai parlé, mais de pénitence et de pardon : — c’est h toi de choisir.

— Pour ce qui est de pardonner, nos institutions et notre foi me mettent à même d’aplanir au pécheur la voie vers des espérances plus hautes et des pensées meilleures; quant au droit de punir, je l’abandonne au ciel. — « La vengeance est à moi seul, » a dit le Seigneur ; et son serviteur se borne a répéter hautement cette redoutable parole.

Manf. Vieillard, ni le pouvoir des hommes pieux, ni la puissance de la prière, — ni les formes purificatoires de la pénitence, — ni la contrition du visage, — ni les jeûnes, — ni I les souffrances, — ni, plus que tout cela, les tortures innées de ce profond désespoir qui est le remords sans la crainte de l’enfer, mais qui se suffit h lui-même, et transformerait en enfer le ciel même, — rien ne peut exorciser l’àme indépendante, rien ne peut lui arracher le sentiment énergique de scs propres fautes, de ses crimes, de ses tourments et de sa vengeance sur elle- même; point de supplices à venir qui puissent égaler la justice que se fait à elle-même l’àme qui se condamne.

L’adbé. Tout cela est bien, car tout cela passera, et fera place à une espérance salutaire ; l’àme lèvera les yeux avec une calme assurance vers ce fortuné séjour où peuvent être admis tous ceux qui en ont la volonté, quelles qu’aient été

Digilized by Googte

28 (ÏÜTRES DE LORD DYRON.

leurs terrestres erreurs, pourvu que le repentir les ait expiées. Le commencement de celle cxpialion est dans le sentiment de sa nécessité. — Parle, — et tous les enseignements de noire Église le seront donnés, et tout ce que nous pouvons absoudre te sera pardonné.

Manf. Quant le sixième empereur de Rome vit arriver sa fin, victime d’une blessure que lui-méme s’était faite pour se soustraire au supplice d’une mort publique infligée par un sénat naguère son esclave, un soldat, ému d’une fidèle pitié, voulut étancher avec sa robe officieuse le sang qui jaillissait de la gorge de son empereur. Le Romain expirant le repoussa, cl, jetant sur lui un regard où une lueur de la puissance impériale brillait encore, il lui dit ; o II est trop tard. — Est-cc lii de la fidélité? »

L’adbé. Où veux-tu en venir?

Manf. Je réponds avec le Romain ; « Il est trop tard î » L’abbé. Il ne saurait jamais être trop lard pour le réconcilier avec ton àme, et ton âme avec le ciel. N’as-lu donc plus d’espérance? Je m’en étonne. — Ceux-là même qui désespèrent du ciel se créent sur la terre des illusions, lige fragile à laquelle ils se rallaclient comme des hommes qui se noient Manf. Oui, mon père, je les ai connues, ces illusions terrestres, aux jours de ma jeunesse! J’éprouvais la noble ambition de m’emparer des volontés des hommes, d’éclaircr les nations, de m’élever je ne sais où, — pour tomber peutêtre, mais pour tomber comme la cataracte des montagnes, après avoir bondi de sa plus éblouissante hauteur jusque dans les profondeurs de son abîme écumeux, d’où elle fait jaillir cneore vers le ciel des colonnes de poussière liquide qui deviennent des nuages et retombent en pluie; elle gît bien bas, mais puissante encore. Mais ce temps n’est plus, mes pensées se sont méprises.

L’abbé. Et pourquoi?

Manf. Je n’ai pu faire fléchir ma nature; car il doit servir, celui qui veut commander. — Il faut qu’il flatte, — qu’il supplie, — qu’il épie les occasions, — qu’il se glisse partout, qu’il soit un mensonge vivant, — celui qui veut être puis-

MANFRED. ACTE lit, SCÈNE I. 29

sant parmi les élres abjects dont se composent les masses. Je dédaignai de faire partie d’un troupeau, — môme de loups, eussé-je dû en être le chef. Le lion est seul : ainsi suis-je.

L’abbé. Et pourquoi ne pas vivre et agir avec les autres hommes?

Manf. Parce que ma nature était antipathique h la vie; et pourtant je n’étais pas cruel : car j’aurais voulu trouver, mais non créer, un lieu de désolation. — Je ressemblais au simoun solitaire, k ce vent dont l’haleine dévore et brûle; il n’habite que le désert, il ne souffle que sur des sables stériles où nul arbuste ne croît ; il se délecte sur leurs vagues sauvages et arides; il ne cherche personne si personne ne le cherche; mais, k tout ce qu’il rencontre, son contact est mortel. Tel a été le cours de mon existence : il s’est trouvé dans ma voie des objets qui ne sont plus.

L’abbé. Hélas! je commence k craindre que tu n’aies aucune aide k attendre de moi et de ma profession. Si jeune encore! Pourtant je désirerais...

Manf. Regarde-moi... Il est sur la terre une classe d'hommes qui deviennent vieux dans leur jeunesse, et meurent avant le midi de leur âge, mais non delà mort violente du guerrier ; il en est qui succombent aux plaisirs, d’autres k l’étude, et quelques-uns meurent d’un excès de travail, quelques autres d’ennui ; ceux-ci de maladie, ceux-lk d'insanie, d’autres de brisements de cœur, car cette dernière maladie en lue plus que l’on n’en inscrit au livre du Destin : elle revêt toutes les formes et prend bien des noms divers. Regarde-moi : j’ai éprouvé toutes ces choses, et une seule suffirait pour donner la mort. Ne t’étonne donc pas que je sois ce que je suis, mais bien plutût que j’aie jamais été, ou qu’ayant été, je sois encore sur la terre.

L’abbé. Ecoute-moi cependant.

Manf. Vieillard, je respecte ton ministère, je vénère tes cheveux blancs, je crois tes intentions pieuses; mais tes efforts seraient impuissants. Ne m’accuse pas de manquer d’égards pour toi : c’est plutûl dans ton intérêt que dans le mien que j’évite un plus long entretien. •— Ainsi donc, — adieu. (Manfred $ort.)

L’abbé. Cet homme aurait pu ôlre une noble créature * : il a toute l’énergie qui aurait pu produire un bel ensemble composé d’éléments généreux, s’ils avaieut été sagement combinés. En leur étal actuel, c’est un effroyable chaos,— un mélange confus de lumière et d’ombre, — d’esprit et de poussière, de passions et de pensées pures livrées k une lutte désordonnée et sans frein, tantôt inactives, tantôt destructives. Il va périr, et pourtant je voudrais le sauver. Je vais faire une nouvelle tentative; car de telles âmes méritent bien d’étre rachetées, et mon devoir est de tout oser daus un but vertueux. Je le suivrai. — Avec de la prudence, je réussirai.

{Il sort.)

Page 1