SCÈNE I
La priion d» Jacopo Foicari.
JACOPO FOSCARI, seul.
Pas d’autre lumière que celte faible lueur projetée sur des murs dont l’écho n’a jamais répété que les accents de la douleur, le soupir d’une longue captivité, le bruit des pieds chargés de fers, le gémissement de la mort, l’imprécation du désespoir! C’est donc pour cela que je suis revenu k Venise! J’entrevoyais, il est vrai, un faible espoir ; je me disais que le temps, qui use le marbre, aurait peut-être usé la haine dans le cœur des hommes ; mais je les connaissais mal, et il me faut ici consumer le mien, qui a toujours battu pour Venise avec la tendresse de la colombe éloignée de son nid, lorsqu’elle prend l’essor pour aller revoir sa chère couvée. (// s'approche du mur.) Quels sont ces caractères tracés sur l’inexorable muraille? Pourrai -je les lire à celte lueur incertaine ?. Ah ! ce sont les noms des malheureux qui ont été ici avant moi ; c’est la date de leur désespoir, l’expression laconique d’une douleur trop grande pour être verbeuse. Celle page de pierre contient leur histoire, comme une épitaphe ; et le pauvre captif a gravé sa plainte sur la muraille de sou cachot, comme l’amant grave sur un arbre son nom et celui de sa bien-aimée. Hélas! je reconnais des noms qui m’ont été familiers, et qui furent flétris comme le mien. Je vais l’ajouter k celle liste; il est propre k figurer dans celte chronique, qui ne peut être écrite et lue que par des malheureux *. (Il grave son nomsur le mur.)
Entre on familier des Dix.
Le Fam. Je vous apporte votre nourriture.
Jac. Fosc. Déposez-la k terre, je vous prie; je n’ai plus faim; mais mes lèvres sont desséchées; — où est l’eau?
Le Fah. La voici.
Jac. Fosc. (Après avoir bu.) Je vous remercie; je suis mieux.
'298 (EL'VKES DE LOnD BTB03.
Le Fam. J’ai l’ordre de vous informer que la continuation de votre procès est ajournée.
Jac. Pose. Jusques à quand ?
Le Fam. Je l’ignore. — J’ai aussi l’ordre d’admettre voire illustre épouse.
Jac. Pose. Ah ! leur rigueur se relâche; — j’avais cessé de l’espérer. U était temps.
«AKINA entre.
Uab. Mon biea-aimé!
Jac. Pose. [L'embrassant)^ Ma ûdèle épouse! mon unique amie! Quel bonheur !
Mab. Nous ne nous séparerons plus.
Jac. Pose. Comment! voudrais-tu partager mon cachot?
Mab. Oui, et la torture aussi, la tombe, tout, — tout avec toi ; mais la tombe le plus tard possible, car lâ nous ne nous connaîtrons plus; néanmoins je veux aussi la partager avec toi; j’endurerai tout, excepté une séparation nouvelle ; c’est déjà trop pour moi d’avoir survécu à la première. Comment te trouves-tu? en quel état sont tes membres .épuisés ? Hélas ! pourquoi le demander ? la pâleur...
Jac. Pose. La joie de te revoir si tôt et d’une manière si inattendue a fait refluer le sang vers mon cœur, et rendu mes joues comme les tiennes ; car toi aussi lu es pâle, ma douce Marina.
Mar. C’est l’obscurité de cet éternel cachot où le soleil n’a jamais pénétré, c’est la lugubre lueur de celle torche qui semble tenir des ténèbres plus que de la lumière, en mêlant aux vapeurs du cachot sa fumée bitumineuse, c’est lâ ce qui obscurcit tout ce que nous regardons, tout, jusqu’à tes yeux ; mais non, ils brillent; oh ! comme ils brillent !
Jac. Pose. Et les tiens! Mais la clarté de la torche m’empêche de voir.
Mar. Et moi, sans elle je ne verrais rien. Pouvais-tu voir ici ?
Jac. Pose. Rien d’abord; mais l’habitude et le temps m’ont familiarisé avec les ténèbres ; et le pâle demi-jour de ces rayons qui se glissent â travers les crevasses faites par les
LES DEirX FOSCARI. ACTE III, SCÈNE I. 290
vents était plus doux à mes regards que. le soleil éclairant de sa splendeur d’autres édifices que ceux de Venise; mais un moment avant ton arrivée, j’étais occupé à écrire.
Mar Quoi?
Jac. Fosc. Mon nom : regarde, le voici à côté de celui qui m’a précédé ici, si les dates de ee cachot sont véridiques.
Mar. Et qu’est-il devenu ?
Jac. Fosc. Ces murs se taisent sur la fin des captifs, ou n’y font qu’obscurément allusion. Ces murs sinistres ne reçoivent que les morts ou ceux qui doivent bientôt mourir. — Tu me demandes ce qu’il est devenu. — On fera bientôt sur moi la même demande, à laquelle répondront le doute et d’effrayantes conjectures, — k moins que tu ne racontes mon histoire.
Mar. Moi parler de toi !
Jac. Fosc. Et pourquoi non? tous alors parleront de moi ; la tyrannie du silence n’est pas durable, et quel que soit le mystère qui couvre les événements, les gémissements des justes se feront jour k travers tous les ciments, même celui d’une tombe vivante .' Je n’ai point de doute sur ma mémoire ; mais j’en ai sur ma vie, et je ne crains ni la mort ni les jugements de l’avenir.
Mar. Ta vie est en sûreté.
Jac. Fosc. Et ma liberté ?
Mar. L’àme doit se créer la sienne.
Jac. Fosc. Voilk de nobles paroles; mais ce n’est qu’un son, une musique enivrante, mais passagère, après tout ; l’âme est beaucoup, mais elle n’est pas tout. L’àme m’a donné la force de résister aux risques de la mort, aux tortures positives plus cruelles encore, s’il est vrai que la mort soit un profond sommeil ; tout cela, je l’ai supporté sans un gémissement, ou du moins le cri que j’ai poussé a fait honte k mes juges plus qu’k moi ; mais cela n’cst pas tout, car il est des choses plus redoutables : tel est cet étroit cachot on je puis passer encore bien des années.
Mar. Hélas ! ce cachot est tout ce que tu possèdes de ce vaste royaume dont ton père est le prince.
Jac. Fosc. Celte pensée n’est guère propre à me le faire endurer patiemment. Mon sort est celui de bien d’autres; beaucoup de captifs peuplent les cachots; mais il n’en est aucun comme le mien, si près du palais de mon père; cependant quelquefois mon courage se réveille et l’espérance se glisse jusqu'à moi parmi ces faibles rayons de lumière, mêlés d’atomes de poussière, qui composent tout notre jour ; car, à l’eTceplion de ia torche du geôlier et d’une mouche luisante qui s’est laissé prendre la nuit dernière dans celle énorme toile d’araignée, je n’ai jamais rien vu ici qui ressemblât à un rayon. Hélas! je sais jusqu’où le courage peut nous soutenir, car j’en ai et je l’ai prouvé devant les hommes ; il s’affaisse dans la solitude ; mon âme est née pour la société.
Mar. Je serai avec toi!
Jac. Fosc. Ah! si cela était vrai ! Mais ils ne l’ont jamais permis,— ils ne le permettront jamais, et je resterai seul : point de société, point de livres, ces menteuses images des hommes imposteurs. J’ai demandé ces esquisses de notre espèce auxquelles on donne le nom d’annales, d’histoire, et que les hommes transmettent à la postérité, comme des portraits ; on me les a refusées ; ces murs sont donc devenus mon étude : avec toutes leurs lacunes et leurs taches sinistres, ils sont des tableaux plus fidèles de l’histoire de Venise que celle salle située non loin d’ici où l’on voit les portraits d’une longue suite de doges avec leurs dates et le récit deleurs actions.
Mar. Je viens t’apprendre le résultat de leur dernière délibération sur ton sort.
Jac. Fosc. Je le connais, — regarde ! ( Il montre ses membres pour rappeler les tortures qu’il a subies.)
Mar. Non, non, plus de cela : ils renoncent à cette atrocité.
Jac. Fosc. Qu’ ont-ils donc décidé?
Mar. Que tu retourneras à Candie.
Jac. Fosc. Alors j’ai perdu ma dernière espérance. Je pouvais endurer ma prison, car elle était à Venise; je pouvais supporter la torture, il y avait quelque chose dans l’air natal qui soutenait mes esprits, comme un vaisseau
sur l’Océan ballotté par la tempête n’en continue pas moins sa course et fend majestueusement les vagues écumantcs; mais là-bas, loin de Venise, dans celte île maudite d’esclaves, de captifs, d’infidèles, comme un navire naufragé sur la grève, je sentais mon âme dépérir dans mon sein, et j’y mourrai lentement si l’on m’y renvoie.
Mar. Et ici?
Jac. Fosc. Je mourrai d’un seul coup, par des moyens plus doux et plus prompts. Eh quoi ! me refuserait-on le sépulcre de mes pères, comme on m’a privé de leur toit cl de leur héritage ?
Mar. Mon époux ! j’ai demandé à t’accompagner dans ton exil, mais dans un autre espoir. Ton amour pour une terre ingrate et tyrannique est de la passion et non du patriotisme. Quant à moi, pourvu que je le voie, avec un visage tranquille, jouir librement de la terre et de l’air, peu m’importent les climats et les régions que j’habite. Gel amas de palais et de prisons n’est pas un paradis ; ses premiers habitants furent de malheureux exilés.
Jac. Fosc. Malheureux en cffel, je ne le sais que trop!
Mar. Et pourtant tu vois comment, fuyant devant le Tartarc, exilés dans ces îles, rappelant leur antique énergie, seul débris qui leur restât de l’héritage de Rome, ils surent se créer une Rome de l’Océan. Comment donc un mal qui conduit si souvent à un bien pourrait-il t’accabler ainsi ?
Jac. Fosc. Si j’avais quitté mon pays, comme ces anciens patriarches qui allaient chercher des régions nouvelles, emmenant avec eux leurs troupeaux ; si j’avais été exilé comme les juifs chassés de Sion, ou comme nos ancêtres, repoussés par Attila de la fertile Italie, dans des Ilots stériles, j’aurais donné à la perte de mon pays quelques larmes et plus d’une pensée; puis, m’adressant à mes compagnons d’exil, je les aurais invités à fonder avec moi une seconde patrie et un nouvel étal; peut-être aurais-je pu supporter cela, — cependant je ne sais.
Mar. Pourquoi pas? Ce sort a été celui de millions d’hommes; ce doit être celui de myriades encore.
(BTIVRCS DB LORD BTROII.
Jac. Fosc. Il est vrai, — on ne parle que de ceux qui ont survécu, de leurs travaux, de leurs nouvelles possessions, de leur nombre, de leurs succès ; mais qui pourrait compter les cœurs brisés par cette séparation ou après le départ? Qui dira tous ceux qui ont succombé à cette fièvre fatale (qui, du sein des flots orageux, évoque la verdure de la terre natale aux yeux ardents du pauvre exilé au point que c'est à peine si on peut l’empêcher de fouler ces champs imaginaires ? Telle est encore cette mélodie*, qui, s’adressant au montagnard éloigné de ses rochers et de son ciel orageux et sombre, charme sa tristesse rêveuse par des airs si pénétrants et si doux, qu’il s’enivre de ce poison magique, en nourrit sa pensée et meurt. Tu appelles cela de la faiblesse; je dis, moi, que c’est de la force; c’est la source de tout sentiment honnête : celui qui n’aime pas sa patrie ne peut rien aimer.
Mar. Obéis-lui donc; c’est elle qui te renvoie.
Jac. Fosc. Âh ! oui, sans doute, je sens peser surmon âme comme la malédiction d’une mère; j’en porte le sceau ineffaçable. Les exilés dont tu parles émigraient par peuplades entières. Dans la route, ils se tenaient tous par la main ; c’est ensemble qu’ils plantaient leurs tentes. Moi, je suis seul !
Mar. Tu ne seras plus seul, je partirai avec toi.
Jac Fosc. Ma bien-aimée. Marinai — Et nos enfants?
Mar. Je crains que l’odieuse politique de l’Ëtat, qui considère tous les liens comme des fils qu’elle peut briser h volonté, ne permette pas qu’ils nous accompagnent.
Jac. Fosc. Pourras-tu consentir â les quitter?
Mar. Il m’en coûtera bien des angoisses ; mais j’aurai la force de les quitter, tout jeunes qu’ils sont, ces pauvres enfants, afin de t’enseigner k être toi-même moins enfant; apprends, k mon exemple, k dompter tes sentiments quand de grands devoirs l’exigent; notre premier devoir sur la terre est de savoir souffrir.
Jac. Fosc. N’ai-je pas souffert?
Mar. Beaucoup trop d’une injuste tyrannie, et assez pour t’apprendre k ne pas reculer maintenant devant un destin
, LES DEOX rOSCART. ACTE III, SCÈNE I. 303
qui, comparé k ce que tu as déjà subi, est de la clémence.
Jac. Fosc. Ah ! tu ne t'es jamais trouvée loin de Venise; tu n’as jamais vu ses belles tours s’effacer par degés dans rho> rizon lointain, tandis que le sillon tracé par le navire semblait labourer profondément ton cœur. Tu ne sais pas ce que c’est que de voir le soleil se coucher, calme dans sa gloire, derrière les spirales de la cité natale qu’il colore de ses rayons de pourpre et d’or ; et après avoir, dans un songe agité, révé de ces objets si chers, tout à coup se réveiller et ne plus les voir.
Mar. Je partagerai avec toi celte douleur. Pensons à notre départ de cette cité chérie, puisque tu semblés la chérir, et de ce magnifique appariement que sa gratitude t’accorde. Nos enfants resteront confiés aux soins du doge et de mes oncles ; nous devons nous embarquer avant la nuit.
Jac. Fosc. C’est bientôt; ne verrai-je pas mon père?
Mar. Tu le verras.
Jac. Fosc. Où?
Mar. Ici, ou dans Tappartement ducal. — Une Ta point dit. Je désirerais que tu supportasses ton exil comme lui.
Jac. Fosc. Ne le blâme point. B m’arrive parfois de murmurer un moment contre lui ; mais il ne pouvait agir autrement. Un témoignage de sensibilité ou de compassion de sa part, aurait attiré sur sa tète vénérable les soupçons des Dix, et sur la mienne des maux nombreux.
Mar. Nombreux! Quelles sont donc les douleurs qu’ils t’ont épargnées?
Jac. Fosc. Celle de quitter Venise sans voir ni lui ni loi. On aurait pu me refuser maintenant cette faveur comme lors de mon premier exil.
Mar. Il est vrai, et en cela je suis moi-même redevable a l’État; je le serai davantage encore quand nous voguerons tous deux sur le libre Océan, bien loin, bien loin, fût-ce au bout du monde, pour ne plus revoir celte terre ifohorrée, injuste et...
Jac. Fosc. Ne la maudis point. Quand je mêlais, qui oserait accuser ma patrie?
301 CEt’VRES DE LORD RTRO?f.
Mar. Qui? les hommes et les anges! le sang des myriades de victimes s’élevant vers le ciel, les gémissements des esclaves enchaînés, des captifs et même des épouses, des fils, des pères et des sujets, tenus dans l’esclavage par dix têtes chauves, et enfin, ce qui n’est pas le moindre grief, ton silence. Si tu pouvais dire quelque chose en sa faveur, qui la louerait comme loi ?
Jac. Pose. Puisqu’il le faut, occupons-nous donc de notre départ. Qui vient ici?
LOREDANO entre ; des familiers le suivent.
Lor. (aux familiers). Retirez-vous; mais laissez la torche.
{Les deux familiers sortent.)
Jac. Pose. Soyez le bienvenu, noble seigneur; je n’aurais pas cru que ce triste lieu pût attirer une telle présence.
Lor. Ce n’est pas la première fois que j’ai visité ces lieux.
Mar. Et ce ne serait pas la dernière si chacun était récompensé comme il le mérite. Venez-vous ici pour nous insulter, pour nous servir d’espion ou d’otage?
Lor. Rien de tout cela n’enlrc dans mes attributions, noble dame. Je suis envoyé auprès de votre époux pour lui annoncer le décret des Dix.
Mar. Cette obligeance vient trop tard.
Lor. Comment?
Mar. Je l’ai instruit de l’indulgence de vos collègues, avec moins de précautions et de douceur, sans doute, que la délicatesse de vos sentiments ne l’eût désiré; mais il sait tout. Si vous venez pour recevoir nos remerciements, recevez-les et partez ! Ce cachot est assez sombre sans vous ; il est assez plein de reptiles non moins repoussants, quoique leur morsure soit moins li craindre.
Jac. Pose. Calme-toi, je te prie. A quoi bon de telles paroles?
Mar. Pour lui apprendre qu’il est connu.
Lor. Laissez celte belle dame user du privilège de son sexe.
Mar. Seigneur, j’ai des fils qui vous remercieront mieux un jour.
LES DEUX FOSCARI. ACTE III, SCÈNE I. 30ü
Lor. Vous ferez bien de les élever sagement. — Ainsi , Foscari, vous connaissez voire sentence.
Jac. Fosc. Me faudra-t-il donc retourner à Candie?
Lor. Oui, — pour la vie.
Jac. Fosc. Ce n’est pas pour longtemps.
Lor. J’ai dit — pour la vie.
Jac. Fosc. El moi je répète — que ce n’est pas pour longtemps.
Lon. Une année d’emprisonnement à Canéa, — puis l’ilc entière pour prison.
Jac. Fosc. C’est pour moi-même chose que cette liberté et l’emprisonnement qui doit la précéder. Est-il vrai que mon épouse m’accompagnera ?
Lor. Oui, si elle y consent.
Mar. Qui a obtenu cet acte de justice?
Lor. Un homme qui ne fait pas la guerre aux femmes.
Mar. Mais qui opprime les hommes. Toutefois, qu’il reçoive mes remerciements pour la seule faveur que je pouvais solliciter ou accepter de lui ou de ceux qui lui ressemblent
Lor. 11 les accepte comme on les lui offre.
Mar. Qu’ils lui prospèrent dans la même proportion! — pas davantage.
Jac. Fosc. Est-ce là, seigneur, tout ce que vous avez à nous dire? Nous n’avons que peu de temps pour nos préparatifs, cl vous voyez que votre présence n’est pas agréable à celle dame, dont la famille est aussi noble que la vôtre.
Mar. Plus noble.
Lou. Comment, plus noble?
Mar. Oui, comme étant plus généreuse! Nous disons qu’un coursier est généreux, pour exprimer la purçté de sa race; quoique je sois de Venise, où l’on ne voit guère que des chevaux de bronze, c’est ce que je tiens des Vénitiens qui ont parcouru les côtes de rÉgjple et de l’Arabie. Et pourquoi ne dirait-on pas aussi, dans le même sens, un homme généreux? Si la race est quelque chose, c’est par ses qualités plutôt que par son ancienneté; et la mienne, qui est aussi ancienne que la vôtre, est meilleure par se
oeuvnES es lobd efROü.
produits. — Vous n’avez pas besoin de froncer le sourcil; retirez-vous; allez consulter votre arbre généalogique, si riche de feuilles et de fruits, et là rougissez devant des ancêtres qui auraient rougi d'un tel Ois. — Va-l’en, cœur froid, gonflé de haine !
Jac. Fosc. Encore, Marina?
Mar. Encore, toujours Marina. Ne vois-tu pas qu’il no vient ici que pour rassasier sa haine pour ta dernière fois du spectacle de notre misère? Qu’il la partage!
Jac. Fosc. Ce serait difficile.
Mar. Nullement : il la partage maintenant. — 11 peut cacher sous un front de marbre, sous un sourire d’ironie, Je trait qui le déchire; mais il partage notre souffrance. Quelques mots de vérité peuvent confondre les ministres de Satan, comme leur maître lui-méme; j’ai un moment brûlé au vif son âme, comme avant peu le feu éternel la consumera à tout jamais. Vois comme il se détourne de moi ! et cependant il tient dans scs mains et 1a mort, et les chaînes, et l’exil, qu’il peut répartir a volonté sur ses semblables; mais tout cela c’est pour lui un glaive, et non une cuirasse, car je l’ai percé de part en part jusqu’à son cœur de glace. Que me font scs regards menaçants? Le pire qui puisse nous arriver, à nous, c’est de mourir, et à lui, c’est de vivre; c’est pour lui la pire des destinées; chaque jour l’enchaîne plus étroitement au tentateur.
Jac. Fosc. C’est véritablement de la démence!
Mar. Cela se peut; et qui nous a rendus insensés?
Lor. Elle peut continuer, cela ne me fait rien.
BIar. C’est faux! Vous êtes venu ici pour repaître froidement votre lâche orgueil de la vue de nos maux infinis ! Vous ôtes venu pour qu’on vous sollicitât vainement, — pour observer nos larmes, pour recueillir nos gémissements, pour contempler votre ouvrage dans la ruine du fils d’un prince, — mon époux ; enfin, pour fouler aux pieds le malheur, action qui fait liorreur au bourreau, lui qui fait horreur à tous les hommes. Êtes-vous content? Nous sommes malheureux, seigneur, au-delà de ce que vos complots pou-
LES DEUX FOSCJÜtl. ACTE III, SCÈNE I. 307
vaienl faire, de ce que votre vengeance pouvait désirer. Et que sentez-vous maintenant ?
Lor. Ce que sentent les rochers.
Mar. Frappés de la foudre, ils ne sentent rien : mais ils n’en sont pas moins brisés. Viens, Foscari ! partons, et laissons là ce félon, seul digne habitant de ce cachot qu’il a souvent peuplé , mais jamais comme il devrait l’étre tant que lui-méme n’y gémira pas solitaire.
Le doge entre.
Jac. Fosc. Mon père*
Le Doge (l'embrassant). Jacopo ! mon fils ! — mon fils !
Jac. Fosc. Mon père. Je vous revois! qu’il y a longtemps que je ne vous ai entendu prononcer mon nom, — notre nom !
Le Doge. Mon fils, si tu pouvais savoir!...
Jac. Fosc. J’ai rarement murmuré, mon père!
Le Doge. Je sens trop que tu dis vrai.
Mar. (montrant Loredano). 'Ho"c, regardez!
Le Doge. Je le vois. — Que voulez- vous dire ?
Mar. De la prudence !
Lor. Comme c’est la vertu que cette noble dame pratique le plus, elle fait bien de la recommander.
Mar. Misérable ! ce n’est pas une vertu, c’est une politique nécessaire ii ceux qui sont forcés d’avoir affaire au vice; c’est par ce motif que je la conseille, comme je la conseillerais 'a celui qui serait près de poser le pied sur une vipère.
Le Doge. Ma fille, tout cela est superflu; je connais Loredano depuis longtemps.
Lor. Vous pourrez le connaître mieux.
Mar. Oui ; il ne pourrait pas vous connaître pire.
Jac. Fosc. Mon père, ne perdons pas ces derniers instants qui nous restent à écouter d’iuulilcs reproches. Est-ce en effet la dernière fois que nous nous voyons ?
Le Dooe. Tu vois ces cheveux blancs!
Jac. Fosc. Et je sens en outre que les miens ne blanchiront jamais comme eux. Embrassez- moi, mon père! Je vous aimai toujours, — jamais plus que maintenant. Veillez sur
mes enfants, — sur les enfants de votre dernier enfant; qu’ils soient pour vous tout ce que je fus jadis, et jamais ce que je suis à présent. Ne pourrai-je pas les voir aussi?
Mar. Non, — pas ici.
Jac. Pose. Ils peuvent voir leur père en tout lieu.
Mar. Je voudrais qu’ils vissent leur père dans un lieuoi'i la crainte ne viendrait pas se mêler k l’amour, et glacer leur jeune sang dans leurs veines. Aucun soin ne leur a manqué ; ils dorment tranquilles, et ils ont ignoré que leur père fût un proscrit. Je sais que sa destinée sera peut-être un jour leur héritage; mais que ce soit leur héritage, et non leur partage actuel. Leurs sens, bien qu’ouverts à l’amour, sont encore accessibles k la terreur; et ces murs humides, ces vagues fangeuses et verdâtres qui flottent au-dessus du lieu où nous sommes, ce cachot profond sous le niveau de la mer, et dont les crevasses exhalent des vapeurs pestilentielles, tout cela pourrait leur faire du mal; ce n’est pas une atmosphère qui leur convienne, quoique vous, — et vous, — et vous surtout, comme le plus digne, noble Loredano, vous puissiez le respirer sans danger.
Jac . Pose . Je n’avais pas réfléchi k cela ; mais je me rends. Je partirai donc sans les voir ?
Le Doge. Non ; ils vous attendront dans mon appariement.
Jac. Pose. Et je dois les quitter — tous?
Lor. Il le faut.
Jac. Pose. Pas un seul ?
Lor. Ils sont k l’État.
Mar. Je pensais qu’ils étaient k moi.
Lor. Ils sont k vous en tout ce qui tient aux soins maternels.
Mar. C’est-k-dire k tous les soins pénibles : s’ils sont malades, c’est moi qui les soignerai; s’ils meurent, ce sera k moi de les ensevelir et de les pleurer; mais s’ils vivent, vous en ferez des soldats, des sénateurs, des esclaves, des exilés, — tout ce que vous voudrez. Quant aux filles, si elles ont des dots, on en fera cadeau a des nobles! Voilà les soins que prend l’État et des ûls et des mères!
tES DEUX FOSCAIU. ACTE Ht, SCÈNE I. 309
Lor. F/heure approclie, et le vent est propice.
Jac. Pose. Qu’en savez-vous ici, où le vent ne souffle jamais.?
Lor. 11 était favorable quand je suis venu ; la galère est k la portée du trait de la riva di Schiavoni.
Jac. Fosc. Mon père, je vous prie de me précéder, et de préparer mes enfants k voir leur père.
Le Doge. De la fermeté, mon fils !
Jac. Fosc. Je tâcherai d’en avoir.
Mar. Adieu, adieu du moins k ce cachot détesté, et k celui dont les bons offices t’ont procuré en partie ton emprisonnement passé.
Lor. Et sa délivrance actuelle.
Le Doge. Il dit vrai.
Jac. Fosc. Sans doute; mais je ne lui dois que d’échanger mes chaînes contre des chaînes plus pesantes. Il le savait bien, ou il ne l’eût pas sollicité; mais je ne lui fais pas de reproche.
Lor. Le temps presse, seigneur.
Jac. Fosc. Hélas ! je ne m’attendais pas k quitter avec tant de répugnance un séjour comme celui-ci; mais quand je songe que chacun des pas qui m’éloignent de ce cachot m’éloigne aussi de Venise, je me retourne vers ces murs lugubres et...
Le Doge. Mon fils, point de larmes!
Mar. Laissons-les couler; il n’a point pleuré sur le chevalet quand il y avait de la honte k le faire; ici, il n’y en a point. Les larmes soulageront son cœur, — ce cœur trop sensible, — et moi je trouverai un moment pour essuyer ces pleurs ou y mêler les miens! Je pourrais moi-même pleurer maintenant; mais je ne donnerai pas celte satisfaction k ce misérable. Parlons. Doge, précédez-nous.
Lor. (au familier). Ici la torche.
Mar. Oui, éclairez-nous, comme pour nous conduire au bûcher funèbre, pendant que Loredano nous suit avec le deuil d’un héritier.
Le Doge. Mon fils, tu es faible ! prends ma main.
310 OCUTRES DE LORD BTRON.
Jac. Fosc. Hélas! faut-il que la jeunesse s’appuie sur la vieillesse ! c’est moi qui devrais être le soutien de la vôtre.
Lor. Prenez ma main.
Mar. Ne le touche pas, Foscari, elle te piquera! — Seigneur,, tenez-vous à distance! Soyez sûr que s’il n’y avait que votre main pour nous tirer d’un gouffre où nous serions plongés, aucune des nôtres ne s’étendrait pour la saisir. — Viens, Foscari, prends la main que l’autel t’a donnée; elle n’a pu te sauver, mais elle te soutiendra toujours. {Ils sortent).