‹ Œuvres complètes de Lord Byron DramesChapitre 86 sur 133 · SCÈNE I · texte numérisé non relu

SCÈNE I

Une lalU du palais ducal.

Entrent LOREDANO ét BARBAR160.

Barb. Avez-vous conûance en ce projet?

Lor. Certainement.

Barb. C’est bien dur k son âge.

Lor. Dites plutôt qu’il y a de l’humanité de notre part k l’affranchir des soucis du gouvernement.

Barb. Cela lui brisera le cœur.

Lor. La vieillesse n’a point de cœur à briser. Il a vu celui de son fils k demi brisé, et, k l’exception d’un mouvement de sensibilité qu’il a eu dans son cachot, il est resté impassible.

Barb. Sans doute, k en juger par l’expression de ses traits ; mais je l’ai vu quelquefois dans un calme si plein de désespoir, que la douleur la plus bruyante n’avait rien k lui envier. Où est-il ?

Lor. Dans la partie du palais qui lui est réservée, avec son fils et toute la race des Foscari.

Barb. lisse disent adieu?

Lob. Pour la dernière fois. Il dira bientôt adieu k sa dignité de doge.

Barb. Quand s’embarque le fils?

Lor. Aussitôt après ce long adieu. Il est temps de les avertir de nouveau.

LES DEUX FOSCiRI. ACTE IT, SCÈNE I. 311

Barb. Pas encore ; n’abrégez point pour eux ces derniers moments.

Lor. Ce ne sera pas moi ; nous avons des aiïaires plus imporlanles, qui doivent nous occuper. Ce jour sera le dernier du règne du vieux doge, comme il est le premier du der nier bannissement de son fils. C’est là de la vengeance !

Barb. Trop implacable, à mon sens.

Lor. Non, elle n’est que modérée ; — ce n’est pas même vie pour vie, selon la règle universelle des représailles : ils me doivent encore celle de mon père et celle de mon oncle.

Barb. Le doge n’a-t-il pas fortement nié ce crime?

Lor. Sans nul doute.

Barb. Et cela n a-t-il point ébranlé vos soupçons?

Lor. Non.

Barb. Mais, si celle déposition doit être obtenue par notre influence mutuelle dans le Conseil , la chose doit se faire avec toute la déférence due à son âge, à son rang et à ses actes.

Lor. Mettez -y autant de cérémonie que vous voudrez, pourvu que la chose se fasse. Vous pouvez , si cela vous convient , lui députer le Conseil , qui , se prosternant devant lui , comme autrefois Barberousse devant le pape, lui demandera de vouloir bien avoir la pofitesse d’abdiquer.

Barb. S’il refuse?

Lor. Nous en élirons un autre, et nous le déposerons.

Barb. Mais aurons-nous la loi pour nous?

Lor. Quelle loi? — Les Dix sont la loi; et s’ils ne l’étaient pas, je me ferais législateur dans celte alBfaire.

Barb. A vos risques et périls?

Lor. Il n’y en a aucun; je vous l’affirme, nous en avons le droit.

Barb. Mais il a déjà deux fois sollicité la perm^sion de se retirer, et deux fois elle lui a été refusée.

Lor. Raison de plus pour faire droit à sa requête à la troisième.

Barb. Sans qu’il le demande?

Lor. Cela prouvera l’impression que ses premières in-

312 CEDYRES DE LORD BTRO!».

stances ont produite : si elles étaient sincères, il devra nous remercier; sinon, son hypocrisie sera punie. Venez; nos collègues doivent être réunis en ce moment; allons les rejoindre, et celte fois enfin soyez ferme dans vos résolutions. J’ai préparé des arguments qui ne manqueront pas de faire impression sur eux et de leur faire voter sa déposition; j’ai sondé leur pensée et leurs vues, et pourvu qu’avec vos scrupules habituels vous n’alliez pas nous entraver, tout ira bien.

Barb. Si j’étais certain que ceci ne dût pas être pour le père, le prélude d’une persécution semblable à celle dont le fils a été victime, je vous appuierais.

Lor. Je vous assure qu’il n’a rien k craindre; il peut traîner ses quatre-vingt-cinq ans aussi longtemps qu’il pourra : on n’en veut qu’à son trône.

Barb. Mais il est rare que les princes détrônés vivent longtemps.

Lor. Pour les hommes de quatre-vingts ans, cela est plus rare encore.

Barb. Et pourquoi ne pas attendre ce petit nombre d’années qui lui restent?

Lor. Parce que nous avons assez attendu, parce qu’il a vécu plus longtemps qu’il ne faut. Allons au Conseil !

(Loredano et Barbarigo sortent. — Entrent Hemmo et un Sénateur.)

Le Sén. Une convocation pour nous rendre au Conseil des Dix! Pour quel motif?

Mem. Les Dix seuls peuvent répondre; il est rare qu’ils fassent connaître d’avance leurs intentions. Nous sommes convoqués, cela suffit.

Le Sén. Pour eux, mais non pour nous; je voudrais savoir pourquoi.

Meh. Vous le saurez bientôt si vous obéissez; dans le cas contraire, vous saurez également pourquoi vous auriez dû obéir.

Le Sén. Je ne prétends pas désobéir, mais..,

Mem. a Venise, mais est un traître. Point de mais, si vous

LES DEUX FOSCAEI. ACTE IV, SCÈNE I, ol'i

ne voulez passer sur le pont des Soupirs, que rarement on repasse.

Le Sén. Je me tais.

Mem. Pourquoi cette hésitation? Les Dix ont appelé h leur délibération vingt-cinq patriciens du Sénat; — vous êtes de ce nombre, moi aussi, et je crois que nous devons nous regarder comme très honorés d’un choix qui nous réunit à un corps si auguste.

Le Sén. Il est vrai ; je ne dis plus rien.

Mem. Comme nous espérons, seigneur, et celle espérance est permise a tous ceux qui sont de race noble, faire un jour partie du Conseil des Dix , c’est assurément pour les délégués du Sénat une occasion de s’instruire, que d’être, quoique novices, admis dans le Conseil et initiés h ses mystères.

Le Sén. Nous allons pénétrer dans ces secrets : ils valent sans doute la peine d’être connus.

Mem. Comme il y va de notre vie si nous les divulguons, nul doute qu’ils n’aient de l’importance, du moins à vos yeux et aux miens.

Le Sén. Je n’ai point demandé une place dans le sanctuaire; mais, puisqu’on m’a choisi malgré moi, je remplirai mon devoir.

Mem. Ne soyons pas les derniers à nous rendre à la convocation des Dix.

Le Sén. Tout le monde n’est pas encore arrivé; mais je suis de votre avis, — allons.

Mem. Les premiers venus sont les mieux accueillis dans les convocations urgentes. — Nous ne serons pas des derniers.

(Ils sortent,)

Entrent le Doge, JACOPO FOSCARI et MARINA.

Jac. Pose. Ah! mon père! je dois partir, et j’y consens; cependant, — je vous prie d’obtenir pour moi la faveur de retourner dans ma patrie. Quelque éloigné que soit le terme assigné à mon exil , qu’on me Gxe une époque, ce sera un fanal pour mon cœur; qu’on ajoute k ma condamnation tomes les peines qu’on voudra; mais que je puisse revenir un jour.

Le Doge. Jacopo, mon fils, obéis à la volonté de notre patrie; ce n’est pas à nous de voir au delà.

Jac. Fosc. Mais du moins il m’est permis de jeter un regard en arrière. Pensez à moi , je vous prie.

Le Doge. Uélas! tu fus toujours le plus cher de mes enfants quand ils étaient nombreux, et tu dois l’étre maintenant que tu es le dernier; mais si l’État demandait l’exil des cendres exhumées de les trois vertueux frères, à présent dans la tombe, quand leurs ombres désolées viendraient pour s’y opposer voltiger autour de moi, je n’en obéirais pas moins à un devoir supérieur à tous les devoirs.

Mar. Mon époux! parlons; ceci ne fait que prolonger notre douleur.

Jac. Fosc. Mais on ne nous appelle point encore ; les voiles de la galère ne sont pas déployées. — Qui sait? le vent peut changer.

Mar. Cela ne changerait ni leur cœur ni ta destinée; les r<ames de la galère lui auront bientôt fait quitter le port

Jac. Fosc. O éléments ! où sont vos orages ?

Mar. Dans les cœurs des hommes. Hélas ! rien ne pourra-t-il te calmer!

Jac. Fosc. Jamais marinier n’adressa au saint, son patron , des prières plus ferventes pour obtenir des vents propices que je ne vous en adresse, ô saints protecteurs de ma cité natale ! Vous ne l’aimez pas d’un plus céleste amour que moi. Soulevez du fond de l’abîme les vagues de l’Adriatique; déchaînez le vent qui commande aux tempêtes, jusqu’à ce que la mer rejette mon corps brisé sur la rive paternelle, sur le stérile Lido, afin que je puisse mêler ma poussière au sable qui borde la terre que j’adore et que je ne reverrai plus !

Mar. Me soubaites-lu donc un sort pareil, à moi qui serai auprès de toi ?

Jac. Fosc. Non, non, ’ — je ne le souhaite point pour toi; lu es trop bonne, trop affectueuse ! Puisses-tu vivre longtemps, mère de ces enfants que ta tendresse fidèle va priver pour un temps d’un tel support! mais pour moi seul, puissent tous les vents du ciel bouleverser la mer et battre le na-

LES DEUX FOSCAUT. ACTE IV, SCtSE I, 313

vire, jusqu’à ce que les matelots effrayés, tournant sur moi leurs regards désespérés, tels qu’autrefois les Phéniciens sur Jonas, me précipitent hors du navire , comme une offrande pour apaiser les vagues ! Le flot qui me détruira sera plus miséricordieux que l’homme; il me portera mort, il est vrai, mais enfin il me portera sur la rive natale; la main des pêcheurs me creusera une tombe sur la plage désolée qui, dans ses mille naufrages, n’aura jamais reçu de victime plus déchirée que le cœur qui sera alors... — Mais pourquoi ne se brise-t-il pas ? pourquoi est-ce que je vis ?

Mar. Pour te maîtriser avec le temps, je Pesperc, pour dompter une sensibilité inutile ; jusqu’ici tu avais souffert en silence ; qu’est-ce que cet exil, comparé à tout ce que tu as enduré sans te plaindre, — à l’emprisonnement, à la torture?

Jac. Pose. Une double, une triple, une décuple torture! Mais, tu as raison, ilfautme résigner. — Mon père, votre bénédiction !

Le Doge. Plût au ciel qu’elle pût t’être utile! maisjenete la donne pas moins.

Jac. Fosc. Pardonnez...

Le Doce. Quoi donc ?

Jac. Fosc. Ma naissance à ma pauvre mère ; à moi Savoir vécu ; à vous-même, ainsi que je vous le pardonne, le don de la vie que je vous dois comme à mon père.

Mar. De quoi es-lu coupable ?

Jac. Fosc. De rien. Ma mémoire ne me reproche guère que de la douleur ; mais mon châtiment a tellement dépassé la mesure commune, que je dois en conclure que je fus criminel. Si cela est, que ce que j’ai souffert ici-bas me préserve d’un sort pareil dans l’autre vie !

Mar. Ne crains rien : ceci est réservé à tes oppresseurs.

Jac. Fosc. Pespèreque non.

Mar. Comment cela ?

Jac. Fosc. Je ne puis leur souhaiter tout le mal qu’ils m^onl infligé.

Mar. Tout! Les démons incarnés' puissent-ils être mille fois dévorés par le ver qui ne meurt jamais !

OEUVRES DE EORD BYROX.

Jac. Fosc. Ils peuvent se repentir.

Mar. Alors le ciel n’acceptera pas la pénitence tardive de ces réprouvés.

(ün Officier entre avec des gardes.)

L’Off. Seigneur, le navire est au rivage ; — le vent se lève; — nous sommes prêts à vous accompagner.

Jac. Fosc. Et moi prêt à partir. — Une fois encore, mon père, votre main.

Le Doge. La voici. Hélas! comme la tienne tremble !

Jac. Fosc. Non, vous vous trompez ; c’est la vôtre qui tressaille, mon père. Adieu !

Le Doge. Adieu ! N’as-tu plus rien à me dire ?

Jac. Fosc. Non, rien. (A l'Officier.) Prêtez-moi l’appui de votre bras, seigneur !

L’Off. Vous pâlissez; — laissez-moi vous soutenir. — Vous êtes plus pâle encore. — Oh ! du secours ! de l’eau!

Mar. Ah! il se meurt.

Jac. Fosc. Maintenant, je suis prêt; — mes yeux se troublent étrangement. — Où est la porte ?

Mar. Retirez-vous ! laissez-moi le .soutenir. — Mon bienaimé ! O Dieu ! comme son pouls est faible ! Son cœur ne bat presque plus...

Jac. Fosc. La clarté! Est-ce la clarté que je vois? — Je me sens défaillir. [L’Officier lui présente de l’eau. )

L’Ofp. Peut-être que le grand air lui fera du bien.

Jac. Fosc. Je n’en doute pas. — Mon père ! — ma femme ! — vos mains !

Mar. La mort est dans celte humide étreinte... O Dieu ! — Mon Foscari, comment te trouves-tu ?

Jac. Fosc. Bien. . [U meurt.)

L’Off. Il est mort.

Le Doge. Il est libre.

Mar. Non, non, il n’est pas mort ; il doit y avoir encore de la vie dans ce cœur; il n’a pu me quitter ainsi.

Le Doge. Ma fille!

Mar. Laisse-moi , vieillard ! je ne suis plus ta fille : — lu n’as plus de fils. — O Foscari!

LES DEUX FOSCAP.I. ACTE IV, SCÈSE I

L’Off. Il faut que nous emportions le corps.

Mar. Ne le louchez pas, vils geôliers! Votre lâche ministère se termine avec sa vie, et ne va pas au delà du meurtre, même d’après vos lois meurtrières. Laissez ces restes à ceux qui sauront les honorer.

L’Off. 11 faut que j’aille informer leurs seigneuries et prendre leurs ordres.

Le Doge. Informe-les de ma part, de la part du doge, que leur pouvoir ne s’étend plus sur ces cendres. Tant qu’il a vécu, il leur était soumis comme doit l’être un sujet;— maintenant il m’opparO'enf... — Malheureux enfant! (L’Officier sort.)

Mar. Et je vis encore!...

Le Doge. Vos enfants vivent, Marina.

BIar. Mes enfants! oui, — ils vivent, et il faut que je vive afin de les élever pour servir l’État, et puis mourir comme leur père est mort! Oh! quel bienfait serait la stérilité dans Venise ! Que ma mère n’a - t-elle été stérile !

Le Doge. Mes malheureux enfants!

Mar. Eh quoi ! tu commences donc enfin à sentir, — toi ! — Où est maintenant ton stoïcisme d’homme d’état ?

LeDoge. (Seîaissant tomber auprès du corps deson fils). Ici!

Mar. Oui, pleure !... Je croyais que tu n’avais pas de larmes : tu les as ménagées jusqu’au moment où elles te sont inutiles... Mais pleure... Il ne pleurera plus, lui ! —non, jamais, jamais !

Entrent LOREOANO et BARBARIGO.

Lor. Que vois-je?

BIar. Ah! le démon vient insulter aux morts!... Arrière, , Lucifer incarné ! c’est ici une terre sainte : les cendres d’un martyr la consacrent. Retourne dans ton séjour de tourments.

Barb. Madame, nous ignorions ce douloureux événement... Nous passions ici au retour du Conseil.

BIar. Passez donc !

Lor. Nous cheRchions le doge.

Mar. (jnonirant le doge étendu à terre auprès du corps de

oeuvres de lord bîrom.

son fils). Voyez, le voilà livré aux occupalions que vous lui avez procurées. Êtes-vous content ?

Barb. Nous ne troublerons point les douleurs d’un père. Mar. Non, vous vous contentez de les produire... Laisseznous donc!

Le Doge, (se levant). Seigneurs, je suis prêt.

Barb. Non, pas à présent.

Lor. Cependant l’alTaire est importante.

Le Doge. S’il eu est ainsi, je ne puis que vous répéter que je suis prêt.

Barb. Ce ne saurait être maintenant, quand Venise vacillerait sur l’ablme comme un vaisseau fragile... Je respecte vos afflictions.

Le Doge. Je vous remercie. Si les nouvelles que vous m’apportez sont mauvaises, vous pouvez me les dire : rien ne peut faire impression sur moi après le spectacle qui est ici sous nos yeux; si elles sont bonnes, dites-les encore : ne craignez pas qu’elles me consolent.

Barb. Je le voudrais.

Le Doge. Je ne m’adressais pas à vous, mais à Loredano. 11 me comprend.

Mar. Ab ! je m’y attendais.

Le Doge. Que voulez-vous dire?

Mar. Voyez-vous? le sang commence à couler des lèvres glacées de Foscari; — le corps saigne en présence de l’assassin! (A Loredano.) Lâche meurtrier légal! regarde comme la mort elle-même porte témoignage cpntre tes attentats !

Le Doge. Ma fille, c’est une illusion de votre douleur. (A ses serviteurs.) Emportez le corps. — Seigneurs, s’il vous plaît, dans une heure je vous entendrai.

(Le Doge sort avec Marina et ees serviteurs qui emportent le corps. — Loredano et Barbarigo restent.

Barb. Nous ne devons pas le troubler en ce moment.'

Lor. Il a dit lui-même que rien ne pourrait plus faire impression sur lui.

Barb. Ce sont des paroîes; mais la douleur demande la soUtude, et il y aurait de la barbarie à l’interrompre.

Lor. La douleur se nourrit dans la solitude, et rien n’est plus propre à la distraire des lugubres visions de l’autre monde, que de la rappeler par moments b celui-ci. Les gens occupés n’ont pas le tcmps de pleurer.

Barb. Et c’est pour cela que vous voulez priver ce vieillard de toute occupation ?

Lqr. La chose est décrétée.... La loi est rendue par la junte et les Dix. Qui s’y opposera?

Barb. L’humanité.

Lor. Parce que son fils est mort?

Barb. Et pas encore enseveli.

Lor. Si nous avions connu cet événement avant que la loi fût rendue, cela l’aurait peut-être empôcliéede passer; mais maintenant celte circonstance ne saurait en suspendre l’elTet.

Barb. Je n’y consentirai pas.

Lor. Vous avez consenti à tout ce qui est essentiel. Laissez-moi le soin du reste.

Barb. Pourquoi presser maintenant son abdication ?

Lor. Les sentiments privés ne doivent pas faire obstacle aux mesures d’intérêt îpublic, et un accident naturel ne doit pas faire révoquer demain ce que l’État a décidé aujourd’hui.

Barb. Vous avez un fils!

Lor. Oui, — et j’eus un, père

Barb. Toujours inexorable?

Lor. Toujours.

Barb. Laissons-lui donner la sépulture à son fils avant de lui communiquer ce décret.

Lor. Qu’il rappelle à la vie mon père et mon oncle, et j’y consens. Les hommes et môme les vieillards peuvent devenir ou paraître les pères d’une postérité nombreuse; mais ils ne peuvent ranimer un seul atome de la poussière de leurs ancêtres. Entre le doge et moi, les victimes ne sont pas égales.... Il a vu son fils expirer de mort naturelle; mon père et mon oncle ont succombé à des maladies violentes et mystérieuses. Je n’ai point fait usage du poison, je n’ai suborné aucun maître expert dans l’art destructeur de

320 ŒUVBES DE LORD BYROn.

guérir, pour leur abréger le cliemin vers la guérison éternelle : ses fils, et il en avait quatre, — sont morts sans que j’aie eu recours à des substances homicides.

Darb. Êtes- vous sûr que lui-même en ait fait usage?

Lor. Très sûr.

Barb. Et cependant il paraît plein de franchise.

Lor. Il n’y a pas longtemps que Carmagnola le croyait aussi franc et sincère.

Barb. Cet étranger? ce traître?

Lor. Lui-même.... Dans la matinée qui suivit la nuit où les Dix, présidés par le Doge, venaient de décider sa perle, il rencontra le duc, et lui demanda en plaisantant s’il devait lui souhaiter le bonjour ou une bonne nuit. Le doge répondit qu’il avait elfectivement passé une nuit de veille , dans laquelle, ajouta-t-il avec un gracieux sourire, il a été souvent question de vous*. En effet, il avait été question de sa mort, qu’on avait résolue huit mois avant de le faire mourir; et le vieux doge, qui le savait , lui sourit avec une sinistre dissimulation, huit longs mois avant, — huit mois d’une hypocrisie qu’on ne connaît qu’à quatre-vingts ans. Le brave Carmagnola est mort... Le jeune Foscari et ses frères sont morts aussi ; — mais moi je ne leur ai jamais souri!...

Barb. Carmagnola était-il votre ami ?

Lor. 11 était le bouclier de Venise. Dans sa jeunesse, il avait été son ennemi ; mais dans son âge mûr il devint son sauveur, puis sa victime.

Barb. Ah ! il semble que ce soit là le destin de tous ceux qui sauvent les cités! L’homme contre qui nous agissons maintenant n’a pas seulement sauvé Venise : il a encore rangé d’autres villes sous ses lois.

Lor. Les Romains, que nous imitons, décernaient une couronne à celui qui prenait une ville, et une aussi à celui qui sauvait un citoyen sur le champ de bataille. Les deux récompenses étaient égales... Or, si nous mettons en regard les villes prises par le doge Foscari et les citoyens qu’il a fait périr, ou dont la mort est son ouvrage, on trouvera que la différence est à son désavantage, quand même on ne ferait

Digilized by Googlc

LES DEÜX rOSCARI. ACTE IV, SCÈNE I. 321

entrer en ligne de compte que des meurtres privés, comme celui de mon père.

Dard. Êtes-vous donc irrévocablement fixé dans votre résolution ?

Lor. Qui aurait pu me changer?

Bard. Ce qui me change moi-mème ; mais vous, je le sais, votre cœur est de marbre, et la haine y reste ineffaçable. Mais quand tout aura .été accompli , quand le vieillard sera déposé, son nom dégradé, tous ses fils morts, sa famille abattue, et vous et les vôtres triomphants, dormirez-vous ?

Lor. Plus profondément que jamais

Barb. C’est une erreur, et vous vous en apercevrez avant de dormir avec vos pères.

Lor. Ils ne dorment pas dans leur tombe prématurée ; ils ne dormiront que lorsque Foscari remplira la sienne. Chaque nuit, je les vois errer, d’un air courroucé, autour de ma couche, me montrer du doigt le palais ducal et m’exciter à la vengeance;

Barb. Rêve d’une imagination malade! Il n’y a pas de passion plus superstitieuse que la haine , et la passion opposée, l’amour lui-même, ne peuple pas les airs d’autant de fantômes que cette démence du cœur. {Un Officier entre.)

Lor. Où allez- vous?

L’Off. Je vais, par ordre du doge, tout préparer pour les funérailles de son fils.

Barb. Le caveau des Foscari s’est fréquemment ouvert depuis quelques années.

Lor. Il sera bientôt rempli et fermé à jamais.

L’Off. Puis-je passer outre ?

Lor. Vous le pouvez.

Barb. Comment le doge supporte-t-il cette dernière calamité ?

L’Off. Avec la fermeté du désespoir. En présence de témoins, il parle peu; mais j’aperçois de temps à autre le mouvement de ses lèvres, et, de la chambre voisine, je l’ai une ou deux fois entendu murmurer : — a Mon fils ! » d’une voix àpeine distincte. Je vous quitte. {L’Officier sort.)

Babb. Le coup qui l’a frappé va intéresser tout Venise ea sa faveur.

Lor. C’est juste ! il faut nous hâter : allons réunir les délégués chargés de porter la résolution du Conseil.

Barb. Je proteste contre cette démarche en ce moment.

Lor. Comme il vous plaira ; — je vais néanmoins prendre les voix, et nous verrons qui l’emportera de votre avis oa du mien. {Barbarigo et Lorédano sortent.)

Page 1