‹ Œuvres complètes de Lord Byron DramesChapitre 92 sur 133 · SCÈNE II · texte numérisé non relu

SCÈNE II

Un camp tou» les mûri de Rome.

ARNOLD et CÉSAR.

Cés. Tu es arrivé h bon port.

Arn. Oui, en passant sur des cadavres; mes yeux sont pleins de sang.

Cés. Essuie-les, et vois-y clair. Diantre! sais-tu que tu es un conquérant? Te voilà le chevalier favori et le frère d’armes du brave Bourbon, ci-devant connétable de France, à la veille de devenir le maître de Rome qui fut 1e maître de la terre sous ses empereurs, et qui, empire hermaphrodite, changeant de sexe sans changer de sceptre, est aujourd’hui la mal tresse de l’ancien monde.

Arn. Comment, l’ancten monde? y en a-t-il un nouveau?

Cés. Pour vous autres hommes. Vous connaîtrez bientôt ï- >»• , 23

son existence par ses riches produclions, des maladies nouvelles et son or ; une moitié de l’univers le nommera le nouveau monde, parce que vous ne connaissez rien que sur le douteux témoignage de vos oreilles et de vos yeux.

Arn. Ce sont eux que je veux croire.

Cés. Croyez-les! Ils vous tromperont agréablement, et cela vaut mieux que l’amère vérité.

Arn. Chien!

Cés. Homme !

Arn. Démon!

Cés. Votre très obéissant et très humble serviteur.

Arn. Dis plutôt mon maître. Tu m’as entraîné jusqu’ici à travers des scènes de carnage et de débauche.

Cés. Et où voudrais-tu être?

Arn. Oh ! en paix! en paix!

Cés. El qui est en paix dans l’univers? Depuis l’étoile jusqu’au vermisseau rampant, tout ce qui a vie est en mouvement, et dans la vie la commotion est le dernier degré de la vie. La planète tourne jusqu’à ce qu’elle devienne comète, et, détruisant les étoiles sur son passage, elle disparaît. Le ver chétif rampe sur la terre, vivant de la mort d’autres êtres, et cependant il faut qu’il vive et meure, soumis à ce je ne sais quoi qui le fait vivre et mourir. Tu es tenu d’obéir à ce qui commande l’obéissance de tous, à la loi immuable de la Nécessité. La révolte contre ses décrets ne réussit pas.

Arn. Et quand elle réussit?

Cés. Ce n’est plus la révolte.

Arn. Réussira-t-elle maintenant?

Cés. Bourbon a ordonné de livrer l’assaut, et à la pointe du jour il y aura de l’ouvrage.

Arn. Hélas ! faut-U que Rome succombe! Je vois d’ici le temple gigantesque du vrai Dieu et de son saint fidèle, l’apôtre Pierre. Il élève son dôme et son divin symbole vers ce même ciel où le Christ monta par le chemin de la croix, rendu par son sang un gage de bonheur et de gloire, comme autrefois de tortures pour lui, fils de Dieu et Dieu lui-même, seul et dernier refuge de l’homme.

LE DIFFORME TRANSFORMÉ. PARTIE I, SCÈNE If. 35S

Cés. Od y voit, et on y verra encore,..

Arn. Quoi?

Cés. Le crucifix là-haut, et plus d’un autel là-bas, comme aussi des couleuvrines sur les remparts, et des arquebuses, et je ne sais quoi encore, sans compter les hommes qui doivent y mettre le feu pour tuer d’autres hommes.

Arn. Et ces arceaux superposés, ces constructions éternelles, qu’on a peine à croire l’ouvrage de l’homme; ce Üiéâtre où les empereurs et leurs sujets (ces sujets étaient des Romains) contemplaient le combat des monarques du désert et des forêts, le lion et l’éléphant, ces enfants de la solitude, jusque-là indomptés, qu’on faisait lutter dans l’aréne; — il ne leur restait plus de peuples à conquérir, et il fallait que la forêt payât son tribut de vie à leur amphithéâtre, il fallait que les guerriers de la Dacie s’égorgeassent entre eux pour amuser un moment le peuple romain; et puis l’on passait à un nouveau gladiateur; — faut-il aussi que cela soit détruit?

Cés. La ville, ou l’amphithéâtre? l’église de Saint-Pierre, ou toutes les autres églises? car tu confonds ces choses et moi avec elles.

Arn. Demain le signal de l’assaut sera donné au premier chant du coq.

Cés. S’il se termine le soir avec le premier chant du rossignol, ce sera une nouveauté dans l’histoire des grands sièges; car après de longues fatigues, il faut bien que les hommes aient leur proie.

Arn. Le soleil se couche aussi calme, et peut-être plus beau que le jour où Rémus franchit le premier fossé de Rome.

Cés. Je l’ai vu.

Arn. Toi?

Cés. Oui, mon cher; tu oublies que je suis, ou du moins que j’étais un esprit, jusqu’au moment où j’ai pris ta défroque, et un nom pire encore. Maintenant, je suis César et bossu. Eh bien! le premier des Césars était chauve, et, si l’on en croit l’bistoirc, il faisait plus de cas de ses lauriers comme perruque que comme gloire”. Ainsi va le monde, mais cela ne doit pas nous empêcher d’être gais. Tout bon-

homme que je suis, j’ai vu Ion Romulus tuer son frère, ce jumeau sorti du même flanc que lui, parce qu’il avait sauté un fossé. Rome n’avait pas de murs alors ; le premier ciment de la ville éternelle fut le sang d’un frère, et si demain le sang de ses habitants coule à grands flots jusqu’h ce que le Tibre déborde et que ses eaux deviennent aussi rouges qu’elles sont jaunes, cela ne sera rien auprès du carnage dont ce peuple de brigands, celle postérité du fratricide, a rougi la terre et l’Océan, qui furent pendant tant de siècles le théâtre de ses exploits destructeurs.

Arn. Mais qu’a fait leur postérité éloignée, celte population actuelle, qui a vécu dans la paix du ciel, et s’csl réchaulTée au soleil de la piété?

Cés. Et qu’avaient fait ceux que les anciens Romains ont écrasés? — Écoule!

Arn. Ce sont des soldats qui chantentdans leur insouciance frivole, à la veille de tant de trépas et peut-être du leur.

Cés. El pourquoi ne feraient-ils pas entendre le chant du cygne ? Il est vrai que ce sont des cygnes noirs.

Arn. Je vois que lu es savant.

Cés. Dans la grammaire, assurément. J’ai de tout temps été élevé pour la profession de moine; j’étais autrefois très versé dans la connaissance des lettres étrusques, et si je voulais, je rendrais leurs hiéroglyphes aussi intelligibles que votre alphabet.

Arn. El pourquoi ne le fais-tu pas?

Cés. J’aime mieux transformer l’alphabet en hiéroglyphes; il en est de même de vos hommes d’Élat, de vos prophètes, pontifes, docteurs, alchimistes, philosophes, et je ne sais quoi encore; ces gens-là ont construit plus de tours de Babel sans dispersion nouvelle que la gent bégayante sortie de la vase du déluge, ces hommes primitifs qui échouèrent et se séparèrent, pourquoi? Parbleu, parce que nul ne pouvait comprendre son voisin. Les hommes sont mieux avisés maintenant; le non-sens et l’absurdité ne sont plus une raison déterminante de séparation. Tout au contraire, c’est là ce qui constitue la base fondamentale de leur société j c’est

LE DIFFORME TRANSFORMÉ. PARTIE I, SCÈNE II. 3j?' leur Sliibbolelh, leur Koran, leur Thaltnud, leur cabale, la pierre angulaire sur laquelle ils bâtissent.

Arn. Éternel goguenard, tais-toi! Comme le chant grossier de ces soldats s’adoucit dans le lointain et acquiert la cadence d’un hymne harmonieux! Écoutons.

Cés. Oui, j’ai entendu chanter les anges.

Arn. Et hurler les démons.

Cés. Et les hommes aussi. Écoutons : j’aime la musique.

(On entend dans le lointain la voix des soldats qui chantent ce qui suit:)

« Les bandes noires ont franchi les Alpes et leurs neiges; « avec Bourbon ** le proscrit elles ont traversé le large « Éridan; nous avons battu tous nos ennemis; nous avons « fait prisonnier un roi ; nul ne nous vit jamais tourner le O dos. Ainsi chantons ! Vive à jamais Bourbon ! Quoique nous a soyons tous sans sou ni maille, nous allons donner un « nouvel assaut à ces vieilles murailles ; avec Bourbon h « notre tôte, ë, la pointe du jour, nous nous réunirons devant « les portes, et tous ensemble nous forcerons les murs ou « nous les franchirons. Quand chacun de nous posera sur « l’échelle un pied courageux, nous pousserons des cris de « joie, et il n’y aura de muet que la Mort. Avec Bourbon, « nous c.scaladerons les remparts de la vieille Rome, et « alors qui comptera les dépouilles de tous ces édilices? « Vivent, vivent les lis ! k bas les clefs de saint Pierre ! Dans « la vieille Rome aux sept collines, nous prendrons k l’aise a nos ébats. Le sang coulera dans ses rues ; son Tibre en « sera rougi, et ses temples antiques résonneront du bruit « de nos pas. Vive Bourbon! vive Bourbon! vive Bourbon! a c’est le refrain de notre chanson! En avant, en avant! « avec l’Espagne pour avant-^arde, notre armée cosmopolite « s’avance ; après l'Espagnol viennent les tambours de « l’Allemagne, et les lances des Italiens sont brandies contre « leur mère; mais nous avons pour chef un enfant de la « France, en guerre avec son frère! Vive Bourbon! vive « Bourbon! sans foyer, sans patrie, nous suivrons Bourbon € au pillage de la vieille Rome. »

3ü8 CEUVRES DE LORD BTRON.

Cés. Yoilh une chanson qui, ce me semble, ne doit guère être du goût des assiégés.

Ar.n. Oui, s’ils sont fidèles à leur refrain; mais voici le général avec scs officiers et les hommes qui ont sa confiance ; un rebelle de bonne mine, ma foi !

(Arrive le connétable de BOURBON avec PHILIBERT, sa suite , etc.)

PuiL. Qu’avez-vous, noble prince ? vous ne paraissez pas gai ?

Bourb. Pourquoi le serais-je ?

PuiL. La plupart le seraient à la veille d’une conquête comme celle qui nous attend.

Bourb. Si j’cn étais sûr !

Phil. Ne doutez pas de nos soldats. Quand les murs seraient de diamant, ils les briseraient. C’est une redoutable artillerie que la faim.

Bourb. Ils ne broncheront pas; c’est la moindre de mes inquiétudes. Comment échoucraienl-ils , ayant Bourbon à leur tête et stimulés par la faim ? — Quand ces vieux remparts seraient des montagnes, et ceux qui les défendent pareils aux dieux de la fable, je compterais sur mes Titans ; — mais maintenant.. .

PiiiL. Ce n’est, après tout, qu’à des hommes que nous avons affaire.

Bourb. C’est vrai ; mais ces murs ont vu des siècles de gloire, et il en sortit d’héroïques génies. Le passé de Borne triomphante, et son ombre actuelle, sont peuplés de ces guerriers. 11 me semble les voir errer comme des ombres sur les remparts de la ville éternelle, étendre vers moi leurs mains glorieuses et sanglantes, et me faire signe de m’éloigner.

Phil Laissez-les faire! La menace de ces ombres vous fera-t-elle reculer ?

Bourb. Elles ne me menacent point. J’aurais bravé, je crois, les menaces d’un Sylla; mais elles joignent et lèvent vers le ciel leurs mains livides et suppliantes ; leurs visages maigres et leurs regards fixes fascinent le mien. Regarde!

Phil. Je ne vois que de hauts créneaux, et...

Bourb. Et de ce côté ?

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