SCÈNE III
Saint-Pierre. — L'intérieur de l’église. — Le pape est à Vautel. — Prêtres
accourant en désordre. — Citoyens cherchant un asile et poursuivis
par les soldats,
CÉSAR entre.
Un Soldat espagnol. Frappez, camarades ? Emparez-vous de ces candélabres! cassez-moi les reins à ce moine tondu! son rosaire est en or !
Un Soldat luthérien. Vengeance! vengeance! le pillage après, mais la vengeance maintenant ; — voila l’Anléchrisl !
Cés. {s'interposant). Eh bien! schismatique, que prétends-tu faire ?
Le Sold. luth. Détruire au nom du Christ cet orgueilleux Antéchrist. Je suis chrétien.
Cés. Oui, si bien que le fondateur de ta foi y renoncerait en voyant de pareils prosélytes. Il vaudrait mieux t’en tenir au pillage.
Le Sold. luth. Je dis que c’est le diable en personne.
Cés. Chut! Garde le secret, de peur qu’il ne te reconnaisse pour l’un des siens. ^
Le Sold. luth. Voudrais-tu le sauver ? je te répète quô c’est le diable, ou le vicaire du diable sur la terre.
LE DIFFORME TRAKSFORHé. PARTIE II, SCÈNE 111. 371
Cés. Et c’est justement pour cela que lu ne dois pas lui faire de mal; voudrais-tu te brouiller avec les meilleurs amis? tu ferais mieux de te tenir tranquille; son heure n’est pas encore venue.
Le Sold. luth. Nous allons voir.
(Le soldat luiliéricn se précipite en avant ; nn des gardej du pape l’atteint d’une balle, et il tombe au pied de l’autel.)
Cés. (au luthérien). Je te l’avais prédit.
Le Sold. luth. Ne me vengeras-tu pas?
Cés. Moi? nullement. Tu sais que la «vengeance appartient au Seigneur : » tu vois que les intrus sont malvenus auprès de lui.
Le Sold. luth, {mourant). Oh? si je l’avais tué, je serais allé au ciel, couronné d’une éternelle gloire! Dieu, pardonne h la faiblesse de mon bras qui n’a pu l’atteindre, et reçois ton serviteur dans ta miséricorde. Notre triomphe est encore glorieux; l’orgueilleuse Babylone n’est plus; la prostituée des sept collines a échangé sa robe d’écarlate contre le ciliee et la cendre ! (Le luthérien meurt.)
Cés. Oui, y compris la tienne. C’est bien, antique Babel.
(Los gardes du pape se défendent avec acharnement, pendant que le
poniifc s’échappe par un passage secret, et s’enfuit au Vatican, puis an
château Saint-Ange >1.)
Cés. Allons! voilà qui s’appelle se battre comme il faut. Le prêtre et le soldat! les deux grandes professions sont aux prises! Je n’ai pas vu de pantomime plus comique depuis le jour où Titus prit Jérusalem. Mais les Romains eurent l’avantage alors; c’est maintenant leur tour.
Les Soldats. Il s’est enfui! mettons-nous à sa poursuite.
Un Sold Ils ont barré l’étroit passage, obstrué du reste par une masse de cadavres!
Cés. Je suis bien aise qu’il ait échappé ; c’est à moi en partie qu’il le doit. Je ne voudrais pas pour tout au monde voir abolir ses bulles ; je leur dois la moitié de mon empire. En retour de ses indulgences, nous pouvons bien en avoir un peu pour lui. — Non, non, il ne faut pas qu’il succombe; — et d’ailleurs sa délivrance actuelle pourra fournir ma^
tière h un nouveau miracle à l’appui de son infaillibililé. {Aux soldais espagnols.) Eh bien! coupe-jarrels, pourquoi restez- vous Ih les bras croisés ? Si vous ne vous dépéchez, il ne vous restera pas un seul chaînon d’or pieux. Et vous êtes des catholiques! Voudriez-vous donc revenir d’un semblable pèlerinage sans une seule relique ? Les luthériens eux-mêmes ont une dévotion plus vraie; voyez comme ils dépouillent les autels !
Les Sold. Par saint Pierre! il dit vrai; les hérétiques emporteront tout ce qu’il y a de meilleur.
Cés. Quelle honte ce serait pour vous! Allez donc! aidezles dans leur conversion.
(Les soldats se dispersent, plusieurs quittent l’église, d’autres entrent.)
Ils sont partis; d’autres arrivent. Ainsi le flot succède au flot dans ce que ces gens-lh appellent l’éternité, se croyant les vagues de l’Océan, tandis qu’ils n’en sont que l’écume. — Allons, une autre !
Entre OLYMPIA poursuivie par des soldats; elle s’élance sur l’autel.
Un Soldat. Elle est à moi !
Un autre Sold. {arrêtant le premier). Tu mens; c’est moi qui, le premier, l’ai dépistée; et, fût-elle la nièce du pape, je ne la céderai pas. {Ils se battent.)
Troisième Sold. {s’avançant vers Olympia). Vous pouvez ajuster vos prétentions, je vais faire valoir les miennes.
Ol. Esclave de l’enfer ! lu ne me loucheras pas vivante.
Le trois. Sold. Vivante ou morte!
Ol. {embrassant un crucifix d'or massif). Respecte ton Dieu !
Le trois. Sold. Oui, quand il est d’or et qu’il brille. Ma ' fille, c’est ta dot que tu liens là dans tes bras.
(Au moment oü il s’avance, Olympia, avec un violent et soudain effort, lance le crucifix qui va frapper le soldat et l’étendre à terre.)
Grand Dieu !
Ol. Ah ! lu le reconnais maintenant ?
Le trois. Sold. J’ai le crâne fracassé! Camarades, à mon secours! Oh! tout est ténèbres! {Il meurt.)